‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 191 sur 343 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Des passions.

Toutes les passions roulent sur le plaisir et la

* Tout cet article est marqué d'une accolade dans l'édition de Voltaire , avec ces mots : bon , très-bon. S.

2 Sur les traces du cerveau, etc. Sur les traces imprimées dans le cerveau. S.

3 Cest une manière de génie, etc. Manière, expression négligée et mal assortie. J'aimerais mieux sorte ou espèce. M.

douleur, comme dit M. Locke ' : c'en est l'essence et le fonds.

Nous éprouvons, en naissant, ces deux états : le plaisir, parce qu'il est naturellement attaché à être; la douleur, parce qu'elle tient à être imparfaitement ^ .

Si notre existence était parfaite, nous ne connaîtrions que le plaisir. Étant imparfaite, nous devons connaître le plaisir et la douleur : or c'est de l'expérience de ces deux contraires que nous tirons l'idée du bien et du mal.

Mais comme le plaisir et la douleur ne viennent pas à tous les hommes par les mêmes choses, ils attachent à divers objets l'idée du bien et du mal , chacun selon son expérience , ses passions, ses opinions, etc.

Il n'y a cependant que deux organes de nos biens et de nos maux : les sens et la réflexion.

Les impressions qui viennent par les sens sont immédiates et ne peuvent se définir; on n'en connaît pas les ressorts : elles sont l'effet du rapport qui est entre les choses et nous; mais ce rapport secret ne nous est pas connu.

Les passions qui viennent par l'organe de la réflexion sont moins ignorées. Elles ont leur principe dans l'amour de l'être ou de la perfection de l'être, ou dans le sentiment de son imperfection et de son dépérissement.

Nous tirons de l'expérience de notre être une idée de grandeur, de plaisir, de puissance, que nous voudrions toujours augmenter : nous prenons dans l'imperfection de notre être une idée de petitesse, de sujétion, de misère, que nous tâchons d'étouffer : voilà toutes nos passions.

Il y a des hommes en qui le sentiment de l'être est plus fort que celui de leur imperfection ; de là l'enjouement, la douceur, la modération des désirs.

Il y en a d'autres en qui le sentiment de leur imperfection est plus vif que celui de l'être; de là l'inquiétude, la mélancolie, etc.

De ces deux sentiments unis, c'est-à-dire celui de nos forces et celui de notre misère, naissent les plus grandes passions; parce que le sentiment de nos misères nous pousse à sortir de nous-mêmes, et que le sentiment de nos ressources nous

* Locke (Jean), mort en 1704, auteur de V Essai sur l'entendement humain, ouvrage excellent, traduit en français par Coste, en 1729. F.

* Nous éprouvons, etc. Je ne sais si on peut dire éprouver un état. On éprouve une impression qui passe. Être imparfaitement n'explique pas ce que c'est (\Wêtre douloureusement. M. — Le plaisir n'est pas naturellement attaché h être, car on existe souvent sans plaisir ni douleur. Être imparfaitement donnerait plutôt l'Idée du désir que de la douleur. S.

VADVENAftGJU^eS* i

y encoui'age et nous porte par l'espérance *. Mais ceux qui ne sentent que leur misère sans leur force, ne se passionnent jamais autant, car ils n'osent rien espérer; ni ceux qui ne sentent que leur force sans leur impuissance, car ils ont trop peu à désirer : ainsi il faut un mélange de courage et de faiblesse , de tristesse et de présomption. Or cela dépend de la chaleur du sang et des esprits; et la réflexion qui modère les velléités des gens froids encourage l'ardeur des autres, en leur fournissant des ressources qui nourrissent leurs illusions : d'où vient que les passions des hommes d'un esprit profond sont plus opiniâtres et plus invincibles, car ils ne sont pas obligés de s'en distraire comme le reste des hommes, par épuisement de pensées ; mais leurs réflexions , au contraire, sont un entretien éternel à leurs désirs, qui les échauffe ; et cela explique encore pourquoi ceux qui pensent peu , ou qui ne sauraient penser longtemps de suite sur la même chose , n'ont que l'inconstance en partage.

De la gaieté, de la joie, de la mélancolie.

Le premier degré du sentiment agréable de notre existence est la gaieté : la joie est un sentiment plus pénétrant. Les hommes enjoués n'étant pas d'ordinaire si ardents que le reste des hommes, ils ne sont peut-être pas capables des plus vives joies ; mais les grandes joies durent peu , et laissent notre âme épuisée.

La gaieté, plus proportionnée à notre faiblesse que la joie, nous rend confiants et hardis, donne un être et un intérêt aux choses les moins importantes, fait que nous nous phtisons par instinct en nous-mêmes, dans nos possessions , nos entours, notre esprit, notre suffisance, malgré d'assez grandes misères.

Cette intime satisfaction nous conduit quelquefois à nous estimer nous-mêmes, par de très-frivoles endroits ; il me semble que les personnes enjouées sont ordinairement un peu plus vaines que les autres.

D'autre part, les mélancoliques sont ardents, timides , inquiets , et ne se sauvent , la plupart , de la vanité, que par l'ambition et l'orgueil.

' Nous porte par l'espérance, etc. Il semble qu'il faudrait nous y porte ( à sortir de nous-mêmes ). Autrement portt; serait employé là d'une manière qui n'est pas commune. M.

De l^amour-projjre et de Vamourde nous-mêmes.

L'amour est une complaisance dans l'objet aimé. Aimer une chose, c'est se complaire dans sa possession, sa gi-^ce, son accroissement; craindre sa privation , ses déchéances , etc.

Plusieurs philosophes rapportent généralement à l'amour-propre toute sorte d'attachements. Us prétendent qu'on s'approprie tout ce que l'on aime , qu'on n'y cherche que son plaisir et sa propre satisfaction, qu'on se met soimême avant tout; jus(|ue-là qu'ils nient que celui qui donne sa vie pour un autre, le préfère à soi. Ils passent le but en ce point : car si l'objet de notre amour nous est plus cher sans l'être , que l'être sans l'objet de notre amour, il paraît que c'est notre amour qui est notre passion dominante, et non notre individu propre; puisque tout nous échappe avec la vie, le bien que nous nous étions approprié par notre amour, comme notre être véritable. Ils répondent que la passion nous fait confondre dans ce sacrifice notre vie et celle de l'objet aimé ; que nous croyons n'abandonner qu'une partie de nous-mêmes pour conserver l'autre : au moins ils ne peuvent nier que celle que nous conservons nous paraît plus considérable que celle que nous abandonnons» Or, dès que nous nous regardons conune la moindre partie dans le tout, c'est une préférence manifeste de l'objet aimé. On peut dire la même chose d'un homme qui, volontairement et de sangfroid, meurt pour la gloire : la vie imaginaire qu'il achète au prix de son être réel est une préférence bien incontestable de la gloire, et qui justifie la distinction que quelques écrivains ont mise avec sagesse entre l'amour-propre et l'amour de nous-mêmes. Ceux-ci conviennent bien que l'amour de nous-mêmes entre dans toutes nos passions; mais ils distinguent cet amour de l'autre. Avec l'amour de nous-mêmes, disent-ils, on peut chercher hors de soi son bonheur; on peut s'aimer hors de soi davantage que sou existence propre ' ; on n'est point à soi-même son unique objet. L'amour-propre, au contraire, subordonne tout à ses commodités et à son bien-

* On peut s'aimer hors de soi davantage que su7i existence propre. Cela n'est pas correct. Davantage est un adverbe de comparaison , mais qui s'emploie absolument , sans être suivi de la conjonction que. Lorsque cette conjonction est néces-' saire, il faut substituer plus à davantage. Il y a dans l'ouvrage de Vauvenargues plusieurs autres incorrections que nous n'avons pas cru devoir relever ; nous remarquons celle* ci, parce que d'assez bons écrivains ont commis la même faute. S.

DE L'ESin\lT HUMAIN.

être ' ; il est à lui-même soh seul objet et sa seule lin: de sorte qu'au lieu que les passions, qui viennent de l'amour de nous-mêmes, nous donnent aux choses, l'amour-propre veut que les choses se donnent à nous, et se fait le centre de tout.

Rien ne caractérise donc l'amour-propre, comme la complaisance qu'on a dans soi-même et les choses qu'on s'approprie.

L'orgueil est un effet de cette complaisance. Comme on n'estime généralement les choses qu'autant qu'elles plaisent, et que nous nous plaisons si souvent à nous-mêmes devant toutes choses ; de là ces comparaisons toujours injustes qu'on fait de soi-même à autrui , et qui fondent tout notre orgueil.

Mais les prétendus avantages pour lesquels nous nous estimons étant grandement variés, nous les désignons par les noms que nous leur avons rendus propres. L'orgueil qui vient d'une conliance aveugle dans nos forces, nous l'avons nommé présomption; celui qui s'attache à de petites choses, vanité ; celui qui est courageux, fierté.

Tout ce qu'on ressent de plaisir en s'appropriant cpielque chose, richesse, agrément, héritage , etc. et ce qu'on éprouve de peine par la perte des mêmes biens, ou la crainte de quelque mal, la peur, le dépit, la colère, tout cela vient de l'amour-propre.

L'amour-propre se mêle à presque tous nos sentiments , ou du moins l'amour de nous-mêmes ; mais pour prévenir l'embarras que feraient naître les disputes qu'on a sur les termes , j'use d'expressions synonymes, qui me semblent moins équivoques. Ainsi je rapporte tous nos sentiments à celui de nos perfections et de notre imperfection : ces deux grands principes nous portent de concert à aimer, estimer, conserver, agrandir et défendre du mal notre frêle existence. C'est la source de tous nos plaisirs et déplaisirs, et la cause féconde des passions qui viennent par l'organe de la réflexion.

Tâchons d'approfondir les principales; nous suivrons plus aisément la trace des petites, qui ne sont que des dépendances et des branches de celles-ci.

* L'amour-propre, au contraire y subordonne tout à ses commodités et à son bien-être. Cette manière de distinguer Vamour de nous-mêmes de l'amour-propre , parait plus subtile que juste ; et ce que Vauvenargues applique ici h l'amour-propre, serait plutôt le caractère de c«; qu'on entend par le mot éyoîsme. Ce qu'on exprime communément par le mol (V amour-propre , c'est Vamour des choses qui nous sont propres , la complaisance pour nos qualités ou nos avantages personnels, plutôt que l'attention au bien-étrc de notre personne. S.

'ï >') 1 ' ? ' De P ambition

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L'instinct qui nous porte à nous agrandir n'est aucune part si sensible que dans l'ambition ' ; mais il ne faut pas confondre tous les ambitieux. Les uns attachent la grandeur solide à l'autorité des emplois ; les autres aux grandes richesses ; les autres au faste des titres , etc. ; plusieurs vont à leur but sans nul choix des moyens ; quelquesuns par de grandes choses , et d'autres par les plus petites : ainsi telle ambition est vice ; telle , vertu; telle, vigueur d'esprit; telle, égarement et bassesse, etc.

Toutes les passions prennent le tour de notre caractère. Nous avons vu ailleurs que l'âme influait beaucoup sur l'esprit ; l'esprit influe aussi sur l'âme. C'est de l'âme que viennent tous les sentiments; mais c'est par les organes de l'esprit que passent les objets qui les excitent. Selon les couleurs qu'il leur donne , selon qu'il les pénètre , qu'il les embellit , qu'il les déguise, l'âme les rebute ou s'y attache. Quand donc même on ignorerait que tous les hommes ne sont pas égaux par le cœur, il suffit de savoir qu'ils envisagent les choses selon leurs lumières, peut-être encore plus inégales , pour comprendre la différence qui distingue les passions mêmes qu'on désigne du même nom. Si différemment partagés par l'esprit et les sentiments , ils s'attachent au même objet sans aller au même intérêt ' ; et cela n'est pas seulement vrai des ambitieux , mais aussi de toute passion.

De Vamour du monde.

Que de choses sont comprises dans l'amour du monde ! le libertinage , le désir de plaire , l'envie de primer, etc. : l'amour du sensible et du grand ne sont nulle part si mêlés '.

^ L'instinct qui nous porte à nous agrandir n'est aucune part si sensible que dans l'ambition. Aucune part pour nulle part, expression négligée. S.

^ Ils s'attachent au même objet sans aller au même intérêt. C'est-à-dire, sans voir de même l'objet où ils s'attachent, et sans y être portés par le même intérêt. Deux hommes veu lent la même place, l'un pour l'argent et l'autre pour le crédit. Deux amants recherchent la même femme , l'un pour sa ligure et l'autre pour son esprit, etc. S.

3 L'amour du sensible et du grand ne sont nulle part si mêlés. C'est-.'i-dlre, je crois, selon la manière de voir de Vauvenargues , les penchants physiques et les sentiments moraux. D'autant que dans la première édition , il j\joutalt : je parle d'un grand , mesuré à l'esprit et au cœur qu'il touche. Uan» tous les ras cela n'est pas clair. S.

vai]vi:nai\(uies.

Le génie et l'activité portent les hommes à la vertu et à la gloire : les petits talents, la paresse, le goût des plaisii*s, la gaieté et la vanité les iixent aux petites choses : mais en tout c'est le même instinct; et l'amour du monde renferme de vives semences de presque toutes les passions.

Sur Vamour de la gloire.

La gloire nous donne sur les cœurs une autorité naturelle qui nous touche sans doute autant que nulle de nos sensations, et nous étourdit plus sur nos misères qu'une vaine-dissipation : elle est donc réelle en tous sens.

Ceux qui parlent de son néant inévitable soutiendraient peut-être avec peine le mépris ouvert d'un seul homme. Le vide des grandes passions est rempli par le grand nombre des petites : les contempteurs de la gloire se piquent de bien danser, ou de quelque misère encore plus basse. Ils sont si aveugles qu'ils ne sentent pas que c'est la gloire qu'ils cherchent si curieusement , et si vains qu'ils osent la mettre dans les choses les plus ffivoles. La gloire, disent-ils , n'est ni vertu, ni mérite; ils raisonnent bien en cela : elle n'est que leur récompense; mais elle nous excite donc au travail et à la vertu, et nous rend souvent estimables afin de nous faire estimer.

Tout est très-abject dans les hommes , la vertu la gloire , la vie ; mais les plus petits ont des proportions reconnues. Le chêne est un grand arbre près du cerisier ; ainsi les hommes à l'égard les uns des autres. Quelles sont les vertus et les inclinations de ceux qui méprisent la gloire ? L'ontils méritée ?

De Vamour des sciences et des lettres.

La passion de la gloire et la passion dès sciences se ressemblent dans leur principe ; car elles viennent l'une et l'autre du sentiment de notre vide et de notre imperfection. Mais l'une voudrait se former comme un nouvel être hors de nous, et l'autre s'attache à étendre et à cultiver notre fonds. Ainsi la passion de la gloire veut nous agrandir au dehors , et celle des sciences au dedans.

On ne peut avoir l'âme grande , ou l'esprit un peu pénétrant , sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature; les sciences, à la vérité. Les arts et les sciences embrassent tout ce qu'il y a

dans la pensée de noble et d'utile; de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent que ce q\il est indigne d'être peint ou enseigné , etc.

La plupart des hommes honorent les lettres comme la religion et la vertu ' ; c'est-à-dire, comme une chose qu'ils ne peuvent ni connaître , ni pratiquer, ni aimer.

Personne néanmoins n'ignore que les bons livres sont l'essence des meilleurs esprits , le précis de leurs connaissances et le fruit de leurs longues veilles. L'étude d'une vie entière s'y peut recueillir dans quelques heures ; c'est un grand secours.

Deux inconvénients sont à craindre dans cette passion : le mauvais choix et l'excès. Quant au mauvais choix , il est probable que ceux qui s'attachent à des connaissances peu utiles ne seraient pas propres aux autres ; mais l'excès se peut corriger.

Si nous étions sages , nous nous bornerions à un petit nombre de connaissances , afin de les mieux posséder. Nous tâcherions de nous les rendre familières et de les réduire en pratique : la plus longue et la plus laborieuse théorie n'éclaire qu'imparfaitement. Un homme qui n'aurait jamais dansé posséderait inutilement les règles de la danse ; il en est sans doute de même des métiers d'esprit \

Je dirai bien plus : rarement l'étude est utile, lorsqu'elle n'est pas accompagnée du commerce du monde. Il ne faut pas séparer ces deux choses : l'une nous apprend à penser, l'autre à agir; l'une à parler, l'autre à écrire ; l'une à disposer nos actions , l'autre à les rendre faciles.

L'usage du monde nous donne encore de penser naturellement , et l'habitude des sciences , de penser profondément.

Par une suite naturelle de ces vérités , ceux qui sont privés de l'un et l'autre avantage par leur condition , fournissent une preuve incontestable de l'indigence naturelle de l'esprit humain. Un vigneron , un couvreur, resserrés dans un petit cercle d'idées très-communes , connaissent à peine les plus grossiers usages de la raison , et n'exercent leur jugement, supposé qu'ils en aient reçu de la nature , que sur des objets très-palpables. Je sais bien que l'éducation ne peut sup-

^ La plupart des hommes honorent les lettres comme la religion et la vertu. Il faut comme ils honorent. On avait copié celle pensée dans V Encyclopédie, sans en citer Tauteur. Les journalistes de Trévoux , qui avaient fort loué l'ouvrage de Vauvenargues lorsqu'il parut, firent un crin»e de cette maxime aux encyclopédistes. M.

' Il en est sans doute de même des métiers d'esprit. II faudrait , ce me semble, des métiers de l'esprit. M.

OK L'ESPRIT HUMAIN

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pléer le génie ; je n'ignore pas que les dons de la nature valent mieux que les dons de l'art ' ; cependant l'art est nécessaire pour faire fleurir les talents. Un beau waturej .négligé ne ponte jamais de fruits mûrs, x> ».. ?.i.- ir,.j ^ ■ ^^ ,^hI-

Peut-on regarder comme un bien un génie à peu près stérile ? Que servent à un grand seigneur les domaines qu'il laisse en friche ? Est-il riche de ces champs incultes?

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