‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 152 sur 343 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la dissimulation.

La dissimulation (1) n'est pas aisée à bfbn dé/inir : si l'on se contente d'en faire une simple description , l'on peut dire que c'est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un homme dissimulé se comporte de cette manière : il aborde ses ennemis, leur parle , et leur fait croire par cette démarche qu'il ne les hait point ; il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de secrètes embûches, et il s'afflige avec eux s'il leur est arrivé quelque disgrâce; il semble pardonner les discours offensants que l'on lui tient ; il récite froidement les plus horribles choses que l'on aura dites contre sa réputation ; et il emploie les paroles les plus flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui, et qui sont aigris par les injures qu'ils en ont reçues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde avec empressement, il feint des affaires, et lui dit de revenir une autre fois : il cache soigneusement tout ce qu'A fait 5 et, à l'entendre parler, on croirait toujours qu'il délibère (2). Il ne parle point indifféremment ; il a ses raisons pour dire tantôt qu'il ne fait que revenir de la campagne , tantôt qu'il est arrivé à la ville fort tard , et quelquefois qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise santé. Il dit à celui qui lui emprunte de l'argent à intérêt, ou qui le prie de contribuer de si\ part à une somme que ses amis consentent de lui prêter (3), qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si dénué d'argent ; pendant qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde , quoique en effet il ne vende rien. Souvent, après avoir écouté ce qu'on lui a dit , il veut foire croire qu'il n'y a pas eu la momdre attention : il feint de n'avoir pas aperçu les choses où il vient de jeter les yeux , ou s'il est convenu d'un fait , de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux qui lui parlent d'affaires que cette seule réponse. J'y penserai. 11 sait de certaines choses, il en ignore d'autres; il est saisi d'admiration; d'autres fois il aura pensé comme vous sur cet événement; et cela selon ses différents intérêts. Son langage le plus ordinaire est celui-ci : ' Je n'en eiois rien, je ko

LES CARACTERES DE THÉOPHRASTE

. comprends pas que cela puisse être , je ne sais " où j'en suis , » au bien , « il me semble que je • ne suis pas moi-même ; » et ensuite : « Ce n'est ■• ptis ainsi (ju'il me l'a fait entendre; voilà une '< chose merveilleuse, et qui passe toute créance; « contez cela à d'autres; dois-je vous croire? ou •< me pereuaderai-je qu'il m'ait dit la vérité? » paroles doubles et artificieuses , dont il faut se délier comme de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces manières d'agir ne partent point d'une âme simple et droite , mais d'une mauvaise volonté, ou d'un homme qui veut nuire : le venin des aspics est moins à craindre.

NOTFS.

(1) L'auteur parle de celle qui ne vient pas de la prudence, et que les Grecs appelaient ironie. {La Bruyère.) Aristole désigne par ce mot cette dissimulation, à la fois modeste et adroite, des avantages qu'on a sur les autres, dont Socrate a fait un usage si heureux. (Voyez Moral, ad Nicom. IV, 7.) Mais le maître de Théopliraste dit , en faisant réuumération des vices opposés à la véracité, qu'on s'écarte de cette vertu , soit pour le seul plaisir de mejilir, soit par jactance, soit par intérêt. C'est surtout celte dernière modification de la dissimulation qu'il me semble que Théophrasle a voulu caractériser ici; et ce ne peut être que faute d'un terme plus propre qu'il l'a appelée ironie. Les deux autres espèces sont peintes dans les Caractères huit et vingt-trois. An reste, la première phrase de ce chapitre serait mieux rendue pai' la version suivante : « La dissimulation, à l'exprimer par son caractère propre, " est un certain art, etc. » ainsi que l'a déjà observe M. BelÎD de Ballu.

(2) Il y a ici dans le texte une transposition et des altérations observées par plusieurs critiques ; il faut traduire ; « Il fait dire à ceux qui viennent le trouver pour affaires « de revenir une autre fois, en feignant d'être rentré à « l'instant, ou bien en disant qu'il est tard, et que sa santé « ne lui permet pas de les recevoir. Il ne convient jamais « de ce ([u'il va faire, et ne cesse d'assurer qu'il est encore « indécis. Il dit à celui , etc. »

(3) Cette sorte de contribution était fréquente à Athènes, et autorisée par les lois. {La Bruyère.) Elle avait pour objet de rétablir les affaires de ceux que des malheurs avaient ruinés ou endettés, en leur faisant des avances qu'ils devaient rendre par la suite. Voy. le chapitre xvri, et les notes de M. Coray, nécessaires à tous ceux qui voudront approfondir cet ouvrage sous le double rapport de la langue et des mœurs anciennes.

Les notes de Duport , que les derniers éditeurs ont trop négligées, cclaircisseut aussi beaucoup cette intéressante matière.

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