CXXXIII
La conscience est la plus changeante des règles.
GXXXIV.
La fausse conscience ne se connaît pas.
La conscience est présomptueuse dans les forts, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis , etc. : organe du sentiment qui nous domine, et des opinions qui nous gouvernent.
La conscience des mourants calomnie leur vie ' .
La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie.
CXXXYIH.
La nature, épuisée par la douleur, assoupit quelquefois le sentiment dans les malades , et arrête la volubilité de leur esprit; et ceux qui redoutaient la mort sans péril , la souffrent sans crainte.
GXXXIX.
La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur, et jusqu'à l'amour de la vie.
On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort.
Il est injuste d'exiger d'une âme atterrée et vaincue par les secousses d'un mal redoutable, qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres temps. Est-on surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni
' La conscience des mourants calomnie leur vie. Montaigne a dit : La pénitence demande à charger. S.
se soutenir? Ne serait-il pas plus étrange, s'il était encore le même homme qu'en pleine santé? Si nous avons eu la migraine et que nous ayons mal dormi, on nous excuse d'être incapables ce jour-là d'application , et personne ne nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqués. Refuserons-noùs à un homme qui se meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mal à la tête ; et oserons-nous assurer qu'il n'a jamais eu de courage pendant sa santé , parce qu'il en aura manqué à l'agonie?
GLXU.
Pour exécuter de grandes choses , il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.
La pensée de la mort nous trompe : car elle nous fait oublier de vivre.
Je dis quelquefois en moi-même : La vie est trop courte pour mériter que je m'en inquiète. Mais si quelque importun me rend visite et qu'il m'empêche de sortir et de m'habiller, je perds patience, et je ne puis supporter de m'ennuyer une demiheure.
GXLV.
La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l'oisiveté , l'abandon et l'oubli d'eux-mêmes.
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Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance 1
GXLVIL
Personne ne dit le matin : Un jour est bientôt passé, attendons la nuit. Au contraire, on rêve la veille à ce que l'on fera le lendemain. On serait bien marri ' de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux. On n'oserait laisser au hasard la disposition de quelques heures ; et on a raison : car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui , s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace? Mais ce qu'on n'oserait se promettre pour une heure , on se le pro-
' On serait bien marri. Cette expression , .nctuellemenl de peu d'usage, s'employait encore au milieu du dix - liuitit^ine siècle. S.
YAUVENÂRGllES.
ijnai,
met quelquefois pour toute la vie, et l'on dit : Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir; c'est-à-dire : Nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées , et de pourvoir à l'intervalle qui est entre nous et la mort.
CXLVUI.
Ni le dégoût est une marque de santé, ni l'appétit ' est une maladie ; mais tout au contraire. Ainsi pense-t-on sur le corps. Mais on juge de l'âme sur d'autres principes. On suppose qu'une âme forte est celle qui est exempte de passions ; et comme la jeunesse est ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre ; et on place la force de l'homme dans sa décadence.
L'esprit est l'œil de l'âme , non sa force. Sa force est dans le cœur, c'est-à-dire dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d'agir et de vouloir. Suffit-il d'avoir la vue bonne pour marcher ? ne faut-il pas encore avoir des pieds , et la volonté avec la puissance de les remuer?
La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre , se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.
Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l'esprit.
Si les hommes n'avaient pas aimé la gloire , ils n'avaient ni assez d'esprit ni assez de vertu pour la mériter.
Aurions-nous cultivé les arts sans les passions? et la réflexion toute seule nous aurait-elle fait connaître nos ressources, nos besoins et notre industrie ?
Les passions ont appris aux hommes la raison ' .
'iVt le dégoût est une marque , etc. Il faut dire n'est. Cette phrase est négligée. M.
' Im passions ont appris aux hommes la raison. Cette maxime un peu obscure a besoin d'être éclaircie par celle qui
Dans l'enfance de tous les peuples, comme dans celle des particuliers ', le sentiment a toujours précédé la réflexion et en a été le premier maître.
Qui considérera la vie d'un seul homme y trour vera toute l'histoire du genre humain, que la science et l'expérience n'ont pu rendre bon.
S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice , la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public.
cLVm.
Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence des vieillards.
Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l'hiver.