LES ORATEURS
Qui n'admire la majesté , la pompe , la magnificence , l'enthousiasme de Bossuet , et la vaste étendue de ce génie impétueux , fécond , sublime? Qui conçoit, sans étonnement, la profondeur incroyable de Pascal, son raisonnement invincible , sa mémoire surnaturelle , sa connaissance universelle et prématurée? Le premier élève l'esprit ; l'autre le confond et le trouble. J^un éclate comme un tonnerre dans un tourbillon orageux , et par ses soudaines hardiesses échappe aux génies trop timides : l'autre presse , étonne , illumine , fait sentir despotiquement l'ascendant de la vérité ; et comme si c'était un être d'une autre nature que nous , sa vive intelligence explique toutes les conditions , toutes les affections et toutes les pensées des hommes , et paraît toujours supérieure à leurs conceptions incertaines. Génie simple et puissant , il assemble des choses qu'on croyait être incompatibles , la véhémence , l'enthousiasme, la naïveté, avec les profondeurs les plus cachées de l'art; mais d'un art qui , bien loin de gêner la nature , n'est lui-même qu'une natiu-e plus parfaite , et l'original des préceptes. Que dirai-je encore ? Bossuet fait voir plus de fécondité , et Pascal a plus d'invention ; Bossuet est plus impétueux , et Pascal plus transcendant : Tun excite l'admiration par de plus fréquentes saillies ; l'autre , toujoui-s plein et solide,
' Il faut qun ceux, ou h <:oncdion , lajH^(essc de ceux. S.
répuise par un caractère plus concis et plus soutenu.
Mais toi ' qui les a surpassés en aménités et en grâces, ombre illustre, aimable génie; toi qui fis régner la vertu par l'onction et par la douceur, pourrais -je oublier la noblesse et le charme de ta parole, lorsqu'il est question d'éloquence? Né pour cultiver la sagesse et l'humanité dans les rois , ta voix ingénue fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans , et défendit contre les artifices de la flatterie la cause abandonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se remarque dans tes écrits ! Quel éclat de paroles et d'images ! Qui sema jamais tant de fleurs dans un style si naturel , si mélodieux et si tendre ? Qui orna jamais la raison d'une si touchante parure ? Ah ! que de trésors , d'abondance , dans ta riche simplicité !
0 noms consacrés par l'amour et par les respects de tous ceux qui chérissent l'honneur des lettres I Restaurateurs des arts, pères de l'éloquence , lumières de l'esprit humain , que n'aije un rayon du génie qui échauffa vos profonds discours , pour vous expliquer dignement et marquer tous les traits qui vous ont été propres !
Si l'on pouvait mêler des talents si divers, peut-être qu'on voudrait penser comme Pascal, écrire comme Bossuet , parler comme Fénélon. Mais parce que la différence de leur style venait de la différence de leurs pensées et de leur manière de sentir les choses , ils perdraient beaucoup tous les trois, si l'on voulait rendre les pensées de l'un par les expressions de l'autre. On ne souhaite point cela en les lisant ; car chacun d'eux s'exprime dans les termes les plus assor* tis au caractère de ses sentiments et de ses idées : ce qui est la véritable marque du génie. Ceux qui n'ont que de l'esprit empruntent nécessairement toute sorte de tours et d'expressions : ils n'ont pas un caractère distinctif.
SUR LA BRUYÈRE
Il n'y a presque point de tour dans l'éloquence qu'on ne trouve dans la Bruyère; et si on y désire quelque chose, ce ne sont pas certainement les expressions , qui sont d'une force infinie et toujours les plus propres et les plus précises qu'on puisse employer. Peu de gens l'ont compté parmi les orateurs , parce qu'il n'y a pas
- Fénélon.
CÂKÀCTERES.
une suite sensible dans ses Caractères. Nous faisons trop peu d'attention à la perfection de ses fragments , qui contiennent souvent plus de matière que de longs discours , plus de proportion et plus d'art. i
On remarque dans tout son ouvrage un es- | prit juste , élevé , nerveux, pathétique , également , capable de réflexion et de sentiment , et doué i avec avantage de cette invention qui distin- ; gue la main des maîtres et qui caractérise le génie.
Personne n'a peint les détails avec plus de feu , plus de force, plus d'imagination dans l'expression, qu'on n'en voit dans ses Caractères. 11 est vrai qu'on n'y trouve pas aussi souvent que dans les écrits de Bossuet et de Pascal , de ces traits qui caractérisent une passion ou les vices d'un particulier, mais le genre humain. Ses portraits les plus élevés ne sont jamais aussi grands que ceux de Fénélon et de Bossuet : ce qui vient en grande partie de la différence des genres qu'il a traités. La Bruyère a cru , ce me semble, qu'on ne pouvait peindre les hommes assez petits; et il s'est bien plus attaché à relever liurs ridicules que leur force. Je crois qu'il est permis de présumer qu'il n'avait ni l'élévation, ni la sagacité, ni la profondeur de quelques esprits du premier ordre ; mais on ne lui peut disputer sans injustice une forte imagination, un caractère véritablement original, et un génie créateur'.
I Dans la première édition , on lisait , au lieu du dernier paragraphe, le passage suivant :
« II est étonnant qu'on sente quelquefois dans un si beau génie, et qui s'est élevé jusqu'au sublime, les bornes de l'esprit humain : cela prouve qu'il est possible qu'un auteur sublime ait moins de profondeur et de sagacité que des hommes moins pathétiques. Peut-être que le cardinal de Richelieu était supérieur à Milton.
« Mais les écrivains pathétiques nous émeuvent plus fortement-, et cette puissance qu'ils ont sur notre âme, la dispose à nous accorder plus de lumières. Nous jugeons toujours d'un auteur par le caractère de ses sentiments. Si on compare la Bruyère à Fénélon, la vertu toujours tendre et naturelle du dernier, et l'amour-propre qui se montre quelquefois dans l'autre , le sentiment nous porte malgré nous à croire que celui qui fait paraître l'àme la plus grande a l'esprit le plus éclairé ; et toutefois il serait difiicile de justifier cette préférence. Fénélon a plus de facilité et d'abondance; l'auteur des Caractères, plus de précision et plus de force : le premier, d'une imagination plus riante et plus féconde; le second, d'un génie plus véhément : l'un sachant rendre les grandes choses familières et sensibles sans les abaisser; l'autre sachant ennoblir les plus petites sans les déguiser : celui-là plus humain ; celui-ci plus austère : l'un plus tendre pour la vertu ; l'autre plus implacable au vice : l'un et l'autre moins pénétrants et moins profonds que les hommes que j'ai nommés , mais inimitables dans la clarté et dans la netteté dé leurs idées; enfin originaux , créateurs dans leur genre, et modèles (rès-arcomplis. >.
CARACTERES
Oronte, ou le vieux fou.
Oronte , vieux et flétri , dit que les gens vieux sont tristes , et que pour lui il n'aime que les jeunes gens. C'est pour cela qu'il s'est logé dans une auberge , où il a , dit-il , le plaisir de ceux qui voyagent, sans leurs peines , parce qu'il voit tous les jours à souper de nouveaux visages. On le voit quelquefois au jeu de paume , avec de jeunes gens qui sortent du bal , et il va déjeuner avec eux ; il les cultive avec le même soin que s'il avait envie de leur plaire. Mais on peut lui rendre justice : ce n'est pas la jeunesse qu'il aime , c'est la folie. Il a un fils qui a vingt ans, et qui est déjà estimé dans le monde ; mais ce jeune homme est appliqué, et passe une grande partie de la nuit à lire. Oronte a brûlé plusieurs fois les livres de son fils, et n'a fait grâce qu'à des vers obscènes , qui d'ailleurs sont assez mai. vais. Ce jeune homme en rachète toujours dt. nouveaux, et trompe les soins de son père. Oronte a voulu lui donner une fille de l'Opéra , que lui-même a eue autrefois, et n'a rien négligé , dit-il , pour son éducation ; mais ce petit drôle est entêté , ajoute-t-il , et a l'esprit gâté et plein de chimères.
Thersite.
Thersite ' est l'officier de l'armée que l'on voit le plus. C'est lui qu'on rencontre toujours à la suite du général , monté sur un petit cheval qui boite , avec un harnais de velours en broderie, et un coureur qui marche devant lui. S'il y a ordre à l'armée de partir la nuit pour cacher une marche à l'ennemi , Thersite ne se couche point comme les autres , quoiqu'il y ait du temps ; mais il se fait mettre des papillotes, et fait poudrer ses cheveux en attendant qu'on batte la générale. Il accompagne exactement l'officier de
' Thersites , que nous appelons Thersite , nousejsl représenté par Homère, dans son Iliade, comme le plus laid, le plus lâcher et le plus insolent des capitaines grecs <|ui se trouvèrent au siège de Troie. C'est par celte raison (|ue ce non» est onlinairement donné à ceux à qui l'on croU pouvoir reprocher lea mêmes défauts. V.
VAUVEJN ARGUES.
jour, et visite avec lui les postes de l'armée. Il donne des projets au général, et fait un journal raisonné de toutes les opérations de la campagne. On ne fait guère de détachement où il ne se trouve; et comme il est le premier de son régiment à marcher, et qu'on le cherche partout, on apprend qu'il est volontaire à un fourrage qui se fait sur les derrières du camp; et un autre marche à sa place. Ses camarades ne l'estiment point; mais il ne vit pas avec eux, il les évite; et si quelque officier général lui demande le nom d'un officier de son régiment qui est de garde, Thersite lui répond qu'il le connaît bien, mais qu'il ne se souvient pas de son nom. Il est familier, officieux, insolent, et pourtant très bas avec son colonel. Il fait servilement sa cour à tous les grands seigneurs de l'armée; et s'il se trouve chez le duc Eugène lorsque celui-ci se débotte, Thersite fait un mouvement pour lui présenter ses souliers; mais comme il s'aperçoit qu'il y a beaucoup de monde dans la chambre, il laisse prendre les souliers par un valet, et rougit en se relevant.
Les jeunes gens.
Les jeunes gens jouissent sans le savoir, et s'ennuient en croyant se divertir. Ils font un souper où ils sont dix-huit, sans compter les dames, et ils passent la nuit à table à détonner quelques chansons obscènes , à conter le roman de l'Opéra, et à se fatiguer pour chercher le plaisir , qu'à peine les plus impudents peuvent essayer dans un quart d'heure de faveur. Et comme on se pique à tous les âges d'avoir de l'esprit , ils admettent quelquefois à leurs parties des gens de lettres qui font là leur apprentissage pour le monde : mais tous s'ennuient réciproquement, et ils se détrompent les uns des autres.
Ces jeunes gens vont au spectacle pour se rassembler. Ils y paraissent, épuisés de leurs incontinences, avec une audace affectée et des yeux éteints. Ils parlent grossièrement des femmes, et avec dégoût. On les voit sortir quelquefois au commencement du spectacle, pour satisfaire ^ quelque idée de débauche qui leur vient en tête; et après avoir fait le tour des allées obscures de la Foire , ils reviennent au dernier acte de la comédie et se racontent à l'oreille leurs ridicules prouesses. Ils se font un point d'honneur
de traiter légèrement tous les plaisirs; et les plaisirs, qui fuient la dissipation et la folie, ne leur laissent qu'une ombre faible et une fausse image de leurs charmes.
Midas, ou le sot qui est glorieux.
Le sot qui a de la vanité est l'ennemi né des talents. S'il entre dans une maison où il trouve un homme d'esprit, et que la maîtresse du logis lui fasse l'honneur de le lui présenter, Midas le salue légèrement et ne répond point. Si l'on ose louer en sa présence le mérite qui n'est pas riche, il s'assied auprès d'une table, et compte des jetons ou mêle des cartes sans rien dire. Lorsqu'il paraît un livre dans le monde qui fait quelque bruit, Midas jette d'abord les yeux sur la fin, et puis sur le milieu du livre; ensuite il prononce que l'ouvrage manque d'ordre, et qu'il n'a jamais eu la force de l'achever. On parle devant lui d'une victoire que le héros du Nord ' a remportée sur ses ennemis; et sur ce qu'on raconte des prodiges de sa capacité et de sa valeur, Midas assure que la disposition de la bataille a été faite par M. deRottembourg, qui n'y était pas, et que le prince s'est tenu caché dans une cabane jusqu'à ce que les ennemis fussent en déroute. Un homme qui a été à cette action l'assure qu'il a vu charger le roi à la tête de sa maison; mais Midas répond froidement qu'on ne verra jamais que des folies d'un prince qui fait des vers, et qui est l'ami de Voltaire.
Le flatteur insipide.
Un homme parfaitement insipide est celui qui loue indifféremment tout ce qu'il croit utile de louer; qui, lorsqu'on lui lit un mauvais roman, mais protégé, le trouve digne de l'auteur du 5opha, et feint de le croire de lui; qui demande à un grand seigneur qui lui montre une ode, pourquoi il ne fait pas une tragédie ou un poëme épique; qui du même éloge qu'il donne à Voltaire , régale un auteur qui s'est fait siffler sur les trois théâtres ; qui , se trouvant à souper chez une femme qui a la migraine, lui dit tristement
^ Nom que Voltaire a souvent employé pour désigner «Frédéric le Grand. La bataille dont il s'agit ici est sans doute celle de Friedberg , gagnée par Frédéric , le 4 juin 1 745 , sur le prince Charles de Lorraine. B.
CARACTERES
que la vivacité de son esprit la consume comme Pascal , et qu'il faut l'empêcher de se tuer. S'il arrive à un homme de ce caractère de faire une plaisanterie sur quelqu'un qui n'est pas riche, mais dont un homme riche prend le parti , aussitôt le flatteur change de langage, et dit que les petits défauts qu'il reprenait servent d'ombre au mérite distingué. C'est l'homme dont Rousseau disait :
Quelquefois même aux bons mots s'abandonne, Mais doucement et sans blesser personne.
Cet homme, qui a loué toute sa vie jusqu'à (eux qu'il aimait le moins , n'a jamais obtenu des autres la moindre louange , et tout ce que SCS amis ont osé dire de plus fort pour lui, c'est ce vieux discours : En vérité, c'est un honnête garçon, ou c'est un bon homme.
Lacon, ou le petit homme.
Lacon ne refuse pas son estime à tous les auteurs. Il y a beaucoup d'ouvrages qu'il admire; et tels sont les vers de la Motte , V Histoire romaine de RoUin, et le Traité du vrai mérite, qu'il préfère, dit-il, à la Rruyère. Il met dans une même classe Rossuet et Fléchier , et croit faire honneur à Pascal de le comparer à Nicole, dont il a lu les Essais avec une patience tout à fait chrétienne. Il soutient qu'après Rayle et Fontenelle, l'abbé Desfontaines est le meilleur écrivain que nous ayons eu. Il ne peut souffrir la musique de Rameau ; et si on lui parle des Indes galantes ou de l'opéra de Dardanus , il se met à chanter des morceaux de Tancrède, ou d'un autre ancien opéra. Il n'épargne pas les acteurs qui ont succédé à Murer, à Thevenard, etc. et Poirier ne paraît jamais qu'il ne batte longtemps des mains pour faire de la peine à Gelliotte : tant il est difficile de lui plaire dès qu'on prime en quelque art que ce puisse être.
Caritès, ou le grammairien.
Caritès est esclave de la construction, et ne peut souffrir la moindre hardiesse. Il ne sait point ce que c'est qu'éloquence, et se plaint de ce que l'abbé d'Olivet a fait grâce à Racine de quatre cents fautes : mais il sait admirablement la différence de /îas et point; et il a fait des notes
excellentes sur le petit Traité des Synonymes, ouvrage très-propre, dit-il, à former un grand orateur. Caritès n'a jamais senti si un mot était propre ou ne l'était pas, si une épithète était juste, et si elle était à sa place. Si pourtant il fait imprimer un petit ouvrage , il y fait , pendant l'impression , de continuels changements : il voit, il revoit les épreuves , il les communique à ses amis ; et si , par malheur , le libraire a oublié d'ôter une virgule qui est de trop, quoiqu'elle ne change point le sens, il ne veut point que son livre paraisse jusqu'à ce qu'on ait fait un carton, et il se vante qu'il n'y a point de Uvre si bien imprimé que le sien.
L'étourdi.
Il n'y a pas longtemps qu'étant à la comédie auprès d'un jeune homme qui faisait du bruit, je lui dis : Vous vous ennuyez ; il faut écouter une pièce quand on veut s'y plaire. — Mon ami , me répondit-il , chacun sait ce qui le divertit : je n'aime point la comédie, mais j'aime le théâtre; vous êtes bien fou d'imaginer d'apprendre à quelqu'un ce qui lui plaît. — Cela peut bien être, lui dis-je ; je ne savais pas que vous vinssiez à la comédie pour avoir le plaisir de l'interrompre. — Et moi je savais, me dit-il, qu'on ne sait ce qu'on dit quand on raisonne des plaisirs d'autrui; et je vous prendrais pour un sot, mon trèscher ami, si je ne vous connaissais depuis longtemps pour le fou le plus accompli qu'il y ait au monde. — En achevant ces mots, il traversa le théâtre, et alla baiser sur la joue un homme grave qu'il ne connaissait que de la veille.
Clasomène, ou la vertu malheureuse.
Clazomène a eu l'expérience de toutes les misères de l'humanité. Les maladies l'ont assiégé dès son enfance, et l'ont sevré dans son printemps de tous les plaisirs de la jeunesse. Né pour les plus grands déplaisirs, il a eu de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté. Il s'est vu dans ses disgrâces méconnu de ceux qu'il aimait. L'injure a flétri sa vertu ; et il a été offensé de ceux dont il ne pouvait prendre de vengei^nce. Ses talents, son travail continuel, son application à bien faire, n'ont pu fléchir la dureté de sa fortune. Sa sagesse n'a pu le garantir de faire
VàliVEJN ARGUES.
des fautes irréparables. Il a souffert le mal qu'il ne méritait pas, et celui que son imprudence lui a attiré. Lorsque la fortune a paru se lasser de le poursuivre , la mort s'est offerte à sa vue. Ses yeux se sont fermés à la fleur de son âge; et quand l'espérance trop lente commençait à flatter sa peine, il a eu la douleur insupportable de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa vertu de cette tache. Si l'on cherche quekiue raison d'une destinée si cruelle, on aura, je crois, de la peine à en trouver. Faut-il demander la raison pourquoi des joueurs très-habiles se ruinent au jeu , pendant que d'autres hommes y font leur fortune? ou pourquoi l'on voit des années qui n'ont ni printemps ni automne, où les fruits de l'année sèchent dans leur fleur? Toutefois, qu'on ne pense pas que Clazomène eût voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes faibles. La fortune peut se jouer de la sagesse des gens vertueux ; mais il ne lui appartient pas de faire fléchir leur courage.
Phalante, ou le scélérat»
Phalante a voué ses talents aux fureurs et au crime; impie, esclave insolent des grands, ambitieux , oppresseur des faibles, contempteur des bons, corrupteur audacieux de la jeunesse, son génie violent et hardi préside en secret à tous les crimes qui sont ensevelis dans les ténèbres. Il est dès longtemps à la tète de tous les débauchés et les scélérats. Il ne se commet point de meurtres ni de brigandage où son noir ascendant ne le fasse tremper. Il ne connaît ni l'amour, ni la crainte, ni la foi, ni la compassion. Il méprise l'honneur autant que la vertu, et il hait les dieux et les lois. Le crime lui plaît par luimême. Il est scélérat sans dessein et audacieux sans motif. Les extrémités les plus dures , la faim, la douleur, la misère, ne l'abattent point. Il a éprouvé tour à tour l'une et l'autre fortune : prodigue et fastueux dans l'abondance, entreprenant et téméraire dans la pauvreté, emporté et souvent cruel dans ses plaisirs, dissimulé et implacable dans ses haines, furieux et barbare dans ses vengeances , éloquent seulement pour persuader le crime et pour pervertir l'innocence, son naturel féroce et indomptable aime à fouler aux pieds l'humanité, la prudence et la religion ; il vit tout souillé d'infamie ; il marche la tête le-
vée; il menace de ses regards les sages et les vertueux; sa témérité insolente triomphe des lois.
Isocrale , ou le bel esprit moderne.
Le bel esprit moderne ' n'est ni philosophe, ni poète , ni historien , ni théologien ; il a toutes ces qualités si différentes et beaucoup d'autres ; il est obligé de dire assez de choses inutiles, parce qu'il doit fort peu parler de choses nécessaires. Le sublime de sa science est de rendre des pensées frivoles par des traits. Qui veut mieux penser ou mieux vivre ? Qui sait même où est la vérité? Un esprit vraiment supérieur fait valoir toutes les opinions , et ne tient à aucune. Il a vu le fort et le faible de tous les principes , et il a reconnu que l'esprit humain n'avait que le choix de ses erreurs. Indulgente philosophie , qui égale Achille et Thersite, et nous laisse la liberté d'être ignorants, paresseux, frivoles, oisifs, sans nous faire de pire condition ! Aussi mettonsnous à la tête des philosophes son illustre auteur; et je veux avouer qu'il y a peu d'hommes d'un esprit si philosophique , si fin , si facile , si net , et d'une si grande surface : mais nul n'est parfait ; et je crois que les plus sublimes esprits ont eux-mêmes des endroits faibles. Ce sage et subtil philosophe n'a jamais compris que la vérité nue pût intéresser; la simplicité, la véhémence, le sublime , ne le touchent point. // me semble, ditil, qu'il ne faudrait donner dans le sublime qu'à son corps défendant; il est si peu naturel. Isocrate veut qu'on traite toutes les choses du monde en badinant ; aucune ne mérite, selon lui, un autre ton. Si on lui représente que les hommes aiment sérieusement jusqu'aux bagatelles, et ne badinent que des choses qui les touchent peu, il n'entend pas cela, dit-il ; pour lui : il n'estime que le naturel ; cependant son badinage ne l'est pas toujours, et ses réflexions sont plus fines que solides. Isocrate est le plus ingénieux de tous les hommes , et compte pour peu tout le reste. C'est un homme qui ne veut ni persuader, ni corriger, ni instruire personne. Le vrai et le faux , le frivole et le grand , tout ce qui lui est occasion de dire quelque chose d'agréable ,' lui est aussi propre. Si César vertueux peut lui fôur-
* Rémond de Saint-Mard. Il a fait imprimer en 1743 trois volumes de littérature, où l'on trouve de l'esprit, mais point de goût et un jugement souvent faux. C'était le frère de Rémond le mathémalicien, de qui on a recueilli quelques lettres qu'il écrivait à mademoiselle de Launoy ( madame de Staal). S.
CAHACTÈRES.
iiii* un trait, il peindra César vertueux, sinon il fera voir que toute sa fortune n'a été qu'un coup du liasard ; et Brutus sera tour à tour un héros ou un scélérat , selon qu'il sera plus utile à Isocrate. Cet auteur n'a jamais écrit que dans une seule pensée ; il est parvenu à son but. Les hommes ont enfin tiré de ses ouvrages ce plaisir solide de savoir qu'il a de l'esprit. Quel moyen après cela de condamner un genre d'écrire si intéressant et si utile !
On ne finirait point sur Isocrate et sur ses pareils , si on voulait tout dire. Ces esprits si fins ont paru après les grands hommes du siècle passé. Il ne leur était pas facile de donner à la vérité la même autorité et la même force que l'éloquence lui avait prêtée ; et pour se faire remarquer après de si grands hommes, il fallait avoir leur génie ou marcher dans une autre voie. Isocrate, né sans passion, privé de sentiment pour la simplicité et l'éloquence , s'attacha bien plus à détruire qu'à rien établir. Ennemi des anciens systèmes , et savant à saisir le faible des choses humaines , il voulut paraître à son siècle comme un philosophe impartial qui n'obéissait qu'aux lumières de la plus exacte raison. Sans chaleur et sans préjugés, les hommes sont faits de manière que si on leur parle avec autorité et avec passion , leurs passions et leur pente à croire les persuadent facilement; mais si au contraire on badine et q-i'oîi Itj^' propose des doutes , ils écoutent avidement , ne se défiant pas qu'un homme qui parle de sang-froid puisse se tromper : car peu savent que le raisonnement n'est pas moins trompeur que le sentiment, et d'ailleurs l'intérêt des fâibles , qui composent le plus grand nombre, est que tout soit cru équivoque. Isocrate n'a donc eu qu'à lever l'étendard de la révolte contre l'autorité et les dogmatiques, pour faire aussitôt beaucoup de prosélytes. Il a comparé le génie de l'esprit ambitieux des héros de la Grèce à l'esprit de ses courtisanes; il a méprisé les beaux-arts. V éloquence , a-t-il dit, et la poésie sont peu de chose; et ces paradoxes brillants, il a su les insinuer avec beaucoup d'art, en badinant et sans paraître s'y intéresser. Qui n'eût cru qu'un pareil système n'eût fait un progrès pernicieux dans un siècle si amoureux du raisonnement et du vice? Cependant la mode a son cours , et l'erreur périt avec elle. On a bientôt senti le faible d'un auteur qui , paraissant mépriser les plus grandes choses , ne méprisait pas de dire des pointes, et n'avait point de répugnance à se contredire pour ne pas perdre un
trait d'esprit. 11 a plu par la nouveauté et par la petite hardiesse de ses opinions, mais sa réputation précipitée a déjà perdu tout son lustre; il a survécu à sa gloire, et il sert à son siècle de preuve qu'il n'y a que la simplicité, la vérité et l'éloquence, c'est-à-dire toutes les choses qu'il a méprisées , qui puissent durer.
Thiesle, ou la simplicité.
Thieste est né simple et naïf : il aime la pure vertu , mais il ne prend pas pour modèle la vertu d'un autre; il connaît peu les règles de la probité il la suit par tempérament. Lorsqu'il y a quelque loi de la morale qui ne s'accorde pas avec ses sentiments , il la laisse à part et n'y pense point. S'il rencontre, la nuit, une de ces femmes qui épient les jeunes gens, Thieste souffre qu'elle l'entretienne, et marche quelque temps à côté d'elle ; et comme elle se plaint de la nécessité qui détruit toutes les vertus , et fait les opprobres du monde , il lui dit que la pauvreté n'est point un vice quand on sait vivre de son industrie sans nuire à personne ; et ne se trouvant point d'argent parce qu'il est jeune , il lui donne sa montre, qui n'est plus à la mode, et qui est un présent de sa mère ; ses camarades se moquent de lui et le tournent en ridicule ; mais il leur répond : Mes amis , vous riez de trop peu de chose. Le monde est rempli de misères qui serrent le cœur ; il faut être humain ; le désordre des malheureux est toujours le crime des riches.
Ttasille) ou les gens à la mode.
Trasille n'a jamais souffert qu'on lit de ré-* flexions en sa présence, et que l'on eût la liberté de parler juste. Il est vif, léger et railleur, n'estime et n'épargne personne, change incessamment de discours, ne se laisse ni manier, ni user, ni approfondir, et fait plus de visites en un jour que Dumoulin ou qu'un homme qui sollicite pour un grand procès. Ses plaisanteries sont aiTières : il loue rarement. Il pousse l'insolence jusqu'à interrompre ceux qui sont assez vains pour le louer, les fixe et détourne la tête. Il est dur, avare, impérieux; il a de l'ambition par arrogance, et quelque crédit par audace. Les femmes le cornent, il les joue : il ne connaît pas l'amilié;
VAllVENÂRGUES.
il est te\ que le plaisir même ne peut rattendrir un moment.
Phocas, ou la fausse singularité.
Phocas se pique plus qu'homme du monde de n'emprunter de personne ses idées. Si vous lui parlez d'éloquence, ne lui nommez pas Cicéron, Il vous ferait d'abord l'éloge d'Abdallah , d'Abutales et de Mahomet , et vous assurerait que rien n'égale la sublimité des Arabes. Lorsqu'il est question de la guerre , ce n'est ni M. de Turenne ni le grand Condé qu'il admire ; il leur préfère d'anciens généraux dont on ne connaît que les noms et quelques actions contestées. En tel genre que ce puisse être', si vous lui citez deux grands hommes, soyez sûr qu'il choisira toujours le moins illustre. Phocas évite de se rencontrer avec les autres, et dédaigne de parler juste. Il affecte surtout de n'être point suivi dans ses discours, comme un homme qui ne parle que par inspiration et par saillies. Si vous lui dites quelque chose de sérieux, il répond par une plaisanterie; et si vous parlez au contraire de choses frivoles, il entame un discours sérieux. Il dédaigne de contredire, mais il interrompt. Il est bien aise de vous faire entendre que vous ne dites rien qui l'intéresse ; que tout est usé pour quelqu'un qui pense et qui sent comme lui. Faible esprit , qui s'est persuadé qu'on est singulier par étude, et à force d'affectation, orio;inal.
Cirusy ou l'esprit extrême.
Cirus cachait sous un extérieur simple un esprit ardent et inquiet. Modéré au dehors, mais extrême; toujours occupé au dedans, et plus agité dans le repos que dans l'action ; trop libre et trop hardi dans ses opinions pour donner des bornes à ses passions; suivant avec indépendance tous ses sentiments, et subordonnant toutes les règles à son instinct, comme un homme qui se croit maître de son sort, et se confie à son naturel présomptueux et inflexible; dénué des talents qui soulèvent les hommes dans la médiocrité et qui ne se rencontrent pas avec des passions si sérieuses; supérieur à cette fortune qui le renferme dans l'enceinte d'une ville ou d'une petite province, fruit d'une sagesse assez
* On dirait mieux, je crois, en quelque genre , de. S.
bornée; élo((uent, profond, pénétrant; né a^ec le discernement des hommes ', séducteur hardi et flatteur, fertile et puissant en raisons , impénétrable dans ses artifices ; plus dangereux lorsqu'il disait la vérité , que les plus trompeurs ne le sont par les déguisements et le mensonge : un de ces hommes que les autres hommes ne comprennent point , que la médiocrité de leur fortune déguise et avilit, et que la prospérité seule peut développer.
IJpse, ou l'homme sans principes.
Lipse n'avait aucun principe de conduite; il vivait au hasard et sans dessein; il n'avait aucune vertu. Le vice même n'était dans son cœur qu'une privation de sentiment et de réflexion : pour tout dire, il n'avait point d'âme. Vain sans être sensible au déshonneur; capable d'exécuter sans intérêt et sans malice les plus grands crimes; ne délibérant jamais sur rien ; méchant par faiblesse; plus vicieux par dérèglement d'esprit que par amour du vice. En possession d'un bien immense à la fleur de son âge , il passait sa vie dans la crapule avec des joueurs d'instruments et des comédiennes. Il n'avait dans sa familiarité que des gens de basse extraction , que leur libertinage et leur misère avaient d'abord rendus ses complaisants, mais dont la faiblesse de Lipse lui faisait bientôt des égaux , parce qu'il n'y a point d'avantage avec lequel on se familiarise si promptement que la fortune qui n'est soutenue d'aucun mérite. On trouvait dans son antichambre, sur son escalier, dans sa cour, toutes sortes de personnages qui assiégeaient sa porte. Né dai'S une extrême distance du bas peuple, il en rassemblait tous les vices , et justifiait la fortune que les misérables accusent des défauts de la nature.
LisiaSj ou la fausse éloquence.
Lisias sait orner une histoire de quelques couleurs ; il raconte agréablement , et il embeUit ce qu'il touche. Il aime à parler; il écoute peu; il se fait écouter longtemps, et s'étend sur des bagatelles , afin d'y placer toutes ses fleurs. Il ne pénètre point ceux à qui il parle ; il ne cherche point à les pénétrer : il ne connaît ni leurs
' C'est à-dire, avec le talent de discerner le caractère rf<»$ fiommcs. Celte ellipse est forcée. S.
CARACTERES
Intérêts, ni leurs caractères, ni leurs desseins. Bien loin de chercher à flatter leurs passions ou leurs espérances, il agit toujours avec eux comme s'ils n'avaient d'autre affaire que de l'écouter et de rire de ses saillies. Il n'a de l'esprit que pour lui ; il ne laisse pas même aux autres le temps d'en avoir pour lui plaire. Si quelqu'un d'étranger chez lui a la hardiesse de le contredire, Lisias continue à parler; ou s'il est obligé de lui répondre , il affecte d'adresser la parole à tout autre qu'à celui qui pourrait le redresser. II prend pour juge de ce qu'on lui dit quelque complaisant qui n'a garde de penser autrement que lui. Il sort du sujet dont on parle, et s'épuise en comparaisons. A propos d'une petite expérience de physique, il parle de tous les systèmes de physique; il croit les orner, les déduire, et personne ne les entend. Il finit en disant qu'un homme qui invente un fauteuil plus commode, rend plus de service à l'État que celui qui a fait un nouveau système de philosophie. Lisias ne veut pas cependant qu'on croie qu'il ignore les choses les moins importantes. Il a lu jusqu'aux voyageurs et jusqu'aux relations des missionnaires. Il raconte de point en point les coutumes d'Abyssinie et les lois de l'empire de la Chine. Il dit ce qui fait la beauté en Ethiopie, et il conclut que la beauté est arbitraire, puisqu'elle change selon les pays. Lisias a été plus modeste, plus aimable et plus complaisant. La vieillesse, qui fixe les fortunes, détruit les vertus. Ceux qui voient aujourd'hui Lisias sont assez persuadés de son esprit , mais aucun n'est content de soi • ; aucun ne se souvient de ses discours, nul n'en est touché, nul n'a envie de s'attacher à lui. Il a des équipages magnifiques, une table très-délicate , pour des gens de basse extraction qui l'applaudissent. Il habite dans un palais; ce sont les avantages qu'il retire de beaucoup d'esprit et d'une plus grande fortune».
Alcipe.
Alcipe a pour les choses rares cet empressement qui témoigne un goût inconstant pour celles qu'on possède. Sujet en effet à se dégoû-
' Ce caractère a été imprimé pour la première fois dans l'édition de 1808; les édilioiis faites depuis portent toutes de soi; Je crois qu'il faut de lui. B.
'■ L'auteur veut dire que Lisias a encore plus de fortune que d'esprit ; mais cette manière d'exprimer sa pensée ne me parait pas correcte S.
ter des plus solides, parce qu'il a moins de passion que de curiosité pour elles; peu propre, par défaut de réflexion , à tirer longtemps des mêmes hommes et des mêmes choses de nouveaux usages; moins touché quelquefois du grand que du merveilleux; laissant emporter son esprit, qui manque naturellement un peu d'assiette, aux impressions précipitées de la surprise, et cherchant dans le changement ou par le secours des fictions, des objets qui éveillent son âme trop peu attentive et vide de grandes passions; capable néanmoins de concevoir le grand et de s'y élever, mais trop paresseux et trop volage pour s'y soutenir; hardi dans ses projets et dans ses doutes, mais timide à croire et à faire; défiant avec les habiles, par la crainte qu'ils n'abusent de son caractère sans précaution et sans artifice; fuyant les esprits impérieux qui l'obligent à sortir de son naturel pour se défendre , et font violence à sa timidité et à sa modestie; épineux par la crainte d'être dupe, quelquefois injuste : comme il craint les explications par timidité ou par paresse , il laisse aigrir plusieurs sujets de plainte sur son cœur, trop faible également pour vaincre et pour produire ces délicatesses : tels sont ses défauts les plus cachés. Quel homme n'a pas ses faiblesses? Celui-ci joint à l'avantage d'un beau naturel un coup d'oeil fort vif et fort juste : personne ne juge si sainement des choses au degré où il les pénètre ; il ne les suit pas assez loin. La vérité échappe trop promptement à son esprit naturellement vif, mais faible, et plus pénétrant que profond. Son goût, d'une justesse rare sur les choses de sentiment , saisit avec peine celles qui ne sont qu'ingénieuses. Trop naturel pour être affecté de l'art, il ignore jusqu'aux bienséances estimables, par cette grande et pi*écieuse simplicité , par la noblesse de ses sentiments, par la vivacité de ses lumières, et par des vertus trop aimables pour être exprimées.
Le mérite frivole.
Un homme du monde est celui qui a beaucoup d'esprit inutile, qui sait dire des choses flatteuses qui ne flattent point , des choses sensées qui n'instruisent point , qui ne peut persuader personne, quoiqu'il parle bien; qui a de cette sorte d'éloquence qui sait créer ou embellir les bagatelles, et qui anéantit les grands sujets; aussi pénétrant sur le ridicule qu'aveugle et dé-
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