‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 199 sur 343 · CRITIQUES · texte numérisé non relu

CRITIQUES

caractérisent le poète : ce sont, à leur avis, les pensées mâles et hardies , jointes à l'esprit créateur. Par là on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de la terre 5 car certainement l'invention , la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquaient pas. J'ose leur répondre que c'est confondre les limites des arts que d'en parler de la sorte. J'ajoute que les plus grands poètes de l'antiquité , tels qu'Homère, Sophocle , Virgile , se trouveraient confondus avec une foule d'écrivains médiocres, si on ne jugeait d'eux que par le plan de leurs poèmes et par l'invention du dessein; et non par l'invention du style, par leur harmonie, par la chaleur de leur versification , et enfin par la vérité de leurs images.

Si l'on est donc fondé à reprocher quelque défaut à Boileau , ce n'est pas , à ce qu'il me semble, le défaut de génie. C'est au contraire d'avoir eu plus de génie que d'étendue ou de profondeur d'esprit , plus de feu et de vérité que d'élévation et de délicatesse , plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaieté , et plus d'agrément que de grâce : on l'attaque en^ core sur quelques-uns de ses jugements qui semblent injustes ; et je ne prétends pas qu'il fût infaillible. ,; -- - - n

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CHAULIEÙ. : ' v, '

Chaulieu a su mêler avec une simplicité noble et touchante l'esprit et le sentiment. Ses vers négUgés, mais faciles et remphs d'imagination , de vivacité et de grâce , m'ont toujours paru supérieurs à sa prose , qui n'est le plus souvent qu'ingénieuse. On ne peut s'empêcher de regretter qu'un auteur si aimable n'ait pas plus écrit , et n'ait pas travaillé avec le même soin tous ses ouvrages.

Quelque différence que l'on ait mise, avec beaucoup de raison, entre l'esprit et le génie, il semble que le génie de l'abbé de Chaulieu ne soit essentiellement que beaucoup d'esprit naturel. Cependant il est remarquable que tout cet esprit n'a pu faire d'un poète, d'ailleurs si aimable, un grand homme ni un grand génie.

MOLlKRi:.

Molière me parait un peu répréhcnsible d'avoir

AM

^:^\AliVt^NARGUES. , i'^iji

pris des siyets trop bas'. La Bruyère, auimc ù |)eu près du même génie, a peint avec la même vérité et la môme véhémence que Molière les travers des hommes ' j miiis je crois que l'on peut trcHiver plus d'éloquence et plus d'élévation dans ses peintures. j

On peut mettre encore ce poëte en parallèle ; avec Racine. L'un et l'autre ont parfaitement | connu le cœur de l'homme ; l'un et l'autre se sont attachés à peindre la nature. Racine la saisit dans les passions des grandes âmes; Molière, dans l'humeur et les bizarreries des gens du commun \ L'un a joué avec un agrément inexplicable les petits sujets ; l'autre a traité les grands avec une sagesse et une majesté touchantes. Molière a ce bel avantage que ses dialogues jamais ne languissent : une forte et continuelle imitation des mœurs passionne ses moindres discours. Cependant, à considérer simplement ces deux auteurs comme poètes, je crois qu'il ne serait pas juste d'en faire comparaison. Sans parler de la supériorité du genre sublime '* donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poètes, si j'ose le dire , moins corrects et moins purs que lui.

On peut se convaincre de ce que je dis en lisant le poëme du Val-de- Grâce, où Molière n'est que poëte : on n'est pas toujours satisfait. En pensant bien, il parle souvent mal, dit l'illustre archevêque de Cambray ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante sim-

* Il semble que les Femmes savantes, le Tartuje, le Misanthrope, ne sont pas assurément des sujets bas; la comédie n'en peut guère traiter de plus relevés. Pourquoi V Avare encore serait-il un sujet trop bas pour la comédie? Piisse pour les Fourberies de Scapin, le Médecin malgré lui, Sganarclle , et si l'on veut même Georges Dandin. Mais c'est d'après les chefs-d'œuvre d'un grand homme qu'on doit juger de son génie et en déterminer le caractère. On sait d'ailleurs que Molière, forcé d'abord de se conformer au goût de son siècle poiu- en obtenir le droit de le ramener au sien , forcé souvent de faire servir son travail au soutien de la troupe dont il était le directeur , ne fut pas toujours le maître de choisir les sujets de ses comédies, ni d'en soigner l'exécution. S.

2 On ne peut pas dire que la Bruyère fut animé du même génie que Molière. Vauvenargnes disait autrement dans la première édition , toujours en donnant à la Bruyère une sorte de supériorité : aussi est-il plu s facile de caractériser les hommes que de faire qu'ils se caractérisent eux-mêmes. On ne voit pas trop pourquoi il a retranché celte phrase, qui était du moins une espèce de correctif. S.

^ Alceste n'est certainement pas un homme du commun ; il 1 y a peu de caractères plus nobles. S. j

* Cette préférence presque exclusive que donne Vauvena r- ' gués au genre sublime, et qui tenait à son caractère, expli- ! que son injustice envers Molière; injustice qui , sans cela , se- ; rait difficile à concevoir dans un homme d'un esprit aussi Juste, et d'un goût g<''néri)lement aussi sûr que le sien. S. '

plicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent, du gali-, matias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers ' , etc.

Cependant l'opinion commune est qu'aucun des auteurs de notre théâtre n'a porté aussi loin son genre que Molière a poussé le sien ; et la raison en est, je crois, qu'il est plus naturel que tous les autres'.

> Le jugement de Fénélon sur Molière nous semble trop in téressant pour que nous puissions nous dispenser de le citer en entier :

<i II faut avouer que Molière est un grand poëte comi({uo. Je ne crains pas de dire qu'il a enfoncé plus avant que Térence dans certains caractères; il a embriissé une plus grande variété de sujets; il a peint par des traits forts tout ce que nous voyons de déréglé et de rldiade. Térence se borne à représenter des vieillards av.ires et ombrageux , des jeunes hom mes prodigues et étourdis, des courtisanes avides et impudentes , des parasites bas et flatteurs , des esclaves imposteurs et scélérats. Ces caractères méritaient sans doute d'être traités suivant les mœurs des Grecs et des Romains. De plus, nous n'avons que six pièces de ce grand auteur. Mais enfin Molière a ouvert un chemin tout nouveau. Encore une fois , je le trouve grand; mais ne puis-je pas parler en toute liberté sur ses défauts?

« En pensant bien , il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit on quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-'ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers, etc Par exemple V Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vrai que la versilicalion française l'a gêné; il est vrai môme qu'il a mieux réussi pour les vers dans V Amphitryon , où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais , en général , il me parait , jusque dans la prose , ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions.

« D'ailleurs il a outré souvent les caractères : il a voulu , par cette liberté, plaire au parterre, frapper les spectateurs les moins délicats , et rendre le ridicule plus sensible. Mais quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré et par les traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la difformité, on n'a pas l>esoin dé forcer la nature et d'abandonner le vraisemblable. Ainsi , malgré l'exemple dé Plante, où nous lisons cedo tertiam,}e soutiens, contré Molière, qu'un avare qui n'est point fou ne va jamais juscju'à vouloir regarder dans la troisième main de l'homme qu'il soupçonne de l'avoir volé. ."'

(( Un autre défaut de Molière, que beaucoup de gërtà d*^' prit lui pardonnent, et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. Je comprends que ses défenseurs ne manqueront pas de dire qu'il a traité avec lionneur la vraie probité , qu'il n'a attaqué qu'une vertu chagrine et qu'une h j'pocrisie détestable; mais, sàùs entrer dans dette longue discussion , je soutiens que Platon et les autres législateurs de l'antiquité païenne n'auraient jamais admis dans leurs républiques un tel jeu sur les mœurs.

« Enfin, je ne puis m'empêcher de croire, avec M. Dospréaux , que Molière, qui peint avec tant de force et de beauté les mœurs de son pays, tombe trop bas quand il imite le ba dinage de la comédie italienne * : »

Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe , Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope. ■ ■ '■ "'"' Boileau , Art poétique , chant ffi. s» • M*»''

^ Si Molière n'était que le plus naturel des auteurs drama-

* tSîuvrcs choisiis de Fcnclon , t. II , p. 244 » f-etlre sur l'e'/ogtieffCf , S VII; in-8,, Paris i8îi. D. . , ,- ,-

RÉFLEXIÔINS CRITIQUES.

CVsl une leçon importante pour tous ceux qui veiiloHt écrire. ». - ♦^

COaNEILLE ET RACmE:^'5b/tîK(^3

Je dois à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire le peu de connaissance que je puis, avoir de la poésie. Je lui proposai mes idées lorsque j'eus envie de parler de Corneille et de Racine; et il eut la bonté de me marquer les endroits de Corneille qui méritent le plus d'admiration % pour répondre à une critique que j'en avais faite. Engagé par là à relire ses meilleures tragédies , j'y trouvai sans peine les rares beautés que m'avait indiquées M. de Voltaire. Je ne m'y étais pas arrêté en lisant autrefois Corneille , refroidi ou pré- ,^ venu par ses défauts, et né, selon toute appa-

Uques, il ne serait pas assurément un des premiers, car le naturel n'est un mérite que là où la nature est bonne à imiter. Mais Molière est celui qui a le mieux choisi, le plus approfondi; comme il est celui qui a le mieux peint, c'est-à-dire, (lui a le mieux su donner à ses personnages non pas seulement les actions, les discours appartenant à tel caractè)"e, mais pour ainsi dire le maintien , la physionomie , les traits :

Ce n'est pas un portrait, une image semblable. C'est un amant, un fils, un père véritable.

Est-ce là ce que Vauvenargues a entendu par le plus naturel? En ce cas, l'expression serait loin de rendre toute la pensée. B.

' C'est une chose digne d'être remarquée, que ce fut Voltaire qui força en quelque sorte Vauvenargues à admirer Corneille, dont celui-ci avoue lui-même qu'il n'avait pas senti (i'iibord les beautés. On est même étonné, en lisant ses lettres ii Voltaire , de son aveuglement à cet égard , et de la singularité de ses opinions. Elles cédèrent à l'autorité de Voltaire ; mais il n'en revint jamais bien entièrement. On le voit , dans ce parallèle, moins occupé à caractériser Corneille et Racine, qu'à se justifier son extrême prédilection pour ce dernier, dont le genre de beautés était plus conforme à son caractère.

Corneille, à qui il a été donné, comme le dit Vauvenargues, ôepemdre les vertus austères, dures, inflexibles, devait produire bien moins d'effet que Racine sur l'âme d'un homme tel que Vauvenargues , qui , naturellement doux et facile, mêlant toujours l'indulgence aux sentiments les plus élevés, tempérait encore par l'habitude d'une certaine élégance de mœurs ce que la morale a de plus austère. D'ailleurs , à cette préférence pour Racine se joignait «uicore , pour Vauvenargues, le sentiment de l'injustice qu'on faisait à ce grand poëti; , que généralement on plaçait encore au-dessous de Corneille. Vauvenargues (;t Voltaire sont les premiers qui lui aient assigné son véritable rang, et ses admirateurs les plus vifs et les plus sincères sont de l'école de Voltaire, qui ainsi défendait Corneille contre Vauvenargues , et Racine contre les partisans exclusifs de Corneille. C'est surtout à combattre ces derniers que s'attache Vauvenargues dans son parallèle de Corneille, et de Racine; , ce qui fait qu'il a dû nécessairement relever davantage les beautés alors moins senties du dernier de ces pointes, et l«!s défauts moins avoués d(; l'autre. Si l'on trouve , dit-il à la fin de cet article, en parlant des Jugements qu'il a portés sur la plupart de nos grands écrivain», si l'on trouve que je relève dovautuge les défauts des uns que ceux des autres , je déclare que c'est à cause que les uns me sont plus sensibles que les autres , ou pour éviter de répéter des choses qui sont tmp courûtes. S.

parence , moins sensible au caractère de ses pe^ fections. Cette nouvelle lumière me fit craindi^e' de m'être trompé encore sur Racine et sur les défauts mêmes de Corneille : mais ayant relu l'un et l'autre avec quelque attention , je n'ai pas changé de pensée à cet égard; et voici ce qu'il me semble de ces hommes illustres.

Les héros de Corneille disent souvent de grài\^' des choses sans les inspirer ; ceux de Racine fcs inspirent sans les dire. Les uns parlent, et toujours trop, afin de se faire connaître; les autres se font connaître parce qu'ils parlent. Surtout Corneille paraît ignorer que les grands hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas que par celles qu'ils disent.

Lorsque Racine veut peindre Acomat , Osmin l'assure de l'amour des janissaires; ce visir répond :

Quoi ! tu ciois , cher Osmin , que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée? * ''

Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir, - «.: Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur visir ? . ■ '

Bajazet, acte I, scène l.

On voit dans les deux premiers vers un général disgracié que le souvenir de sa gloire et l'attachement des soldats attendrissent sensiblement; dans les deux derniers, un rebelle qui médite quelque dessein : voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans en avoir l'intention. On en trouverait dans Racine beaucoup d'exemples plus sensibles que celui-ci. On peut voir, dans la même tragédie , que lorsque Roxane, blessée des froideurs de Rajazet, en marque son étonnement à Athalide , et que celle-ci proteste que ce prince l'aime , Roxane répond brièvement :

Il y va de sa vie, au moins , que je le croie.

Bajazet, acte III, scène 0.

Ainsi cette sultane ne s'amuse point à dire ; « Je suis d'un caractère fier et violent. J'aime « avec jalousie et avec fureur. Je ferai mourir « Bajazet s'il me trahit. « Le poète tait ces détails qu'on pénètre assez d'un coup d'œil , et Roxane se trouve caractérisée avec plus de force. Voilà la manière de peindre de Racine : il est rare (ju'il s'en écarte; et j'en rapporterais de grands eveiuples, si ses ouvrages étaient moins connus.

]| est vrai qu'il la quitte un peu, par exemple, lorsqu'il met dans la bouche du mènio Acomat :

Et s'il faut que je meure.

Mourons : moi, cher Osmin, comme un visir; et loi, (^omme le favori d'un lionune tel que moi.

najazel , ;i(te l\, scèue 7.

VAUVENARGUES

Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme; mais je les cite, parce qu'elles semblent imitées du style de Corneille ; c'est là ce que j'appelle , en quelque sorte , parler pour se faire connaître , et dire de grandes choses sans les inspirer.

Mais écoutons Corneille même , et voyons de ({uelle manière il caractérise ses personnages. C'est le comte qui parle dans le Cid M*^*} "*

Les exemples vivants sont d'an autre pouvoir;

Un prince dans un livre apprend mal son devoir.

Et qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années.

Que ne puisse égaler une de mes journées?

Si vous fût«« vaillant, je le suis aiyourd'hui;

Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.

Grenade et l' Aragon tremblent quand ce fer brille :

Mon nom sert de rempart à toute la Castille ;

Sans moi vous passeriez bientôt sous d'autres lois ,

Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.

Chaque jour , chaque instant , pour rehausser ma gloire ,

Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.

Le prince à mes côtés ferait, dans les combats.

L'essai de son courage à l'ombre de mon bras ;

11 apprendrait à vaincre en me regardant faire ,

Et...

Le Cid, acte 1, scène 6.

Il n'y a peut-être personne aujourd'hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles , et je crois qu'elles ont été citées longtemps avant moi. Il faut les pardonner au temps où Corneille a écrit, et aux mauvais exemples qui l'environnaient. Mais voici d'autres vers qu'on loue encore , et qui , n'étant pas aussi affectés , sont plus propres , par cet endroit même , à faire illusion. C'est Cornélie, veuve de Pompée, qui parle à César :

César ; car le destin , que dans tes fers je brave , Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave , Et tu ne prétends pas qu'il m'^ibatte le cœur .Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur. 7)e quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée , 1 euve du jeune Crasse, et veuve de Pompée , FîUe de Scipion , et pour dire encor plus , Romaine , mon courage est encore au-dessus.

Je te l'ai déjà dit , César , je suis Romaine :

Et quoique ta captive, un cœur comme le mien ,

De peur de s'oublier, ne te demande rien.

Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie,

Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

Pompée, acte III, scène 4.

Et dans un autre endroit où la même Cornélie parle de César, qui punit les meurtriers du grand Pompée :

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux , Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous , Si , comme par soi-même un grand cœur juge un autre , Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre , Et croire que nous seuls armons ce combattant , Parce qu'au pomt qu'il est j'en voudrais faire autant. Pompée, acte V, scèn<; I .

// me parait, dit encore Fénélon ', qu'on n donné souvent aux Romains un discours trop

fastueux Je ne trouve point de proportion

entre l'emphase avec laquelle Auguste parie dans la tragédie de Cinna , et la modeste sim^ plicité avec laquelle Suétone le dépeint dans tout le détail de ses mœurs. Tout ce que nous voyons dans Tite-Live, dans Plutarque, dans Cicéron, dans Suétone, nous représente les Romains comme des hommes hautains dans leurs sentiments, mais simples, naturels et modestes dans leurs paroles , etc.

Cette affectation de grandeur que nous leur prêtons m'a toujours paru le principal défaut de notre théâtre et l'écueil ordinaire des poètes. Je n'ignore pas que la hauteur esC en possession d'en imposer à l'esprit humain; mais rien ne décèle plus parfaitement aux esprits fins une hauteur fausse et contrefaite , qu'un discours fastueux et emphatique. •

Il est aisé d'ailleurs aux moindres poëteé' de mettre dans la bouche de leurs personnages des paroles fières. Ce qui est difficile , c'est de leur faire tenir ce langage hautain avec vérité et à propos. C'était le talent admirable de Racine , et celui qu'on a le moins remarqué dans ce grand homme. Il y a toujours si peu d'affectation dans ses discours , qu'on ne s'aperçoit pas de la hauteur qu'on y rencontre. Ainsi lorsque Agrippine , arrêtée par l'ordre de Néron, et obligée de se justifier, commence par ces mots si simples :

Approchez-vous , Néron , et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse.

\.J T//. .:-"; Britanmctis, acte IV, scène 2.

je ne crois pas que beaucoup de personnes fassent attention qu'elle commande en quelque manière à l'empereur de s'approcher et de s'asseoir, elle qui était réduite à rendre compte de sa vie . non à son fils , mais à son maître. Si elle eût dit comme Cornélie :

Néron ; car le destin , que dans tes fers je brave , Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave. Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur.

alors je ne doute pas que bien des gens n'eussent applaudi à ces paroles , et les eussent trouvées fort élevées.

Corneille est tombé trop souvent dans ce défaut de prendre l'ostentation pour la hauteur, et la déclamation pour l'éloquence; et ceux qui se'

» Œuvres choisies de Fénélon , Lettre sur Véloqnencc , tome II, S VI, page 238 et suivantes. Paris, i«2i. B.

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