IV
3 Maxime 200.
'^' Ib. 2.-^8.
DE LA ROCFIEtÔlJCAULl).
« croire à vous , je sens que vous êtes ; et attendu * que je suis capable de beaucoup souhaiter, je « sens que vous êtes capable de beaucoup donner. « Mais parce qu'il n'est pas entré dans vos plans « de nous inspirer le mépris de la mort, s'ensuit- « il que la mort soit une chose horrible, et que « l'effroi qu'elle inspire soit un sentiment général ? « Les petits enfants , que déjà vous avez attachés « à la vie par le plaisir, ignorent ces craintes dou- « loureuses : comme les fleurs superflues de nos « vergers, poussées par un doux zéphyr, tombent « doucement sur le gazon , de même nos enfants , « ces tendres fleurs du genre humain, tombent « chaque jour entre les bras de la mort. S'il est des tt craintes dans un autre âge , elles ne viennent pas u tant de notre amour pour la vie, que de nos cri- « minelles défiances envers vous qui nous l'avez « donnée ; et cependant rien ne nous annonce que « vous soyez cruel ! Toutes vos œuvres sont des « bienfaits; partout je vois votre justice, partout la « nature m'avertit de votre bonté. La grandeur de « mon intelligence devrait seule m'effrayer, car elle « m'unit à vous; et mon âme embrasse à la fois « iMmmensité et l'éternité, puisqu'elle vous connaît. « Oui, tout nous dit que vous êtes, et que vous êtes « bon ; cette joie de faire le bien qui nous élève à « vous, cette inquiétude de l'immortalité, ces am- « bitions sans bornes, ce souci du plaisir d'aimer, « notre ivresse, nos ravissements, nos douleurs, ft tout nous dit que l'homme n'est lui-même qu'un « dieu exilé.
« La plainte est donc une ingratitude , et le plus « hotrible des blasphèmes est de dire : la mort est « un mal. Quoi ! nous ne recevons la vie que pour « aller à la mort, et la mort serait un mal? Il y tt aurait un supplice inévitable avant qu'il y eût « un crime commis? L'horreur de cette assertion, « ô mon Dieu! en prouve la fausseté; car il s'en- « suivrait que tant d'êtres innocents étant con- « damnés, vous cesseriez d'être juste, d'être bon; « vous cesseriez d^être Dieu , votre essence étant « la bonté et la justice. Ah ! sans doute il en coû- « terait moins alors de rejeter votre existence >, que i\ de supposer celle d'un tyran. »
Ainsi , la crainte de la mort conduit les esprits élevés à l'athéisme , comme elle conduit les esprits vulgaires à la superstition : d'où je conclus qu'un pareil sentiment ne peut être qu'un mensonge, parce qu'il ne peut produire que du mal.
Mais la mort, loin d'être la plus épouvantable des choses, est le plus grand des biens. Considérée dans l'ensemble de la création, elle est, comme dit Montaigne, une des pièces de Tordre de l'imi-
Vers. Elle devait y régner , puisque la douleur y règne ; elle devait y régner, puisque le crime y règne ; elle devait y régner pour terminer les maux du juste et le triomphe du méchant. La voici assise aux portes de l'éternité; les infortunés la bénissent comme l'unique refuge où l'homme ne peut atteindre l'homme. Osez donc la bannir de ce monde ! oU plutôt écoutez la nature qui vous dit : Si vous n'aviez la mort , Vous me maudiriez de vous en avoir privés ' »
Non-Seulement il ne la faut pas craindre , mais il la faut chérir , parce qtie son amour doit nous faire vivre heureusement. Aimer la mort, c'est s'ôter la moitié des peines de la vie; c'est s*ouvrir une perspective qui rend le malheur supportable et la vertu facile. J'ai perdu ma fortune : irai-je regretter ce qu'il faut quitter sitôt et si certainement? J'ai perdu un ami : lui envierai-je le bonheur d'être arrivé plus tôt que moi au terme de mes désirs ? Suis-je comme Épictète accablé sous le poids de la misère et des infirmités, j'entrevois l'heure sacrée du repos , qui m'apprend que je suis aimé des dieux ! Enfin , les satellites d'un tyran me demandent-ils une action infâme, je leur réponds comme les Lacédémoniens à Antipater : «Si tu nous com-^ mandes choses plus grièves que la mort, nous en mourrons tant plus facilement * ! » La vie est une épreuve imposée au genre humain; c'est l'apprentissage d'un état plus digne de nous : bonne, je .la quitte sans peine , ainsi qu'une tâche agréable finie avec le jour ; mauvaise , je la supporte , parce que la mort m'encourage et me rassure. Que fait d'ailleurs sa brièveté? « La plus longue vie, dit Plutarque , n'est pas la meilleure , mais bien la plus vertueuse. On ne loue pas celui qui a le plus longuement harangué ou gouverné, mais celui qui l'a bien fait ^. » La mort est donc un bien qui ne me saurait manquer; je marche à elle joyeusement : heureux si je pouvais hâter son secours par quelque action vertueuse! Mourir pour la patrie, pour l'humanité, c'est hâter notre récompense : et qui ne s'écrie alors avec Èpaminondas : « Embrassons la mort sacrée, non comme une nécessité, mais comme le plus grand des biens? »
Mais, dites- vous, un laquais sait aussi braver la mort. Insensé, qui ne distinguez pas la fureur de la vertu! Un laquais criminel est mort en dansant, et vous opposez au courage, à la résignation des plus grands hommes, la bassesse d'un misérable qui connaissait si peu le prix de la vie , qu*il a donné et sa Vie et son âme pour un crime !
I Essais, livre I, cliap. 19.
? Plutarqiie, Apnphth. des Larédémonirns.
■\ Cnusnldiions à /Ipnllnu^us^ ^ 33.