‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 190 sur 343 · VIIJ · texte numérisé non relu

VIIJ

De la profondeur.

La profondeur est le terme de la réflexion \ Quiconque a l'esprit véritablement profond, doit avoir la force de fixer sa pensée fugitive , de la retenir sous ses yeux pour en considérer le fond, et de ramener à un point une longue chaîne d'idées : c'est à ceux principalement qui ont cet esprit en partage, que la netteté et la justesse sont plus nécessaires *. Quand ces avantages leur manquent, leurs vues sont mêlées d'illusions et couvertes d'obscurités. Et néanmoins, comme de tels esprits voient toujours plus loin que les autres dans les choses de leur ressort, ils se croient aussi bien plus proches de la vérité que le reste des hommes ; mais ceux-ci ne pouvant les suivre dans leurs sentiers ténébreux, ni remonter des conséquences jusqu'à la hauteur des principes, ils sont froids et dédaigneux pour cette sorte d'esprit qu'ils ne sauraient mesurer.

Et même entre les gens profonds , comme les uns le sont sur les choses du monde, et les autres dans les sciences , ou dans un art particulier, chacun préférant son objet dont il connaît mieux les usages, c'est aussi de tous les côtés hiatière de dissension.

Enfin, on remarque une jalousie encore plus particulière entre les esprits vifs et les esprits profonds, qui n'ont l'un qu'au défaut de l'autre; car les uns marchant plus vite , et les autres allant plus loin , ils ont la folie de vouloir entrer en concurrence , et ne trouvant point de mesure pour des choses si différentes , rien n'est capable de les rapprocher.

De la délicatesse, de la finesse, et de la force,

La délicatesse vient essentiellement de l'âme' : ç*est une sensibilité dont la coutume, plus ou moins hardie, détermine aussi le degré*. Des nations ont mis de la délicatesse où d'autres n'ont trouvé qu'une langueur sans grâce ; celles -

' La profondeur, etc. ; c'est-à-dire ce qui suppose le plus (le force à la réflexion. S.

'■ Cest à ceux , etc. Descartes me parait \\ci esprit très-profond , quoique faux et romanesque. V,.

•^ La délicatesse vient essentiellement de l'âme. La délica- Icsso est, ce me semble, finesse et grâce. V.

* Cest une sensibilité , etc. La coutume , les mœurs du pays qu'on habite, déterminent le déféré de délicatesse et de sensibilité qu'on porte sur ocrlaines choses, c'est-à-dire qu'elles forment en nous des habitudes qui rendent cetle délicatesse plus ou moins «sévère, cette sensibilité plus ou moins vive. V.

ci au contraire. Nous avons mis peut-être cette qualité à plus haut prix qu'aucun autre peuple de la terre : nous voulons donner beaucoup de choses à entendre sans les exprimer, et les présenter sous des images douces et voilées; nous avons confondu la délicatesse et la finesse, qui est une sorte de sagacité sur les choses de sentiment '. Cependant la nature sépare souvent des dons qu'elle a faits si divers : grand nombre d'esprits délicats ne sont que délicats; beaucoup d'autres ne sont que fins ; on en voit même qui s'expriment avec plus de finesse qu'ils n'entendent , parce qu'ils ont plus de facilité à parler qu'à concevoir. Cette dernière singularité est remarquable; la plupart des hommes sentent au delà de leurs faibles expressions ; l'éloquence est peut-être le plus rare comme le plus gracieux de tous les dons.

La force vient aussi d'abord du sentiment ,'*^t se caractérise par le tour de l'expression ; mais quand la netteté et la justesse ne lui sont pas jointes, on est dur au lieu d'être fort, obscur au lieu d'être précis , etc. ;>

De l'étendue de resprit.

Rien ne sert au jugement et à la pénétratimi comme l'étendue de l'esprit. On peut la regarder, je crois, comme une disposition admirable des organes , qui nous donne d'embrasser beaucoup d'idées à la fois sans les confondre.

Un esprit étendu considère les êtres dans leurs rapports mutuels : il saisit d'un coup d'oeil tous les rameaux des choses ; il les réunit à leur source "" et dans un centre commun ; il les met sous un même point de vue. Enfin il répand la lumière sur de grands objets et sur une vaste surface.

On ne saurait avoir un grand génie sans avoir l'esprit étendu; mais il est possible qu'on ait l'esprit étendu sans avoir du génie; car ce sont deux choses distinctes. Le génie est actif, fécond : l'esprit étendu , fort souvent , se borne à la spéculation ; il est froid , paresseux et timide.

Personne n'ignore que cette qualité dépend aussi beaucoup de l'âme, qui donne ordinairement à l'esprit ses propres bornes , et le rétrécit ou rétend, selon l'essor qu'elle-même se donne.

' On n'a jamais dit que laftne»efùt une sorte de sagacii» sur les choses de sentiment. Cela ne pourrait se dire que de la délicatesse de l'àme. S.

^ Métaphore iiieohércnfc : un rorm'au n'a pas (\ov>urrr. M.

VAiJVEINARGlIES. f*i

Des saillies.

:>ir!

-«ïiîMiT'.v

Le mot de saillie vient de sauter ; avoir des saillies, c'est passer sans gradation d'une idée à une autre qui peut s'y allier : c'est saisir les rapports des choses les plus éloignées ; ce qui demande sans doute de la vivacité et un esprit agile. Ces transitions soudaines et inattendues causent toujours une grande surprise ; si elles se portent à quelque chose de plaisant, elles excitent à rire; si à quelque chose de profond, elles étonnent; si à quelque chose de grand, elles élèvent. Mais ceux qui ne sont pas capables de s'élever, ou de pénétrer d'un coup d'œil des rapports trop approfondis, n'admirent que ces rapports bizarres et sensibles que les gens du monde saisissent si bien. Et le philosophe, qui rapproche par de lumineuses sentences les vérités en apparence les plus séparées , réclame inutilement contre cette injustice : les hommes frivoles , qui ont besoin de temps pour suivre ces grandes démarches de la réflexion, sont dans une espèce d'impuissance de les admirer, attendu que l'admiration ne se donne qu'à la surprise, et vient rarement par degrés.

Les saillies tiennent en quelque sorte dans l'esprit le même rang que l'humeur peut avoir dans les passions'. Elles ne supposent pas nécessairement de grandes lumières, elles peignent le caractère de l'esprit. Ainsi ceux qui approfondissent vivement les choses, ont des saillies de réflexion; les gens d'une imagination heureuse , des saillies d'imagination ; d'autres, des saillies de mémoire ; les méchants , des méchancetés; les gens gais, des choses plaisantes, etc.

Les gens du monde, qui font leur étude de ce qui peut plaire , ont porté plus loin que les autres ce genre d'esprit; mais , parce qu'il est difficile aux hommes de ne pas outrer ce qui est bien, ils ont fait du plus naturel de tous les dons un jargon plein d'affectation. L'envie de briller leur a fait abandonner par réflexion le vrai et le solide, pour courir sans cesse après les allusions et les jeux d'imagination les plus frivoles; il

' Les saillies tiennent, etc. Qnel rang tient riiumeiir entre les passions? est-elle une passion ? Cette pensée peut expliquer V humour des Anglais. M. —L'humeur, comme la colère', est une passion momentanée qui ne mène h rien , parce qu'elle n'a point de but déterminé. Est-ce en cela que Yauvenargues

se^nble qu'ils soient convenus de ne plus rlea dire de suivi , et de ne saisir dans les choses que ce qu'elles ont de plaisant, et leur surface, (kît esprit, qu'ils croient si aimable, est sans doute bien éloigné de la nature , qui se plaît à se reposer sur les sujets qu'elle eml)ellit, et trouve la variété dans la fécondité de ses lumières , bien plus que dans la diversité de ses objets. Un agrément si faux et si superficiel est un art ennemi du cœur et de l'esprit ', qu'il resserre dans des bornes étroites; un art qui ôte la vie de tous tes discours en bannissant le sentiment qui en est l'âme , et qui rend les conversations du monde aussi ennuyeuses qu'insensées et lidicuks.

Le goût est une aptitude à bien juger des obrr jets de sentiment'. 11 faut donc avoir de l'âm^ pour avoir du goût; il faut avoir aussi de la pénétration, parce que c'est l'intelligence qui^ remue le sentiment. Ce que l'esprit ne pénètre, qu'avec peine ne va pas souvent jusqu'au cœur, ou n'y fait qu'une impression faible; c'est là ce qui fait que les choses qu'on ne peut saisir d'un coup d'œil ne sont point du ressort du goût.

Le bon goût consiste dans un sentiment à&,^J^i belle nature; ceux qui n'ont pas un esprit, n^^^ turel ne peuvent avoir le goût juste. . , , .^ ,

Toute vérité peut entrer dans un livre de réflexion; mais dans les ouvrages de goût\ nous aimons que la vérité soit puisée dans la nature; nous ne voulons pas d'hypothèses; tout ce qui n'est qu'ingénieux est contre les règles de goût.

Comme il y a des degrés et des parties diff^, rentes dans l'esprit, il y en a de même dans le.' goût. Notre goût peut, je crois, s'étendre autant que notre intelligence ; mais il est, difficile, q^'ii

" Un agrément si faux, etc. L'auteur veut p^rler^JMps , doute ici de cette habitude et de ce talent qu'ont les gens du monde de glacer tout sentiment par une plaisanterie, et de couper court à toute discussion sérieuse par une saillie h^^reuse, fondée sur quelques frivoles rapports de mots. S. ,

' Le goût, etc. Le goût ne porte-t-il pas aussi sur des oh- ' jets qui ne sont pas de sentiment, mais du simple ressort de l'esprit? M.

Vnr objets de sentiment, l'auteur entend les choses quhse sentent et ne se raisonnent pas ; il le dit lui-même. B. v '>

^ Mais dans les ouvrages de goût, etc. Qu'est-ce que left- » ouvrages de goût? Sont-ce les ouvrages dont le goût seul doit juger? Mais il y en a de plusieurs sorltis : pourquoi ce qui n'est >.

la compare aux saillies qui, le plus souvent, ne prouvent j 9»'//?.7«?«ic'î/a; en doit-il olre banni? Ce qui n'est qu'ingénieux

rien? ou bien l'humeur est-elle prise ici pour le caractère? n'est pas vrai, et ce qui n'est pas vrai n'est bon nulle part;

Pe quelque manière qu'on veuille l'entendre , ce passage est { et où est la vérité qui ne soit \ms puisée dons lu, natxtra?'

tlifticile à expliquer. S. i 1 oute cette pensée ne paraît pas nette. 8. ^ ,i ';•■

DE CESPRIT HUMAIN.

passe au delà. Cependant ceux qui ont une sorte de talent se croient presque toujours un goût universel , ce qui les porte quelquefois jusqu'à juger des choses qui leur sont les plus étrangères. Mais cette présomption , qu'on pourrait supporter dans les hommes qui ont des talents , se remarque aussi parmi ceux qui raisonnent des talents, et qui ont une teinture superficielle des règles du goût, dont ils font des applications tout à fait extraordinaires. C'est dans les grandes villes , plus que dans les autres , qu'on peut observer ce que je dis; elles sont peuplées de ces hommes suffisants qui ont assez d'éducation et d'habitude du monde pour parler des choses qu'ils n'entendent point : aussi sont-elles le théâtre des plus impertinentes décisions ; et c'est là que l'on verra mettre , à côté des meilleurs ouvrages, une fade compilation des traits les plus brillants de morale et de goût, mêlés à de vieilles chansons et à d'autres extravagances , avec un style si bourgeois et si ridicule , que cela fait mal au cœur.

Je crois que l'on peut dire, sans témérité, que le goût du plus grand nombre n'est pas juste : le cours déshonorant de tant d'ouvrages ridicules en est une preuve sensible. Ces écrits , il est vrai, ne se soutiennent pas ; mais ceux qui les remplacent ne sont pas formés sur un meilleur modèle : l'inconstance apparente du public ne tombe que sur les auteurs. Cela vient de ce que les choses ne font d'impression sur nous que selon la proportion qu'elles out avec notre esprit; tout ce qui est hors de notre sphère nous échappe, le bas, le naïf , le sublime, etc.

Il est vrai que les habiles réforment nos jugements ; mais ils ne peuvent changer notre goût, parce que l'âme a ses inclinations indépendantes de ses opinions ; ce que l'on ne sent pas d'abord, oh ne le sent que par degrés , comme l'on fait en jugeant*. De là vient qu'on voit des ouvrages critiqués du peuple, qui ne lui en plaisent pas moins ; car il ne les critique que par réflexion, et il les goûte par sentiment.

Que les jugements du public, épurés par le temps et par les maîtres, soient donc, si l'on veut,

* Ce que l'on ne sent pas d'abord, on ne le sent que par degrés, comme Von fait en jugeant. Il y a, je crois, beaucoup du gens capables de sentir par degrés, ou lorsqu'on les e» avertit, des choses (pi'ils n'avaient pas senties d'abord. Mais a^la est vrai plutôt des lieautés i\\u\ des défauts. On n'est Jamais clioqué <lu défaut qui n'a poltd ehociué d'alK)rd ; mais on peut, à forée de réllexion , se (ransporler |)our des beautés qu'on n'avait pas senlies d'alK»rd , parce (pi'oii n'avait pu en embrasser d'un coup d'(i;il tout le iiiérile, S.

infaillibles; maïs distinguons-les de son goût, qui paraît toujours récusable.

Je finis ces observations : on demande depuis longtemps s'il est possible de rendre raison des matières de sentiment; tous avouent que le sen- . timent ne peut se connaître que par expérience ; mais il est donné aux habiles d'expliquer sans' peine les causes cachées qui l'excitent. Cependant bien des gens de goût n'ont pas cette facilité, et nombre de dissertateurs qui raisonnent à l'infini, manquent du sentiment, qui est la basé des justes" notions sur le goût. "

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'^ ^fii/k langage et de Véloqumm^^^^i^^^^^^^ 'cix>

On peut dire en général de l'expression, qu'elle répond à la nature des idées, et par conséquent, aux divers caractères de l'esprit. -y

Ce serait néanmoins une témérité de juger 4» tous les hommes par le langage. Il est rare peut-être de trouver une proportion exacte entre le don de penser et celui de s'exprimer. Les termes n'ont pas une liaison nécessaire avec les idées: on veut parler d'un homme qu'on connaît beaucîoup, dont le caractère, la figure, le maintien , tout est présent à l'esprit , hors son nom qu'on veut nommer, et qu'on ne peut rappeler; de même de beaucoup de choses dont on a des idées fort nettes, mais que l'expression ne suit pas: de là vient que d'habiles gens manquent quelquefois : de cette facilité à rendre leurs idées, que dP*.hommes superficiels possèdent avec avantage., ^^jj

La précision et la justesse du langage dépe^^,, dent de la propriété des termes qu'on emploie, ^^ ,

La force ajoute à la justesse et à la brièveté cp \ qu'elle emprunte du sentiment : elle se caractérise d'ordinaire par le tour de l'expression.

La finesse emploie des termes qui laissent beaucoup à entendre.

La délicatesse cache sous le voile des paroles ce qu'il y a dans les choses de rebutant.

La noblesse a un air aisé, simple, précis, naturel.

Le sublime ajoute à la noblesse une force et une hauteur qui ébranlent l'esprit, qui l'étonnent et le jettent hors de lui-même ; c'est l'expression la plus propre d'un sentiment élevé, ou d'une grande et surprenante idée.

On ne peut sentir le sublime d'une idée dans une Hiible expression ; mais la magnineonce des pitroU^s avec de faibles idées est proprement du pliébns : le sublime veut des pensées élevées,

VAUVENARGIJES.

avec des expressions et des tours qai en soient dignes.

L'éloquence embrasse tous les divers caractères de rélocution : peu d'ouvrages sont éloquents ; mais on voit des traits d'éloquence semés dans plusieurs écrits.

11 y a une élo([uence qui est dans les paroles, et qui consiste à rendre aisément et convenablement ce que l'on pense , de quelque nature qu'il soit ; c'est là l'éloquence du monde. 11 y en a une autre dans les idées mêmes et dans les sentiments , jointe à celle de l'expression : c'est la véritable.

On voit aussi des hommes que le monde échauffe, et d'autres qu'il refroidit. Les premiers ont besoin de la présence des objets ; les autres, d'être retirés et abandonnés à eux-mêmes : ceuxlà sont éloquents dans leur conversation , ceuxci dans leurs compositions.

Un peu d'imagination et de mémoire, un esprit facile, suffisent pour parler avec élégance; mais que de choses entrent dans l'éloquence ! le raisonnement et le sentiment, le naïf et le pathétique, l'ordre et le désordre, la force et la grâce, la douceur et la véhémence, etc.

Tout ce qu'on a jamais dit du prix de l'éloquence n'en est qu'une faible expression. Elle donne la vie à tout : dans les sciences , dans les affaires , dans la conversation , dans la composition , dans la recherche même des plaisirs , rien ne peut réussir sans elle. Elle se joue des passions des hommes, les émeut, les calme, les pousse, et les détermine à son gré : tout cède à sa voix ; elle seule enfin est capable de se célébrer dignement.

De Vinvention.

Les hommes ne sauraient créer le fond des choses ; ils les modifient. Inventer n'est donc pas créer la matière de ses inventions, mais lui donner la forme. Un architecte ne fait pas le marbre qu'il emploie à un édifice , il le dispose ; et l'idée de cette disposition , il l'emprunte encore de différents modèles qu'il fond dans son imagination, pour former un nouveau tout. De même un poète ne crée pas les images de sa poésie ; il les prend dans le sein de la nature, et les applique à différentes choses pour les figurer aux sens : et encore le philosophe; il saisit une vérité souvent ignorée, mais qui existe éternellement, pour joindre à une autre vérité , et pour en former un principe.

Ainsi se produisent eu différents genres les chefsd'œuvre de la réflexion et de l'imagination. Tous ceux qui ont la vue assez bonne pour lire dans le sein de la nature, y découvrent, selon le caractère de leur esprit , ou le fond et l'enchaînement des vérités que les hommes effleurent , ou l'heureux rapport des images avec les vérités qu'elles embellissent. Les esprits qui ne peuvent pénétrer jusqu'à cette source féconde , qui n'ont pas assez de force et de justesse pour lier leurs sensations et leurs idées , donnent des fantômes sans vie, et prouvent, plus sensiblement que tous les philosophes , notre impuissance à créer.

Je ne blâme pas néanmoins ceux qui se servent de cette expression pour caractériser avec plus de force le don d'inventer. Ce que j'ai dit se borne à faire voir que la nature doit être le modèle de nos inventions , et que ceux qui la quittent ou la méconnaissent ne peuvent rien faire de bien.

Savoir après cela pourquoi les hommes quelquefois médiocres excellent à des inventions où des hommes plus éclairés ne peuvent atteindre; c'est là le secret du génie, que je vais tâcher d'expUquer. [-^{^^ ^ ■

Du génie et de l esprit.

Je crois qu'il n'y a point de génie sans activité. Je crois que le génie dépend en grande partie de nos passions. Je crois qu'il se forme du concours de beaucoup de différentes qualités, et des convenances secrètes de nos inclinations avec nos lumières. Lorsque quelqu'une des conditions nécessaires manque , le génie n'est point, ou n'est qu'imparfait; et on lui conteste son nom.

Ce qui forme donc le génie des négociations, ou celui de la poésie, ou celui de la guerre, etc. ce n'est pas un seul don de la nature, comme on pourrait croire : ce sont plusieurs qualités, soit de l'esprit, soit du cœur, qui sont inséparablement et intimement réunies.

Ainsi l'imagination, l'enthousiasme, le talent de peindre , ne suffisent pas pour faire un poète : il faut encore qu'il soit né avec une extrême sensibifité pour l'harmonie, avec le génie de sa langue, et l'art des vers.

Ainsi la prévoyance, la fécondité, la célérité de l'esprit sur les objets militaires, ne formeraient pas un grand capitaine, si la sécurité dans le péril , la vigueur du corps dans les opérations laborieuses du métier, et enfin une acti-

DE L'ESPRll HDMAIJN

vite infatigable, n'accompagnaient ses autres talents.

C'est la nécessité de ce concours de tant de qualités indépendantes les unes des autres, qui fait apparemment que le génie est toujours si rare. Il semble que c'est une espèce de hasard, quand la nature assortit ces divers mérites dans un même homme. Je dirais volontiers qu'il lui en coûte moins pour former un homme d'esprit, parce qu'il n'est pas besoin de mettre entre ses talents cette correspondance que veut le génie.

Cependant on rencontre quelquefois des gens d'esprit qui sont plus éclairés que d'assez beaux génies. Mais soit que leurs inclinations partagent leur application, soit que la faiblesse de leur âme les empêche d'employer la force de leur esprit, on voit qu'ils demeurent bien loin après ceux qui mettent toutes leurs ressources et toute leur activité en œuvre, en faveur d'un objet unique.

C'est cette chaleur du génie et cet amour de son objet qui lui donnent d'imaginer et d'inventer sur cet objet même. Ainsi , selon la pente de leur âme et le caractère de leur esprit, les uns ont l'invention de style, les autres celle du raisonnement, ou l'art de former des systèmes. D'assez grands génies ne paraissent presque avoir eu que l'invention de détail : tel est Montaigne. La Fontaine, avec un génie bien différent de celui de ce philosophe, est néanmoins un autre exemple de ce que je dis. Descartes, au contraire, avait l'esprit systématique et l'invention des desseins; mais il manquait, je crois, de l'imagination dans l'expression', qui embellit les pensées les plus communes.

A cette invention du génie est attaché, comme on sait , un caractère original , qui tantôt naît des expressions et des sentiments d'un auteur, tantôt de ses plans , de son art , de sa manière d'envisager et d'arranger les objets. Car un homme qui est maîtrisé par la pente de son esprit et par les impressions particulières et personnelles qu'il reçoit des choses, ne peut ni ne veut dérober son caractère à ceux qui l'épient.

Cependant il ne faut pas croire que ce caractère original doive exclure l'art d'imiter. Je ne connais point de grands hommes qui n'aient adopté des modèles. Rousseau ' a imité Marot ;

' Mais il manquait, je crois, de V imagina lion, etc. Mais il manquait hien davanUig»! d»', la jtislrss*; d'esprit n«''C«'ssairfi pour faire un bon usagcidc» mathématiques; voilà pourtiuoi il a dit tant de folies. V.

^ Rousseau (Jean-Bapllsie). B

Corneille', Lucain et Sénèque; Bossuet, les prophètes ; Racine , les Grecs et Virgile ; et Montaigne dit quelque part qu'il y a en lui une condition aucunement singeresse et imitatrice. Mais ces grands hommes, en imitant, sont demeurés originaux , parce qu'ils avaient à peu près le même génie que ceux qu'ils prenaient pour modèles : de sorte qu'ils cultivaient leur propre caractère , sous ces maîtres qu'ils consultaient, et qu'ils surpassaient quelquefois; au lieu que ceux qui n'ont que de l'esprit , sont toujours de faibles copistes des meilleurs modèles , et n'atteignent jamais leur art. Preuve incontestable qu'il faut du génie pour bien imiter, et même un génie étendu pour prendre divers caractères : tant s'en faut que l'imagination donne l'exclusion au génie.

J'explique ces petits détails pour rendre ce chapitre plus complet , et non pour instruire les gens de lettres , qui ne peuvent les ignorer. J'ajouterai encore une réflexion en faveur des personnes moins savantes : c'est que le premier avantage du génie est de sentir et de concevoir plus vivement les objets de son ressort, que ces mêmes objets ne sont sentis et aperçus des autres hommes.

A l'égard de l'esprit, je dirai que ce mot n'a d'abord été inventé que pour signifier en général les différentes qualités que j'ai définies , la justesse, la profondeur, le jugement, etc. Mais parce que nul homme ne peut les rassembler toutes, chacune de ces qualités a prétendu s'approprier exclusivement le nom générique : d'où sont nées des disputes très-frivoles; car, au fond, il importe peu que ce soit la vivacité ou la justesse , ou telle autre partie de l'esprit qui emporte l'honneur de ce titre. Le nom ne peut rien pour les choses. La question n'est pas de savoir si c'est à l'imagination ou au bon sens qu'appartient le terme d'esprit. Le vrai intérêt, c'est de voir laquelle de ces qualités, ou des autres que j'ai nommées , doit nous inspirer plus d'estime. Il n'y en a aucune qui n'ait son utilité, et j'ose dire son agrément. Il ne serait peut-être pas difficile de juger s'il y en a de plus utiles, ou de plus aimables, ou de plus grandes les unes que les autres. Mais les hommes sont incapables de convenir entre eux du prix des moindres choses. La différence de leurs intérêts et de leurs lumières maintiendra éternellement la diversité de leurs opinions et la contrariété de leurs maximes.

' Pierre Corneille , dans ses Irapédies , a empiunie (juelquc» Irails (le la Pharsah' ()«• l.iieain el des tragédies de Sén<''<|ue. B.

Du caractère.

Tout ce qui forme l'esprit et le cœur est compris dans le caractère *. Le génie n'exprime que la convenance de certaines qualités ' ; mais les contrariétés les plus bizarres entrent dans le même caractère, et le constituent.

On dit d'un homme qu'il n'a point de caractère , lorsque les traits de son âme sont faibles, légers , changeants * ; mais cela môme fait un caractère ', et l'on s'entend bien là-dessus.

Les inégalités du caractère influent sur l'esprit; un homme est pénétrant, ou pesant, ou aimable , selon son humeur.

On confond souvent dans le caractère les qualités de rame et celles de l'esprit. Un homme est doux et facile , on le trouve insinuant ; il a l'humeur vive et légère, on dit qu'il a l'esprit vif; il est distrait et rêveur, on croit qu'il a l'esprit lent et peu d'imagination. Le monde ne juge des choses que par leur écorce ; c'est une chose qu'on dit tous les jours, mais que l'on ne sent pas assez. Quelques réflexions , en passant , sur les caractères les plus généraux, nous y feront faire attention.

kViL

; ' Du sérieux.

Un des caractères les plus généraux , c'est le sérieux; mais combien de clioses différentes n'a-t-il pas, et combien de caractères sont compris dans celui-ci 1 On est sérieux par tempérament , par trop ou trop peu de passions , trop ou trop peu d'idées; par timidité, par habitude, et par mille autres raisons.

L'extérieur ^ distingue tous ces divers caractères aux yeux d'un homme attentif.

' Tout ce qui forme , etc. Il faut , je pense , ce qui compose ■ mais la maxime n'est pas claire et ne'.pout être juste. M.

2 /><? génie n'exprime, etc. Le génie est l'aptitude à exceller dans un art. V.

3 On dit d'un homme qu'il n'a point de caractère, lorsque les traits de son âme, etc. Vauvenargues emploie ici figurément le mot de traits, dans le même sens ou on l'emploie en parlant des traits du visage : c'est comme s'il disait, la physionomie de son âme. On dit fort bien que tel caractère a une physionomie particulière. Ceux dont parle Vauvenargu(>s n'ont qu'une ptiysionomie peu marquée et qui change à chaque instant. S. ^ o

^ Cela même fait un caractère, etc. Voltaire a ajouté de sa mam, a la marge, comme un renvoi, avant le mot caractère le mol pauvre. Un {pauvre) caractère. S.

'' Depuis ces mois. L'extérieur dist in r/ue, jnsr|u'à ceux-ci n'a presque jamais de maintien, l'édition" de Voltaire est marqticc d'une uwoladcavcc ces mois de s» main : très-bien S

VAUVENARGUES

Le sérieui d'un esprit tranquille porte un air doux et serein.

Le sérieux des passions ardentes est sauvage, sombre et allumé.

Le sérieux d'une âme abattue donne un extérieur languissant.

Le sérieux d'un homme stérile paraît froid, lâche et oisif.

Le sérieux de la gravité prend un air concerté' comme elle.

Le sérieux de la distraction porte des dehora singuliers. '

Le sérieux d'un homme timide n'a presque*' jamais de maintien.

Personne ne rejette en gros ces vérités; mais, faute de principes bien liés et bien conçus, la plupart des hommes sont, dans le détail et dans leurs applications particulières , opposés les uns aux autres et à eux-mêmes; ils font voir la né cessité indispensable de bien manier les principes les plus familiers, et de les mettre tous eiî-^ semble sous un point de vue qui en découvre la fécondité et la liaison.

Du sang-Jroid.

Nous prenons quelquefois pour le sang-froid une passion sérieuse et concentrée qui fixe toutes les pensées d'un esprit ardent, et le rend insensible aux autres choses.

Le véritable sang-froid vient d'un sang doiii^J ^ tempéré, et peu fertile en esprits. S'il coule avec trop de lenteur, il peut rendre l'esprit pesant; mais lorsqu'il est reçu par des organes faciles à bien conformés, la justesse, la réflexion, et uinj singularité aimable, souvent l'accompagnenlf} nul esprit n'est plus désirable. ' '

On parle encore d'un autre sang-froid qUë' donne la force d'esprit, soutenue par l'expérience et de longues réflexions; sans doute c'est là le plus rare. \ ^ /L*

De la présence d'esprit.

La présence d'esprit se pourrait définir une aptitude à profiter des occasions pour parler ou pour agir. C'est un avantage qui a manqué soar vent aux hommes les plus éclairés, qui demande " un esprit facile, un sang-froid modéré, l'usage des affaires, et selon les différentes occurrences^ divers avantages : de la mémoire et de la sagacité dans la dispute, de la sécurité dans les pé-

DE L'ESPRIT HUMAIN

rils, et dans le monde, cette liberté de cœur qui nous rend attentifs à tout ce qui s'y passe, et nous tient en état de profiter de tout, etc. ^ ^

De la distractiQU, .-<,., j

Il y a une distraction assez semblable aux rêves du sommeil, qui est lorsque nos pensées flottent et se suivent d'elles-mêmes sans force et sans direction. Le mouvement des esprits se ralentit peu à peu; ils errent à l'aventure sur les traces du cerveau ', et réveillent des idées sans suite et sans vérité ; enfin les organes se ferment ; nous ne formons plus que des songes, et c'est là proprement rêver les yeux ouverts.

Cette sorte de distraction est bien différente de celle où jette la méditation. L'âme obsédée, dans la méditation d'un objet qui fixe sa vue et la remplit tout entière, agit beaucoup dans ce repos. C'est un état tout opposé ; cependant elle y tombe ensuite, épuisée par ses réflexions.

•'' - XXL

De V esprit du jeu.

C'est une manière de génie ' que l'esprit du jeu , puisqu'il dépend également de l'àme et de l'intelligence. Un homme que la perte trouble ou intimide, que le gain rend trop hasardeux, un homme avare, ne sont pas plus faits pour jouer, que ceux qui ne peuvent atteindre à l'esprit de combinaison. Il faut donc un certain degré de lumière et de sentiment, l'art des combinaisons, le goût du jeu , et l'amour mesuré du gain.

On s'étonne à tort que des sots possèdent ce faible avantage. L'habitude et l'amour du jeu, qui tournent toute leur application et leur mémoire de ce seul côté, suppléent l'esprit qui leur manque.

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