‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 208 sur 343 · VÂ13VK1NAR(U]ES · texte numérisé non relu

VÂ13VK1NAR(U]ES

daigneux pour le mérite ; un homme riche en paroles et en extérieur, qui , ne pouvant primer par le bon sens, s'efforce de paraître par la singularité; qui, craignant de peser par la raison, pèse par son inconséquence et ses écarts; plaifwmt sans gaieté, vif sans passions; qui a besoin de changer sans cesse de lieux et d'objets , et ne peut suppléer par la variété de ses amusements le défaut de son propre fonds.

Si plusieurs personnes de son caractère se rencontrent ensemble, et qu'on ne puisse pas arranger une partie, ces hommes qui ont tant d'esprit n'en ont pas assez pour soutenir une demi-heure de conversation, même avec des femmes, et ne pas s'ennuyer d'abord les uns des autres. Tous les faits, toutes les nouvelles , toutes les plaisanteries , toutes les réflexions , sont épuisées en un moment. Celui qui n'est pas employé à un quadrille ou à un quinze, est obligé de se tenir assis auprès de ceux qui jouent, pour ne pas se trouver vis-à-vis d'un autre homme qui est auprès du feu , et auquel il n'a rien à dire. Tous ces gens aimables qui ont banni la raison de leurs discours , font voir qu'on ne peut s'en passer : le faux peut fournir quelques scènes qui piquent la surface de l'esprit ; mais il n'y a que le vrai qui touche et qui ne s'épuise jamais.

Titus, ou l'activité.

Titus se lève seul et sans feu pendant l'hiver ; et quand ses domestiques entrent dans sa chambre , ils trouvent déjà sur sa table un tas de lettres qui attendent la poste. Il commence à la fois plusieurs ouvrages qu'il achève avec une rapidité inconcevable , et que son génie impatient ne lui permet pas de polir. Quelque chose qu'il entreprenne, il lui est impossible de la retarder; une affaire qu'il remettrait l'inquiéterait jusqu'au moment qu'il pourrait la reprendre. Occupé de soins si sérieux , on le rencontre pourtant dans le monde comme les hommes les plus désœuvrés. Il ne se renferme pas dans une seule société , il cultive en même temps plusieurs sociétés ; il entretient des relations sans nombre au dedans et au dehors du royaume. Il a voyagé, il a écrit, il a été à la cour et à la guerre; il excelle en plusieurs métiers, et connaît tous les hommes et tous les livres. Les heures qu'il est dans le monde , il les emploie à former des intrigues et à cultiver ses amis; il ne comprend pas

que les hommes puissent parier pour parler, ou agir seulement pour agir, et l'on voit que son âme souffre quand la nécessité et la politesse le retiennent inutilement. S'il recherche quelque plaisir, il n'y emploie pas moins de manège que dans les affaires les plus sérieuses; et cet usage qu'il fait de son esprit l'occupe plus vivement que le plaisir même qu'il poursuit. Sain et malade , il conserve la même activité ; il va solliciter un procès le jour qu'il a pris médecine, et fait des vers une autre fois avec la fièvre ; et quand on le prie de se ménager : Hé! dit-il, le puis-Je un moment:^ vous voyez les affaires qui m'accablent ; quoique au vrai il n'y en a aucune qui ne soit tout à fait volontaire. Attaqué d'une maladie plus dangereuse , il se fait habiller pour mettre ses papiers en ordre : il se souvient des paroles de Vespasien, et, comme cet empereur, veut mourir debout.

Le paresseux.

Au contraire, un homme pesant se lève le plus tard qu'il peut , dit qu'il a besoin de sommeil , et qu'il faut qu'il dorme pour se porter bien. Il est toute la matinée à se laver la bouche; il tracasse en robe de chambre, prend du thé à plusieurs reprises, et ne dîne point parce qu'il n'en a pas le temps. S'il va voir une Jeune femme que cette visite importune , mais qui ne veut pas que personne sorte mécontent d'auprès d'elle, il lui laisse toute la peine de l'entretenir ; elle fait des efforts visibles pour ne pas laisser tomber la conversation. L'indolent ne s'aperçoit pas que lui-même ne parle point ; il ne sent pas qu'il pèse à cette jeune femme : il s'enfonce dans son fauteuil , où il est à son aise , où il s'oublie et n'imagine pas qu'il y ait au monde quelqu'un qui s'ennuie , pendant qu'un homme qui l'attend chez lui , et auquel \\ a donné heure pour finir une affaire, ne peut comprendre ce qui le retarde. De retour chez soi , on lui dit que cet homme a fort attendu et s'en est enfin allé ; il répond qu'il n'y a pas grand mal , et dit qu'on le fasse souper.

Horace, ou V enthousiaste.

Horace se couche au point du jour, et se lève quand le soleil est déjà sur son déclin. Les rideaux de sa chambre demeurent fermés jusqu'à ce que la nuit approche. Il lit quelquefois aux

(AUVCTERES.

nainbeaux pendant le jour, afin d'être plus recueilli; et, la tête échauffée par sa lecture, il lui arrive de quitter son livre, de parler seul , et de prononcer des paroles cfui n'ont aucun sens. On l'a vu autrefois à Rome , pendant les chaleurs de l'été , se promener toute la nuit sur des ruines , ou s'asseoir parmi des tombeaux , et interroger ces débris. On l'a vu aussi à des bals s'attacher quelquefois à un masque qui ne parlait point , se rendre amoureux de ce silence , qu'il interprétait follement ; car Horace est l'homme du monde dont l'imagination va le plus vite , et son esprit prompt et fertile sait prêter aux êtres muets toutes les passions qui l'animent. Une autre fois , sur ce qu'il entend dire qu'un ministre a parlé librement au prince en faveur de quelque innocent, Horace lui écrit avec transport, et le félicite au nom des peuples d'une belle action qu'il n'a pas faite. On lui reproche ses extravagances , et il les avoue. H se raconte lui-même si naïvement, qu'on lui pardonne sans aucune peine ses folles singularités. Il parle même quelquefois avec tant de sens, de justesse et de véhémence , qu'on est malgré soi entraîné. Sa forte éloquence lui fait prendre de l'ascendant sur les esprits. Ceux qui se sont moqués de ses chimères deviennent très-souvent ses prosélytes, et plus enthousiastes que lui, ils répandent ses sentiments et sa folie.

xxin.

Théophile, ou la profondeur.

Théophile a été touché dès sa jeunesse d'une forte curiosité de connaître le genre humain et le différent caractère des nations. Poussé par ce puissant instinct , et peut-être aussi par l'erreur de quelque ambition plus secrète, il a consumé ses beaux jours dans l'étude et dans les voyages, et sa vie, toujours laborieuse, a toujours été agitée. Son esprit perçant et actif a tourné son application du côté des grandes affaires et de Téloquence solide. Il est simple dans ses paroles, mais hardi et fort. Il parle quelquefois avec une liberté qui ne lui peut nuire , et qui écarte cependant la défiance de l'esprit d'autrui. Il paraît d'ailleurs comme un homme qui ne cherche point à pénétrer les autres , mais qui suit la vivacité de son humeur. Quand il veut faire parler un homme froid , il le contredit quelquefois pour l'animer; et si celui-ci dissimule, sa dissimulation et son silence parlet»t à Théo-

phile; car il sait quelles sont les choses que l'on cache : tant il est difficile de lui échapper. Il tourne, il manie un esprit; il le feuillette, si j'ose ainsi dire , comme on discute un livre qu'on a sous les yeux et qu'on ouvre à divers endroits. Théophile ne fit jamais ni fausses démarches, ni discours frivoles, ni préparations inutiles. Aussi a-t-il l'art d'abréger les affaires les plu» contentieuses et les négociations les plus difficiles. Tous ceux qui l'entendent parler se confient aussitôt à lui , parce qu'ils se flattent d'abord de le connaître. Sa simplicité leur en impose; son esprit profond ne peut être ainsi mesuré. La force et la droiture de son jugement lui suffisent pour pénétrer les autres hommes , mais il échappe à leur curiosité sans artifice. Par la seule étendue de son génie, Théophile est la preuve que l'habileté n'est pas uniquement un art , comme les hommes faux se le figurent , et que la supériorité d'esprit nous cache bien plus sûrement que la finesse ou que la dissimulation, toujours inutile au fourbe contre la prudence.

CléoUy ou la folle ambition.

Cléon a passé sa jeunesse dans l'obscurité, entre la vertu et le crime. Vivement occupé de sa fortune avant de se connaître, et plein de projets chimériques , il se repaissait de ces songes dans un âge mûr. Son naturel ardent et mélancolique ne lui permettait pas de se distraire de cette sérieuse folie. Il comprenait à peine que les autres hommes pussent être touchés par d'autres biens ; et s'il voyait des gens qui allaient à la campagne dans l'automne pour jouir des présents de la nature, il ne leur enviait ni leur gaieté, ni leur bonne chère, ni leurs plaisirs. Pour lui il ne se promenait point, il ne chassait point, il ne faisait nulle attention au changement des saisons. Le printemps n'avait à ses yeux aucune grâce. S'il allait quelquefois à la campagne, c'était pendant la plus grande rigueur de l'hiver, afin d'être seul et de méditer plus profondément quelque chimère. Il était triste, inquiet, rêveur, extrême dans ses espérances et dans ses craintes, immodéré dans ses chagrins et dans ses joies ; peu de chose abattait son esprit violent , et le moindre succès le retenait. Si quelque lueur de fortune le flottait de loin , alors il devenait plus solitaire, plus distrait et plustacirurne; il ne dorniait plus, il ne man-

VAUVENARGUES

geait points la joie consumait ses entrailles, comme un feu ardent qu'il portait au fond de lui-même. A cette ambition effrénée il joignait quelque humanité et quelque bonté naturelle. Ayant rencontré à Venise un Suédois autrefois très-riche , alors misérable et proscrit , le cœur de Cléon fiit ému ; et comme il venait de gagner au jeu cent ducats, il dit en lui-même, Il n'y a qu'une heure que je n'avais pas besoin de cet argent j et il le donna aussitôt à ce Suédois, qui, \ touché de cette noblesse, ne put retenir quelques larmes que lui arrachaient la mémoire et le déplaisir de ses fautes; mais Cléon, d'un air inspiré : « Auriez-vous, dit-il , le courage de tuer « un homme dont la mort importe à l'État et « pourrait finir vos misères ? » L'étranger pâlit , et Cléon, qui observait alors son visage : « Je « vois bien, dit-il, que la seule pensée du crime « vous effraye. Je vous estime plus de cette dé- « licatesse dans une si grande adversité , que je « n'estime toutes les vertus d'un homme heu- « reux. Vous êtes humain dans la pauvreté, et « vous préférez l'innocence à la fortune. Puis- «t siez-vous fléchir sa rigueur I » En achevant ces mots, il le quitta brusquement, et partit de Venise sans l'avoir revu, laissant cet étranger dans une grande incertitude de ses sentiments, qui n'étaient pas même connus de ses plus intimes amis; car la médiocrité de sa fortune l'ayant obligé de cacher l'étendue de son ambition, son sérieux ardent et austère passait pour sagesse : tant les hommes sont peu capables de se concevoir les uns les autres.

Tumusy ou le chef de parti.

Turnus est le médiateur et en quelque sorte le centre de ceux qui, par le caractère de leurs sentiments ou par la disposition de leur fortune, ont besoin d'un milieu qui les rapproche et qui concilie leurs esprits. Deux hommes qui ne se comprennent point trouvent tous les deux près de lui la justice qu'ils se refusent et l'estime qui leur est due. Sans sortir de son caractère, il se prête aisément à tous, et sait supporter les défauts de ceux qui lui sont attachés. Il estime les hommes selon leur courage et la force de leur caractère. Il préfère les sages à ceux qui n'ont que de l'esprit , et les jeunes gens ambitieux aux vieillards qui n'ont que de la sagesse : parce que la jeunesse est plus agissante , plus hardie dans ses espérances, et plus sincère dans ses affec-

tions. Quiconque a de la résolution peut se Jeter avec confiance entre ses bras. Il sert ses amis dans leurs peines, dans l'opprobre, et dans les plaisirs. Son humanité, ses services et son éloquence ingénue lui assujettissent les cœurs. S'il s'arrête un seul jour dans une ville , il s'y fait dans ce peu de temps des créatures et des partisans passionnés. Quelques-uns abandonnent leur province dans la seule espérance de le retrouver, et d'en être protégés dans la capitale. Ils ne se sont pas trompés dans leur attente; Turnus les reçoit parmi ses amis, et il leur tient lieu de patrie. Il ne ressemble point à ceux qui , capables par vanité et par industrie de se faire des créatures, les perdent par paresse ou par inconstance; qui promettent toujours plus qu'ils ne tiennent , et blessent sans retour ceux qu'ils abusent ou qu'ils n'ont servis qu'à demi. Comme il ne cultive pas les hommes sans dessein, il ne les néglige jamais par légèreté. La réputation de ses vertus et ses insinuations lui ont concilié un très-grand nombre de ces hommes sages qui ont toujours de l'autorité dans le public, quoiqu'ils n'occupent pas les premières places. Si les ennemis de Turnus répandent qu'il trame un dessein contre la république, ceux-ci se rendent garants de son innocence, sollicitent pour lui quand il est accusé , et détournent contre ses délateurs l'indignation publique. Il s'est fait d'ailleurs à la guerre une haute réputation qui orne ses autres vertus : car il a compris de bonne heure que ceux qui commandaient avec succès dans les armées , éclipsaient aisément les politiques, et faisaient tomber leur crédit; et de plus il n'ignore pas que l'on ne peut rien entreprendre d'extraordinaire sans faire la guerre. Mais, malgré le nom qu'il s'y est fait, les plus vils citoyens sont moins modestes et moins populaires , et l'on ne rencontre que lui dans les places, sous les portiques et dans les plus humbles maisons. Ainsi, sans orgueil et sans faste, il est à la tête d'un parti puissant, avant que ceux qui le composent sachent eux-mêmes que c'est un parti. Aucun n'a son secret, mais il est sûr de tous; et lorsqu'il sera temps d'agir, nul ne manquera à son chef, à son bienfaiteur , à son ami; et si cependant la fortune, qui peut tout contre la prudence, fait qu'il est prévenu dans ses desseins, il avoue la plupart des faits qu'on lui impute , et les justifie par les lois ou par la force de son éloquence. Ses juges sont étonnés de sa sécurité et attendris de ses discours. La cabale qui veut sa perte n'ose le laisser

CARACTERES

reparaître ni l'interroger en public. Quoiqu'il soit convaincu d'avoir attenté contre la liberté, on est obligé de le faire mourir secrètement , et le peuple, qui l'adorait, demeure persuadé de son innocence.

Lentulus, ou le factieux.

Lentulus se tient renfermé dans le fond d'un vaste édifice qu'il a fait bâtir, et où son âme austère s'occupe en secret de projets ambitieux et téméraires. Là, il travaille le jour et la nuit pour tendre des pièges à ses ennemis, pour éblouir le peuple par des écrits, et amuser les grands par des promesses. Sa maison quelquefois est pleine de gens inconnus qui attendent pour lui parler, qui vont, qui viennent; on les voit fort souvent entrer la nuit dans son appartement, et en sortir un peu devant l'aurore. Lentulus fait des associations avec des grands qui le haïssent, pour se soutenir contre d'autres grands dont il est craint. 11 tient aux plus puissants par ses alliances, par ses charges et par ses menées. Quoiqu'il soit né fier, impérieux et peu abordable, il ne néglige pourtant pas le peuple. Il lui donne des fêtes et des spectacles ; et lorsqu'il se montre dans les rues, il fait jeter de l'argent autour de sa litière , et ses émissaires, postés en différents endroits sur son passage , excitent la canaille à l'applaudir. Ils l'excusent de ne pas se montrer plus souvent , sur ce qu'il est trop occupé des besoins de la république, et qu'un travail sévère et sans relâche ne lui laisse aucun jour de libre. Il est en effet surchargé par la diversité et la multitude des affaires qui l'appliquent, et ces occupations laborieuses le suivent partout : car même à l'armée, où il y a tant de distractions inévitables, les troupes le voient rarement; et pendant qu'il est obsédé de ses créatures, qu'il donne des ordres ou qu'il médite des intrigues, le soldat murmure de ne pas le voir et blâme ce genre de vie trop austère. Lentulus emploie sa retraite à traverser secrètement les entreprises du consul qui commande en chef; et il fait si bien, que le pain , le fourrage et même l'argent manquent au quartier général, pendant que tout abonde dans son propre camp. S'il arrive alors que les troupes de la république reçoivent quelque échec de l'ennemi, aussitôt les courriers de Lentulus font retentir la capitale de ses plaintes contre le consul, te peuple s'assem-

ble dans les places par pelotons , et les créatures de Lentulus ont grand soin de lire des lettre» par lesquelles il paraît qu'il a sauvé l'armée d'une entière défaite. Toutes les gazettes répètent les mêmes bruits , et tous les nouvellistes sont payés d'avance pour les confirmer. Le consul est forcé d'envoyer des mémoires pour justifier sa conduite contre les artifices de son ennemi. Celui qu'il a chargé de cette affaire, qui est un homme instruit et hardi , arrive dans la capitale, où il est attendu avec impatience , et on s'attend qu'il révélera bien des mystères ; mais le lendemain, le sénat s'étant extraordinairement assemblé , on vient lui annoncer que cet envoyé a été trouvé mort dans son lit et qu'on a détourné tous ses papiers. Les gens de bien, consternés , gémissent secrètement de cet attentat; mais les partisans de Lentulus en triomphent publiquement, et la république est menacée d'une horrible servitude.

Clodius, ou le séditieuùc,

Clodius assemble chez lui une troupe de libertins et de jeunes gens accablés de dettes. Le sénat a fait une loi pour réprimer le luxe de ces jeunes gens et l'énormité des emprunts. Clodius leur dit : Mes amis , pouvez-vous souffrir la rigueur, la hauteur et la dureté d'un gouvernement si austère ? On défend aux uns les plaisirs, on ferme aux autres les chemins de la fortune ; on s'efforce d'anéantir le courage et l'esprit de tous , en tenant sous des lois étroites leur génie captif; et cette servitude de chaque particulier, on ose la nommer liberté publique ! Mes amis , on hait les tyrans qui veulent régner par la force; et qu'importe d'être l'esclave des hommes ou des lois , quand les lois sont plus tyranniques que ceux qui les violent ? Est-ce à nous à subir le joug de quelques vieillards languissants? La nature aurait-elle fait les faibles pour l'autorité, et les forts pour leur obéir? Les faibles ne sont point à plaindre dans la dépendance des forts; mais les forts ne peuvent souffrir la servitude sans une insupportable violence. Donnons à ce peuple abattu quelque exemple qui le réveille : les ambitieux sont l'âme des corps politiques; le repos en est la langueur.... Ainsi s'explique Clodius avec ses amis. Quand il est avec des personnes qui l'obligent à plus de retenue , il leur dit qu'on fait bien de réprimer le vice, mais qu'il faut avoir attention que le remèda

VA.DVENARGtES.ri >ii

qu'on y apporte ne soit pas lui-même un plus grand mal. La vertu , dit-il , est aimable par ellemême ; que sert d'employer la force pour la persuader? La force est toujours odieuse, quelque juste qu'en soit le motif. Voyez, dit-il encore, la diversité que la nature a mise entre les hommes : est-il juste d'assujettir à la même règle tant de différents caractères? Peut-on obliger tous les hommes à marcher dans la même voie? et faut-il tenir la nature prosternée sous un joug si rude? Tels sont les discours les plus modérés de Clodius. Mais s'il se forme un parti dans la république qui ne tend rien moins qu'à sa ruine , il excite les conjurés à l'avancer, et leur dit qu'il faut que tout change, que c'est une fatalité inévitable; que les opinions et les mœurs qui dépendent des opinions , les hommes en place et les lois qui dépendent des hommes en place, les bornes des États et leur puissance , l'intérêt des États voisins , tout varie nécessairement. Et , dit-il , de ces changements il n'y en a aucun qui ne se fasse par la force : car la séduction et l'artifice ne méritent pas moins ce nom que la violence déclarée et manifeste. Mes amis , continue-t-il , qui peut retenir vos courages? craignez-vous de troubler la paix de la patrie? Quelle paix, qui avilit les hommes dans un misérable esclavage ! Estimezvous tant le repos ? et la guerre est-elle plus rude que la servitude ? Ainsi Clodius met tout en feu par ses discours séditieux , et cause de si grands désordres dans la république , qu'on ne peut y lemédier que par sa perte.

V orateur chagrin. •> ,..

Celui qui n'est connu que par les lettres, n'est pas infatué de cette gloire, s'il est ambitieux. Bien loin de vouloir faire entrer les jeunes gens dans sa propre carrière, il leur montre lui-même une route plus noble , s'ils osent la suivre. Le riche insolent, leur dit-il, méprise les talents les plus sublimes , et le vertueux ignorant ne les connaît pas... 0 mes amis I pendant que des hommes médiocres exécutent de grandes choses , ou par un instinct particulier, ou par la faveur des occasions, voulez-vous vous réduire à les écrire? Si vous faites attention aux hommages qu'on met aux pieds d'un homme que le prince élève à un poste , croirez-vous qu'il y ait des louanges pour un écrivain qui approchent de ces respects? Qui ne peut aider la vertu , ni punir le crime, ni

venger l'injure du mérite , ni confondre l'orgueil des riches, se contentera-t-il d'un peu d'estime? Il appartient à un artisan d'être enivré de régner au barreau, ou sur nos théâtres , ou dans les écoles des philosophes ; mais vous qui aspirez à la gloire, pouvez-vous la mettre à ce prix ? Regardez de près , mes amis : celui qui a gagné des batailles, qui a repoussé l'ennemi des frontières qu'il ravageait, et donné aux peuples l'espérance d'une paix glorieuse, s'il fait tout à coup disparaître la réputation des ministres et le faste des favoris , qui daignera encore jeter les yeux sur vos poètes et vos philosophes? Mes amis, ce n'est point par des paroles qu'on peut s'élever sur les ruines de l'orgueil des grands et forcer l'hommage du monde; c'est par la vertu et l'audace, c'est par le sacriiice de la santé et des plaisirs , c'est par le mépris du danger. Celui qui compte sa vie pour quelque chose , ne doit pas prétendre à la gloire.

' Ainsi parle un esprit chagrin que la réputation des lettres ne peut satisfaire. Il paraît quelquefois chercher à s'affermir lui-même contre les déplaisirs de son état , et combattre avec violence. C'est peu, mes amis, reprend -il, de souffrir d'extrêmes besoins et d'être privé des plaisirs. Quel est celui qui a été pauvre et qui a évité le mépris ? qui n'a pas été opprimé par les puissants , moqué par les faibles , fui et abandonné par tous les hommes ? A-t-on estimé ses talents ? a-t-on fait attention à sa vertu? La nécessité l'a tenté , l'infortune l'a avili , et le sort s'est joué de sa prudence. Toutefois ni l'adversité , ni la honte, ni la misère , ni ses fautes , s'il en a faites , ni l'injustice de ses ennemis , ne lui ont ôté son courage. Qui voudrait être riche mais avare , respecté mais faible , craint mais haï ? Mais qui ne voudrait être pauvre avec de la vertu et du courage? Celui qui peut vivre sans crime, et qui sait oser et souffrir, sait aussi se passer de la fortune qu'il a méritée : les heureux et les insensés pourront insulter sa misère ; mais l'injure de la folie ne saurait flétrir la vertu. L'injure et l'opprobre du fort qui abuse des dons du hasard , est l'arme du lâche insolent...

Ces discours d'un esprit inquiet, qui s'est fait un nom par les lettres, échauffent l'esprit des jeunes gens prompts à s'enflammer; mais la fortune laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES RÉFLÉIÏÔNS JËf MAXIMES

Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites.

,j^ L'esprit de l'homme est plus pénétrant que , conséquent , et embrasse plus qu'il ne peut lier.

Lorsqu'une pensée est trop faible pour porter une expression simple , c'est la marque pour la rejeter'.

La clarté orne les pensées profondes.

'^'^ L'obscurité est le royaume de l'erreur. 1 VL

^^'11 n'y aurait point d'erreurs qui ne périssent d'elles-mêmes , rendues clairement*.

Page 1