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Sur ce que les femmes appellent un homme aimable.
Êtes-vous bien aise de savoir, mon cher ami, ce que bien des femmes appellent quelquefois un homme aimable? C'est un homme que personne n'aime, qui lui-même n'aime que soi et son plaisir, et en fait pi-ofession avec impudence ; un homme par conséquent inutile aux autres bommes, qui pèse à la petite société qu'il tyrannise, qui est vain, avantageux, méchant même par principe; un esprit léger et frivole, qui n'a point de goût décidé , qui n'estime les choses et ne les recherche jamais pour elles-mêmes , mais uniquement selon la considération qu'il y croit attachée , et fait tout par ostentation ; un homme souverainement confiant et dédaigneux, qui méprise les affaires et ceux qui les traitent, le gouvernement et les ministres , les ouvrages et les auteurs ; qui se persuade que toutes ces choses ne méritent pas qu'il s'y applique , et n'estime rien de solide que d'avoir des bonnes for-
' On ne dirait pas tenter sa réputation, pour tenter de se faire une réputation ; mais l'accouplement des deux choses excuse cette tournure. Sa n'est pas bon; il faut la. M.
tunes, ou le don de dire des riens; qui prétend néanmoins à tout, et parle de tout sans pudeur ; en un mot un fat sans vertus, sans talents, sans goût de la gloire, qui ne prend jamais dans les choses que ce qu'elles ont de plaisant , et met son principal mérite à tourner continuellement en ridicule tout ce qu'il connaît sur la terre de sérieux et de respectable.
Gardez-vous donc bien de prendre pour le monde ce petit cercle de gens insolents, qui ne comptent eux-mêmes pour rien le reste des hommes, et n'en sont pas moms méprisés. Des hommes si présomptueux passeront aussi vite que leurs modes, et n'ont pas plus de part au gouvernement du monde que les comédiens et les danseurs de corde : si le hasard leur donne sur quelque théâtre du crédit , c'est la honte de cette nation et la marque de la décadence des esprits. Il faut renoncer à la faveur lorsqu'elle sera leur partage ; vous y perdrez moins qu'on ne pense : ils auront les emplois, vous aurez les talents ; ils auront les honneurs , vous la vertu. Voudriez-vous obtenir leurs places au prix de leurs dérèglements, et par leurs frivoles intrigues ? Vous le tenteriez en vain : il est aussi difficile de contrefaire la fatuité que la véritable vertu.
Ne pas se laisser décourager par le sentiment de ses faiblesses.
Que le sentiment de vos faiblesses, mon aimable ami , ne vous tienne pas abattu. Lisez ce qui nous reste des plus grands hommes : les erreurs de leur premier âge, effacées par la gloire de leur nom , n'ont pas toujours été jusqu'à leurs historiens; mais eux-mêmes les ont avouées en quelque sorte. Ce sont eux qui nous ont appris que tout est vanité sous le soleil; ils avaient donc éprouvé, comme tous les autres, de s'enorgueillir, de s'abattre, de se préoccuper de petites choses; ils s'étalent trompés mille fois dans leurs raisonnements et leurs conjectures ; ils avaient eu la profonde humiliation d'avoir tort avec leurs inférieurs ; les défauts qu'ils cachaient avec le plus de soin leur étaient souvent échappés : ainsi ils avaient été accablés en même temps par leur conscience et par la conviction publique; en im mot, c'étaient de grands hommes, mais c'étaient des hommes, et ils supportaient leurs défauts. On peut se consoler d'éprouver leurs faiblesses , lorsque l'on se sent le courage de cultiver leurs vertus.
CONSEILS Pl UJN jeune HOMME.
JV.
Sur le bien de la familiarité.
Aimez la familiarité, mon cher ami ; elle rend l'esprit souple, délié, modeste, maniable, déconcerte la vanité , et donne , sous un air de liberté et de franchise, une prudence qui n'est pas fondée sur les illusions de l'esprit , mais sur lés principes indubitables de l'expérience. Ceux qui ne sortent pas d'eux-mêmes sont tout d'une pièce; ils craignent les hommes, qu'ils ne connaissent pas, ils les évitent, ils se cachent au monde et à eux-mêmes, et leur cœur est toujours serré. Donnez plus d'essor à votre âme, et n'appréhendez rien des suites; les hommes sont faits de manière qu'ils n'aperçoivent pas une partie des choses qu'on leur découvre', et qu'ils oublient aisément l'autre. Vous verrez d'ailleurs que le cercle où l'on a passé sa jeunesse se dissipe insensiblement ; ceux qui le composaient s'éloignent, et la société se renouvelle. Ainsi l'on entre dans un autre cercle tout instruit : alors si la fortune vous met dans des places où il soit dangereux de vous communiquer, vous aurez assez d'expérience pour agir par vous-même et vous passer d'appui. Vous saurez vous servir des hommes et vous en défendre; vous les connaîtrez; enfin vous aurez la sagesse dont les gens timides ont voulu se revêtir avant le temps, et qui est avortée dans leur sein.
Sur les moyens de vivre en paix avec les hommes.
Voulez-vous avoir la paix avec les hommes? kie leur contestez pas les qualités dont ils se piquent : ce sont celles qu'ils mettent ordinairement à plus haut prix ; c'est un point capital pour eux. Souffrez donc qu'ils se fassent un mérite d'être plus délicats que vous, de se connaître en bonne chère, d'avoir des insomnies ou des vapeurs : laissez-leur croire aussi qu'ils sont aimables, amusants, plaisants, singuliers; et s'ils avaient des prétentions plus hautes , passezleur encore". La plus grande de toutes les imprudences est de se piquer de quelque chose :
* Cette tournure parait amphibologique et pourrait signllier qnHla n'aperçoivent pas même une partie des choses; au lieu qu'elle signifie simplement qaHl y a une partie des cho- !^es qu'ils n'aperçoivent pas , etc. S.
» Il foui passez-les leur encoro , ou au moins passvz-le h'iir i ncore. M.
le malheur de la plupart des hommes ne vient que de là : je veux dire de s'être engagés publiquement à soutenir un certain caractère , ou a faire fortune, ou à paraître riches, ou à faire métier d'esprit. Voyez ceux qui se piquent d'être riches : le dérangement de leurs affaires les fait croire souvent plus pauvres qu'ils ne sont • et enfin ils le deviennent effectivement , et passent leur vie dans une tension d'esprit continuelle qui découvre la médiocrité de leur fortune et l'excès de leur vanité. Cet exemple se peut appliquer à tous ceux qui ont des prétentions. S'ils dérogent , s'ils se démentent , le monde jouit avec ironie de leur chagrin; et confondus dans les choses auxquelles ils se sont attachés , ils demeurent sans ressource en proie à la raillerie la plus amère. Qu'un autre homme échoue dans les mêmes choses ; on peut croire que c'est par paresse, ou pour les avoir négligées. Enfin, on n'a pas son aveu sur le mérite des avantages qui lui manquent ; mais s'il réussit , quels éloges ! Comme il n'a pas mis ce succès au prix de celui qui s'en pique , on croit lui accorder moins et l'obliger cependant davantage; car ne paraissant pas prétendre à la gloire qui vient à lui, on espère qu'il la recevra en pur don, et l'autre nous la demain dait comme une dette.
Sur une maxime du cardinal de Hetz,
C'est une maxime du cardinal de Retz, qu'il faut tâcher de former ses projets de façon que leur irréussite même soit suivie de quelque avantage ; et cette maxime est très-bonne.
Dans les situations désespérées , on peut preudre des partis violents; mais il faut qu'elles soient désespérées. Les grands hommes s'y al)andonnent quelquefois par une secrète confiance des ressources ' qu'ils ont pour subsister dans les extrémités, ou pour en sortir à leur gloire. Ces exemples sont sans conséquence pour les autres hommes.
C'est une faute commune, lorsqu'on fait un plan , de songer aux choses sans songer à soi. On prévoit les difficultés attachées aux affaires ; celles qui naîtront de notre fonds, rarement.
Si pourtant on est obligé à prendre des résolutions extrêmes, il faut les embrasser avec courage, et sans prendre conseil des gens médiocres ; car ceux-ci ne comprennent pas qu'on puisse
' Il liinl r<)nfion<r aux rfssniii<<:>.
VAUVENARGUES
assez souffrir dans la médiocrité qui est leur état naturel , pour vouloir en sortir par de si grands hasards, ni qu'on puisse durer dans ces extrémités qui sont hors de la sphère de leurs sentiments. Cachez-vous des esprits timides. Quand vous leur auriez arraché leur approbation par surprise, ou par la force de vos raisons , rendus à eux-mêmes, le tempérament le ramènerait bientôt à leui's principes, et vous les rendrait plus contraires.
Croyez ([u'il y a toujours , dans le cours de la vie, beaucoup de choses qu'il faut hasarder, et beaucoup d'autres qu'il faut mépriser : et consultez en cela votre raison et vos forces.
Ne comptez sur aucun ami dans le malheur'. Mettez toute votre confiance dans votre courage et dans les ressources de votre esprit. Faitesvous , s'il se peut , i\ue destinée qui ne dépende pas de la bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez des honneurs , si vous forcez le monde à vous estimer, si la gloire suit votre vie , vous ne manquerez ni d'amis fidèles, ni de protecteurs, ni d'admirateurs.
Soyez donc d'abord par vous-même, si vous voulez vous acquérir les étrangers. Ce n'est point à une âme courageuse à attendre sou sort de la seule faveur et du seul caprice d'autrui. C'est à son travail à lui faire une desthiée digne d'elle.
Surrempressement des hommes à se rechercher et leur facilité à se dégoûter.
Il faut que je vous avertisse d'une chose, mon très-cher ami : les hommes se recherchent quelquefois avec empressement, mais ils se dégoûtent aisément les uns des autres ; cependant la paresse les retient longtemps ensemble après que leur goût est usé. Le plaisir , l'amitié , l'estime , liens fragiles , ne les attachent plus ; l'habitude les asservit. Fuyez ces commerces stériles, d'où l'instruction et la conliance sont bannies : le cœur s'y dessèche et s'y gâte; l'imagination y périt , etc.
Conservez toujours néanmoins avec tout le monde la douceur de vos sentiments. Faites-
* Vauvonargues ne veut point dire ici qu'/7 n'cslpohil d'ami qu'on puisse espérer de conserver dans le malheur, mais simplement que ce n'est point sur ses amis qu'il faut se reposer dans le malheur, et qw'on doit tirer ses ressources de wiint'me. S.
vous une étude de la patience , et sachez céder par raison , comme on cède aux enfants qui n'en sont pas capables *, et ne peuvent vous offenser. Abandonnez surtout aux hommes vains cet empire extérieur et ridicule qu'ils affectent : il n'y a de supériorité réelle que celle de la vertu et du génie.
Voyez des mêmes yeux, s'il est possible, l'mjustice de vos amis ; soit qu'ils se familiarisent par une longue habitude avec vos avantages, soit que par une secrète jalousie ils cessent de les reeonnaîti'e , ils ne peuvent vous les faire perdre. Soyez donc froid là-dessus : un favori admis à la familiarité de son maître , un domestique, aiment mieux dans la suite se faire chasser que de vivre dans la modestie de leur condition. C'est ainsi que sont faits les hommes ; vos amis croiront s'être acquis par la connaissance de vos défauts une sorte de supériorité sur vous ; les hommes se croient supérieurs aux défauts qu'ils peuvent sentir : c'est ce qui fait qu'on juge dans le monde si sévèrement des actions, des discours , et des écrits d'autrui. Mais pardonnez-leur jusqu'à cette connaissance de vos défauts, et les avantages frivoles qu'il essayeront d'en tirer : ne leur demandez pas la même perfection qu'ils semblent exiger de vous. 11 y a des hommes qui ont de l'esprit et im bon cœur, mais remplis de délicatesses fatigantes ; ils sont pointilleux, difficiles, attentifs, défiants, jaloux; ils se fâchent de peu de chose, et auraient: honte de revenir les premiers : tout ce qu'ils mettent dans la société , ils craignent qu'on ne pense qu'ils le doivent. N'ayez pas la faiblesse de renoncer à leur amitié par vanité ou par impatience , lorsqu'elle peut encore vous être utile ou agréable; et enfin, quand vous voudrez rompre, faites qu'ils croient eux-mêmes vous avoir quitté.
Au reste, s'ils sont dans le secret de vos affaires ou de vos faiblesses , n'en ayez jamais de regret. Ce que l'on ne confie que par vanité et sans dessein , donne un cruel repentir; mais lorsqu'on ne s'est mis entre les mains de son ami que pour s'enhardir dans ses idées, pour les corriger, pour tirer du fond de son cœur la vérité , et pour épuiser par la confiance les ressources de son cs^ prit , alors on est payé d'avance de tout ce qu'on, peut en souffrir.
Otie tournure est nénligée. S.
COJNSEILS A UIN JEUlNlj: yOMxME.
Swr /e mépris des petites Jinessesi' '
Que je vous estime , mon très-cher ami , de mépriser les petites finesses dont on s'aide pour eu Imposer 1 Laissez-les constamment à ceux qui craignent d'être approfondis, qui clierchent à se maintenir par des amitiés ménagées, ou par des froideurs concertées , et attendent toujours qu'on les prévienne. Il est bon de vous faire une nécessité de plaire parmi vrai mérite, au hasard même de déplaire à bien des hommes : ce n'est pas un grand mal de ne pas réussir avec toute sorte de gens , ou de les perdre après les avoir attachés. Il faut supporter , mon ami , que l'on se dégoûte de vous , comme on se dégoûte des autres biens. Les hommes ne sont pas touchés longtemps des mêmes choses ; mais les choses dont ils se lassent n'en sont pas, de leur aveu, pires. Que cela vous empêche seulement de vous reposer sur vous-même; on ne peut conserver aucun avantage que par les efforts qui l'acquièrent, i . :
Aimer les passions nobles.
Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments , qui vous rende plus généreux , plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère.
Par une raison fort semblable ^ lorsque vous aurez attaché à votre service des hommes qui sauront vous plaire, passez-leur beaucoup de défauts. Vous serez peut-être plus mal servi, mais vous serez meilleur maître : il faut laisser aux hommes de basse extraction la crainte de faire vivre d'autres hommes qui ne gagnent pas assez laborieusement leur salaire. Heureux qui leur peut adoucir les peines de leur condition!
En toute occasion , quand vous vous sentirez porté vers quelque bien , lorsque votre beau naturel vous sollicitera pour les misérables, hâtez-vous de vous satisfaire. Craignez que le temps , les conseils , n'emportent ces bons sentiments, et n'exposez pas votre cœur à perdre un si cher avantage. Mon bon ami, il ne tient pas à vous de devenir riche, d'obtenir des emplois ou des honneurs; mais rien ne vous peut empêcher d'être bon , généreux et sage. Préférez la vertu à tout : vous n'y aurez jamais de regret. ]\ peut arriver que les hommes (piisoiU envieux
et légers vous fassent éprouver un jour leur injustice. Des gens méprisables usurpent la réputation due au mérite, et jouissent insolemment de son partage : c'est un mal; mais il n'est pas. tel que le monde se le figure; la y^vlvL'x^i^l mieux que la. elpire. ,, ,
" '''Qmndiifdutsoni^âts'û ^èré ôît^M '
Mon très-cher ami, sentez- vous votre esprit pressé et à l'étroit dans votre état? c'est une preuve que vous êtes né pour une meilleure fortune; il faut donc sortir de vos voies, et marcher dans un champ moins limité.
Ne vous amusez pas à vous plaindre, rien n'est moins utile ; mais fixez d'abord vos regards autour de vous : on a quelquefois dans sa main des ressources que l'on ignore. Si vous n'en dtV couvrez aucune, au lieu de vous morfondre tristement dans cette vue, osez prendre un plus grand essor : un tour d'imagination un peu hardi nous ouvre souvent des chemins pleins de lumière. Quiconque connaît la portée de l'esprit humain tente quelquefois des moyens qui paraissent impraticables aux autres hommes. C'est avoir l'esprit chimérique que de négliger les facilités ordinaires pour suivre des hasards et des apparences; mais lorsqu'on Siiit bien allier les grands et les petits moyens et les employer de concert , je crois qu'on aurait tort de craindre non-seulement ropinion du monde, qui rejette toute sorte de hardiesse dans les malheureux, mais même les contradictions de la fortune.
Laissez croire à ceux qui le veillent croire, que l'on est misérable dans les embarras des grands desseins. C'est dans l'oisiveté et la petitesse que la vertu souffre , lorsqu'une prudence timide l'empêche de prendre l'essor et la fait ramper dans ses liens; mais le malheur même a ses charmes dans les grandes extrémités : car cette opposition de la fortune élève un espiit courageux , et lui fait ramasser toutes ses forces , qu'il n'employait pas.
Du faux Jugement que r on porte des choses.
Nous jugeons rarement des choses , mon aimable ami, par ce qu'elles sont en elles-mêmes; nous ne rougissons pas du vice , mais dit déshonneur. Tel ne se ferait pas snupule d'êtie
V^UVEINARGLIKS,
fourbe , qui est honteux de passer pour tel , même injustement.
Nous demeurons flétris et avilis à nos propres yeux, tant que nous croyons Vêtre à ceux du monde ; nous ne mesurons pas nos fautes par la vérité, mais par l'opinion. Qu'un homme séduise une femme sans l'aimer , et l'abandonne après l'avoir séduite, peut-être qu'il en fera gloire : mais si cette femme le trompe lui-même, qu'il n'en soit pas aimé quoique amoureux , et que cependant il croie l'être; s'il découvre la vérité, et que cette femme infidèle se donnait par goût à un autre lorsqu'elle se faisait payei^ à lui de ses rigueurs , sa défaite et sa confusioii ue se pourront pas exprimer, et on le verra pâlir à table , sans cause apparente , dès qu'un mot jeté au hasard lui rapprochera cette idée'.
Un autre rougit d'aimer son esclave qui a des vertus, et se donne publiquement pour le possesseur d'une femme sans mérite , que même il n'a pas. Ainsi on affiche des vices effectifs; et si de certaines faiblesses pardonnables venaient à paraître , on s'en trouverait accablé.
Je ne fais pas ces réflexions pour encourager les gens bas, car ils n'ont que trop d'impudence. Je parle pour ces âmes fières et délicates qui s'exagèrent leurs propres faiblesses , et ne peuvent souffrir la conviction publique de leurs fautes.
Alexandre ne voulait plus vivre après avoir tué Clitus ; sa grande âme était consternée d'un emportement si funeste. Je le loue d'être devenu par là plus tempérant ; mais s'il eût perdu le courage d'achever ses vastes desseins, et qu'il n'eût pu sortir de cet horrible abattement où d'aboi-d il était plongé , le ressentiment de sa faute l'eût poussé trop loin.
Mon ami, n'oubliez jamais que rien ne nous peut garantir de commettre beaucoup de fautes. Sachez que le même génie qui fait la vertu, produit quelquefois de grands vices. La valeur et la présomption , la justice et la dureté , la sagesse et la volupté, se sont mille fois confondues, succédées ou alliées. Les extrémités se rencontrent et se réunissent en nous. Ne nous laissons donc pas abattre. Consolons-nous de nos défauts , puisqu'ils nous laissent toutes nos vertus; que le sentiment de nos faiblesses ne nous fasse pas perdre celui de nos forces : il est de l'essence de l'esprit de se tromper; le cœur a aussi ses erreurs. Avant de rougir d'être faibles,
* Je ne sais si cette loarnure peut être employée pour lui rappellera cette idée. S.
mon très-cher ami, nous serions moins déraisofi» nables de rougir d'être hommes.
RÉFLÎëiïbNS
. ^^i^Stî^ QXTElQtjiÈ'sf POETES.
>:£q tir!;Vfl 'i^j2i/i''. tJl,9'ifn')n jiJ i -i.
ij:j i'h .-îirx eXA FONTAINE.
Lorsqu'on a entendu parler de la Fontaine , et qu'on vient à lire ses ouvrages , on est étonné d'y trouver , je ne dis pas plus de génie , maisi plus même de ce qu'on appelle de l'esprit , qu'on n'en trouve dans le monde le plus cultivé. On remarque avec la même surprise la profonde intelligence qu'il fait paraître de son art ; et on admire qu'un esprit si fin ait été en même temps si naturel.
Il serait superflu de s'arrêter à louer l'hai^ monie variée et légère de ses vers ; la grâce , I^. tour, l'élégance, les charmes naïfs de sou style;, et de son badinage. Je remarquerai seulement que le bon sens et la simplicité sont les caractères dominants de ses écrits. Il est bon d'opposer un tel exemple à ceux qui cherchent la grâce et le brillant hors de la raison et de la nature, La simplicité de la Fontaine donne de la grâce à son bon sens, et son bon sens rend sa simplicité piquante : de sorte que le brillant de ses ouvrages naît peut-être essentiellement de ces deux sources réunies. Rien n'empêche* au moins de le croire; car pourquoi le bon sens^ . qui est un don de la nature, n'en aurait-il pas l'agrément ? La raison ne déplaît , dans la plupart des hommes , que parce qu'elle leur est étrangère. Un bon sens naturel est presque in? > séparable d'une grande simplicité ; et une sinv-pUcité éclairée est un charme que rien n'égalo^.,
Je ne donne pas ces louanges aux grâces d'uijL ] homme si sage , pour dissimuler ses défauts. Je., . crois qu'on peut trouver dans ses écrits plus de style que d'invention., et plus de négligence que d'exactitude. Le nœud et le fond de ses conte% ont peu d'intérêt , et les sujets en sont bas. On-, y^,, remarque quelquefois bien des longueurs, etuj^,' air de crapule qui ne saurait plajire. Ni cçtjau-.-.
KÉFLEXIONS
teur n'est parfait ett ce genres ni ce genre ù'est assez noble.
^ BOi;.EAU.
Boileau prouve , autant par son exemple que par ses préceptes, que toutes les beautés des bons ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai; mais cette expression si touchante appartient moins à la réflexion , sujette à l'erreur, qu'à un sentiment très-intime et très-fidèle de la nature. La raison n'était pas distincte, dansBoileau, du sentiment : c'était son instinct. Aussi a-l-elle animé ses écrits de cet intérêt qu'il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.
Cela met , je crois , dans son jour , ce que je viens de toucher en parlant de la Fontaine. S'il n'est pas ordinaire de trouver de l'agrément parmi ceux qui se piquent d'être raisonnables , c'est peut-être parce que la raison est entrée dans leur esprit, où elle n'a qu'une vie artificielle et empruntée; c'est parce qu'on honore trop souvent du nom de raison une certaine médiocrité de sentiment et de génie, qui assujettit les hommes aux lois de l'usage, et les détourne des grandes hardiesses, sources ordinaires des grandes fautes.
Boileau ne s'est pas contenté de mettre de la vérité et de la poésie dans ses ouvrages, il a enseigné son art aux autres. Il a éclairé tout son siècle; il en a banni le faux goût, autant qu'il est permis de le bannir chez les hommes. Il fallait qu'il fût né avec un génie bien singulier, pour échapper, comme il a fait, aux mauvais exemples de ses contemporains, et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l'art et à l'exactitude de sa versification , ne font pas peut-être attention que ses vers sont pleins de pensées, de vivacité, de saillies , et même d'invention de style. Admirable dans la justesse, dans la solidité et la netteté de ses idées , il a su conserver ces caractères dans ses expressions, sans perdre de son feu et de sa force : ce cpii témoigne incontestablement un grand talent.
Je sais bien que quelques personnes, dont l'autorité est respectable, ne nomment génie dans les poètes que l'invention dans le dessein de leurs ouvrages. Ce n'est, disent-ils, ni l'harmonie, ni l'élégance des vers , ni l'imagination dans l'expression , ni même l'expression du sentiment, qui