CCCCLXI
La vieillesse est un tyran qui défend, sur peftie de la vie, tous les plaisirs de la Jeunesse.
»Plutarqae, Apophthegmes des Lacédémoniens, % LXIX.
L'auteur ne mettait-il au nombre des plaisirs que les vices qui abusent la jeunesse ? Cette Maxime semble le faire entendre , car la vieillesse , qu'il ap' pelle un tyran , n'enlève guère que cette sorte de plaisirs-là. Elle ne dérobe ni la confiance en Dieu , ni les jouissances de l'étude , ni la joie de faire le bien , ni le bonheur d'aimer ses amis , sa famille, sa patrie ! Sans doute elle affaiblit le corps, mais l'âine nous reste ; et pour être surchargés d'années, nous ne cessons ni d'aimer, ni d'être aimés. Les délices de la jeunesse ne sont-elles pas dans l'amouinle notre père , comme les délices de la vieillesse sont dans l'amour de nos enfants ? voilà les véritables plaisirs , et ils appartiennent à tous les âges. Ah ! si Dieu n'avait pas mêlé l'amour aux choses de la terre , quel être le remercierait de lui avoir donné la vie ?
CCCCLXVin.
Il y a des méchantes qualités qui font de grands talents.
Répétition des Maximes 90 et 354.
Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses , en bien comme en mal ; et elles sont presque toutes à la merci des occasions.
Cette pensée est moins tranchante que la 177% dont cependant elle n'est qu'une modification, {f^oy. la note.)
CCCCLXXL
Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; et dans les autres , elles aiment l'amour.
La pensée serait plus juste en la renversant ainsi : Dans les premières passions , les femmes aiment l'amour ; dans les autres, elles aiment l'amant.
CCCCLXXIV.
Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté.
Je me représente l'auteur de cette Maxime, tantôt se rappelant l'ambition de madame de Chevreuse, la légèreté de Ninon , et surtout l'inconstance de madame de Longueville ; tantôt environné des la Fayette, des Sévigné, des Scudéry, et de cette aimable madame de Coulanges qui donna tant de charmes à la vieillesse. Alors je me demande : La Rochefoucauld a-t-il voulu se venger des premières, ou offrir aux secondes une marque de son estime ?
CCCCLXXIX.
n n*y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur ; celles qui paraissent douces n'ont d'ordinaire que de la faiblesse, qui se convertit aisément en aigreur.
Il est une autre espèce de douceur que Vauvenar-
liÉ* LA^^ ROCHEFOUCAULD.
gués a très-bien désignée dans la Maxime suivante : « Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui « sont doux par intérêt. »
CCCCLXXXIX.
Quelque méchants que soient les hommes ^ ils n'oseraient paraître ennemis de la vertu; et lorsqu'ils la veulent persécuter , ils feignent de croire qu'elle est fausse , ou ils lui supposent des crimes.
S'efforcer de prouver qU'Un vice est le principe de nos plus belles actions , n'est-ce pas aussi feindre de croire que la vertu est fausse, et la persécuter ? Tel est cepëiidant le système de la Rochefoucauld ; sa condamnation est dans cette Maxime ; mais on se diémande en vain dans quel but il l'a écrite. Veut-il faire entendre que son livre n'est qu'un jeu brillant dé son esprit, ou préteiid-il renverser , par son exemple , sa théorie de vanité et d'amour-propre, en nous démontrant qu'il peut, avec la même indifféréiice, faire la critique de son ouvrage et la satire du cœiir humain ? Quoi qu'il en soit, il est au moins permis de conduire de cette Maxime, que l'auteur ne tenait pas beaucoup à des opinions qu'il traitait avec tant de mépris.
i.'extrôme avarice se méprend pre&que toujours ; il n'y a jpoint de passion qui s'éloigne plus souvent de son but , ni sur qui le présent ait tant de pouvoir, au préjudice de l'avenir.
Tous les vices se méprennent ainsi , tous s'éloignent dé leur but , qui est le bien-être matériel , et iR'est une chose qui devrait être dite au moins une fois dans chaque livre : rien ne nous est défendu que ce qui fait notre malheur : l'intempérance et l'incontinence , parce qu'elles tuinetlt notre santé ; là colère et l'oî-gueil , parce qu'ils aveuglent notre tâisori ; l'âvaricé, parce qu'elle contraint d'acquérir et défend de jouir ; là paresse, parce qu'elle enfante la misère; et l'irréligion j parce qu'elle nous laisse sans appui et sans vertu.
CCCCXCIL
X'avarice produit souvent des effets contraires : il y a un nombre infmi de gens qui sacrilîenl tout leur bien à des espérarices dotitèuses éloignées; d'autres méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents.
L'auteur confond ici l'avidité, la cupidité et l'avarice, passions qui ont peut-êti'e une source communie, niais dont les effets sont bien différents. L^homme avide est presque toujoui*s pressé de posséder , et souvent il sacrifie de grands avantages à venir à de petits intérêts ptésents : le cupide , au conttaire , méprise les avantages présents pour de grandes espérances dans l'avenir; tous deux veulent posséder et jouir. Mais l'avare possède et ne jouit
I que du plaisir de posséder, il ne hasarde rien, il ne j donne rien, il n'espère rien ; toute sa vie est con- ; centrée dans son coffre-fort ; hoi'S de là, il n'a plus de besoin !
(XGC^CV.
il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient honteux ou étourdis : un air capable et composé se tourne d'ordinaire en impertinence.
Cette observation appuie celle de Plutarque, qui compare la timidité des jeunes gens à une plante inutile , mais dont la présence décèle toujours un bon terrain. Le vieux Caton disait aussi qu'il fallait préférer les jeunes gens qui rougissaient à ceux qui palissaient ; les uns ne témoignant que la crainte d'être blâmés , tandis que dans les autres on voyait la crainte d*être Convaincus.
CCCCXCVIÎ.
Il rie Sert de rien d'être jeune sans être belle, ni d'être belle sans êti-e jeune.
Maxime trop générale. La jeunesse tient souvent lieu de beauté, et l'exemple de Ninon prouve que la beauté peut quelquefois tenir lieu de jeunesse.
L'amour, tout agréable qu'il est, plaît encore plus par leê manières dont il se montre , que par lui-même.
Cette Maxime renferme dans un tour délicat une pensée fine, spirituelle et galante, mais elle fait voir aussi que la Rochefoucauld ne connut jamais le véritable amour ; et , pour me servir de ses propres expressions, son esprit en eut la connaissance, mais elle ne passa jamais jusqu'à son cœur ». Au reste, cet aveu lui est échappé plusieurs fois, puisqu'on lit dans les Mémoires de Segrais : « La Rochefoucauld disait avoir vu l'amour dans les romans^ mais ne l'avoir jamais éprouvé >. »
DIV
Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes . il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J^ entends parler de ce mépris de la niort que les païens se vantent de tirer de leurs pwpres forces , sans l'espérance d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort constamment et la mépriser. Le premier est assez ordinaire ; mais je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal; et les hommes los plus faibles, aussi bien que les héi-os, ont donné mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je doute que personne de bon sens l'ait jattials ttu; et la peine que l'on prend pour le persuadelaux autres et à soi-même fait assez voir que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers sujets de dégoût dans la vie; mais on n'a jamais raison de mépriser la mort. Ceux mêmes qui se la donnent Volontairement ne la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en étonnent, et la rejettent comme
' Ce singulier aveu termine le portrait que la Rorliefotirmk\ a tracé de lui-même.
^ Mémoires de Svijrii'nf, p. W2.
là
EXAMEN CKmOl^lM>ES MAXIMES
les autres, loisqu'ol le vienlhoux par une autre vole que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on reniur(|ue dans le coulage d'un nombre infini de vaillants hommes \ ient de ce que la mort se découvre différemment à leur imagination, cl y parait plus présente en un temps tju'en \m autre. Ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connaissent pas. Ils craignent enfin ce qu'ils connaissent. // faut éviti-r de l'envisager avec tontes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand de tous les maux. 1^3 plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes poiir s'empèclier de la consltlérer ; wio/.« tout homme gui la sait voir telle qu'elle est, trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient qu'il fallait aller de bonne grâce où l'on ne saurait s'empêcher d'aller; et ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avait rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation , et sauver du naufrage ce qui en peut être garanti. Contentons-nous, pour faire bonne mine , de ne nou^ pas dire à nous-nicmcs tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles raisonnements, qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle réputation , l'assurance d'être affranchi des misères de la vie , et de ne dépendre plus des caprices de la fortune , sont des remèdes qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient infaillibles. Ils font, pour nous assurer, ce qu'une simple haie fait souvent à la guerre, pour assurer ceux qui doivent approcher d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on s'imagine qu'elle peut mettre à couvert ; mais quand on en est proche, on trouve que c'est un faible secours. C'est nous flatter, de croire que la mort nous 'paraisse de près ce ([ue nous en avons jugé de loin, et que nos sentiments, qui no sont que faiblesse, soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte par la plus rude de toutes les épreuves. rcst aussi mal connaitrc les effets de l'amouj^propre , que de penser qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire; et la raison , dans laquelle on croit trouver tant de ressources , est trop faible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent, et qui, au ligu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle peut faire pour 7WUS est de nous conseiller d'en détourner les yeux , pour les arrêter sur (Fautres objets. Caton et Brutus en choisirent d'illustres. Un laquais se contenta, il y a quelque temps, de danser sur l'échafaud où il allait être roué. Ainsi, bien que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets : de sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion qu'il y ait entre les grands hommes et les gens du commun , on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage, mais c'a toujours été avec cette différence que, dans le mépris que les grands hommes font paraître pour la mort, c'est l'amour de la gloire qui leur en ôte la vue; et dans les gens du commun , ce n'est qu'un effet de leur peu de lumières qui les empêche de connaître la grandeur de leur mal , et leur laisse la liberté de penser à autre chose.
Pour bien apprécier l'esprit de cette Maxime, il faut se rappeler les principes de l'auteur , et tracer un tableau rapide de toute sa doctrine ; il a dit : La modération «, la clémence s la justice 3, l'amitié * , la reconnaissance ^ la libéralité 6, la pitié ', n'existent qu'en apparence , et ne se pratiquent que par vanité, par crainte, ou par égoïsme. Le vice n'a rien d'odieux, la vertu n'a rien dé louable; ils sont 4'effet d'un pouvoir que l'homme ne peut changera ,
Maxime 18.
Ib. 1'.;.
Ib. 7^.
Ih. 63.
^ Maxime 223.
ti/è. 263. '.
' Ib. 264. • ■. , * Ib. 177 ■'■'
c'est l'inlluence dti tempérament «, c'est l'œuvre des organes ' ; que s'il est de beaux dévouements , de hautes vertus, on n'arrive jusque-là qu'autant qu'on est conduit par le vice 3. En un mot, nous n'agissons que par intérêt; or, il est dans notre intérêt d'être méchant, parce qu'il y a moins de danger à faire du mal qu'à faire trop de bien * : voilà l'homme tel que l'a fait l'auteur des Maximes ! Et si un tel homme existe, doit-on s'étonner de le voir effrayé de sa dernière heure ? La peur est la conséquence des actions, comme la maxime est la conséquence du système. En effet, l'écrivain qui s'est efforcé d'anéantir la vertu devait nous considérer conmie des êtres stupides que la nature pousse d'une main dédaigneuse vers la mort, chose épouvantable l Mais , pour la représenter ainsi , songez à tout ce qu'il a fait, et voyez tout ce qu'il va faire. Ce n'est pas dans la vérité qu'il raisonne, c'est dans l'erreur ; il l'établit pour en étayer sa doctrine, il dit : Je considère la mort comme les païens , sans Tespérance crime meilleiire vie: Ainsi , caché sous le manteau de quelques anciens sophistes, et se croyant en sûreté , il se hâte de tout dire : la honte de l'athéisme ne retombera pas sur sa tête. Dès lors ce qui n'était qu'une supposition devient un principe, sur lequel repose non la doctrine des anciens, mais la sienne. Il ne présente pas l'homme à la mort, il le présente au néant, et il s'étonne de ses cris d'effroi ! Dans cette extrémité il le montre la rougeur sur le front , le blasphème à la bouche , s'attachant même à ses douleurs ; et , semblable au Satan de Milton , préférant les tourments de l'enfer à l'horreur de n'être pas. Ainsi ce n'est pas la terreur de la mort qui fait le sujet de cette dernière Maxime, c'est la terreur du néant : et cette terreur, loin d'être une cruauté de la nature, est un de ses plus grands bienfaits. La Rochefoucauld l'avait donc entendue aussi, cette voix secrète de sa conscience qui lui révélait son immortalité !
« Être des êtres ! Dieu créateur de mon inteili- « gence, qui vous conçoit! serait-il vrai que la vie « fût un présent si funeste .? elle est, je l'avoue, un « mélange de joie et de misère, de travail et de « repos, et vous nous y avez attachés par un dou- « ble lien, l'amour du plaisir et la crainte de la dou- « leur ! Je reconnais que cette barrière posée par « vos puissantes mains était nécessaire pour nous « arrêter quelques moments dans cette vallée de « larmes! Sans elle, nous nous serions précipités « vers vous pour .jouir de votre gloire et de vos « bienfaits; car, attendu que je «uis capable de
Maxime 297.