‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 225 sur 343 · CCCLXXVI · texte numérisé non relu

CCCLXXVI

Les réputations mal acquises se changent en mépris.

CCCLXXVIL

L'espérance est le plus utile ou le plus pernicieux des biens.

CCCLXXVIIL

L'adversité fait beaucoup de coupables et d'imprudents.

CCCLXXIX.

La raison est presque impuissante pour les faibles.

CGCLXXX.

Le courage est la lumière de l'adversité.

CCCLXXXL

L'erreur est la nuit des esprits , et le piège de l'innocence.

CCCLXXXU.

Les demi-philosophes ne louent l'erreur que pour faire les honneurs de la vérité.

CCCLXXXIIL

C'est être bien impertinent de vouloir faire croire qu'on n'a pas assez d'erreurs pour être heureux.

CCCLXXXIV.

Celui qui souhaiterait sérieusement des illusions , aurait au delà de ses vœux.

CCCLXXXV.

Les corps politiques ont leurs défauts inévitables, comme les divers âges de la vie humaine. Qui peut garantir la vieillesse des infirmité-s, hors ta mort?

CCCLXXXVL

La sagesse est le tyran des faibles.

RÉFLEXlOiNS ET MAXIMES.

CCCLXXXVIL

Les regards affables ornent le visage des rois.

cccLxxxvm.

La licence étend toutes les vertus et tous les vices.

CCCLXXXIX.

La paix rend les peuples plus heureux et les hommes plus faibles.

Le premier soupir de l'enfance est pour la liberté.

La hberté est incompatible avec la faiblesse.

L'indolence est le sommeil des esprits.

cccxcin.

Les passions plus vives sont celles dont l'objet est plus prochain % comme dans le jeu et l'amour, etc.

Lorsque la beauté règne sur les yeux , il est probable qu'elle règne encore ailleurs.

Tous les sujets de la beauté ne connaissent pas leur souveraine.

Si les faiblesses de l'amour sont pardonnables, c'est principalement aux femmes, qui régnent par lui.

CCCXCVIL

Notre intempérance loue les plaisirs.

CCCXCVIIL

La constance est la chimère de l'amour.

i Les hommes simples et vertueux mêlent de , la délicatesse et de la probité jusque dans leurs plaisirs.

I ^ Les passions plus vives sont celles dont l'objet est pi 11% [ prochain. Il faut dire les plus vives et le plus prochain. Vnxiteur tombe souvent dans cette fnute, d'employer les compa- : ratjfs sans objets de comparaison, fl.

MO

VAUVENAKGUES.

Ceux qui ne sont plus en état de plaire aux femmes s'en corrigent.

Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme.

L'utilité de la vertu est si manifeste , que les méchants la pratiquent par intérêt.

Rien n'est si utile que la réputation , et rien ne donne la réputation si sûrement que le mérite.

La gloire est la preuve de la vertu.

La trop grande économie fait plus de dupes que la profusion.

La profusion avilit ceux qu'elle n'illustre pas.

Si un homme obéré et sans enfants se fait quelques rentes viagères , et Jouit par cette conduite des commodités de la vie, nous disons que c'est un fou qui a mangé son bien.

ccccvm.

Les sots admirent qu'un honune à talents ne soit pas une bête sur ses intérêts.

La libéralité et l'amour des lettres ne ruinent personne ; mais les esclaves de la fortune trouvent toujours la vertu trop achetée.

On fait bon marché d'une médaille, lorsqu'on n'est pas curieux d'antiquités : ainsi ceux qui n'ont pas de sentiments pour le mérite, ne tiennent presque pas de compte des plus grands talents.

Le grand avantage des talents parait eu ce

que la fortune sans mérite e^ presque inutile.

On tente d'ordinaire sa fortune ' par des talents qu'on n'a pas.

CCCCXIIL

Il vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie. Ce serait être fou de conserver un état médiocre au prix d'une grande fortune ou de la gloire;

CGCCXIV.

Il n'y a pas de vice qui ne soit nuisible , dénué d'esprit '.

J'ai cherché s'il n'y avait point de moyen de faire sa fortune sans mérite, et je n'en ai trouvé aucun.

Moins on veut mériter sa fortune, plus il faut se donner de peine pour la faire.

CCCCXVII.

Les beaux esprits ont une place dans la bonne compagnie , mais la dernière.

CCCCXVIII.

Les sots usent des gens d'esprit comme les petits hommes portent de grands talons.

CGCCXIX.

11 y a des hommes dont il vaut mieux se taire que de les louer selon leur mérite ^

II ne faut pas tenter de contenter les envieux.

L'avarice ne s'assouvit pas par les richesses, ni l'intempérance par la volupté , ni la paresse par l'oisiveté, ni l'ambition par la fortune ; mais

' On tente d'ordinaire sa fortune. Il faut dire tenter fortune ou tenter de faire sa. fortune. M.

2 II n'y a pas de vice qui ne soit nuisible , dénué d'esprit. Ce n'est pas le vice qui est dénué d'esprit, mais celui qui Ta et à qui il est nuisible. Cette tournure parait vicieuse. Vau venargues a dit ailleurs que le vice ne pouvait jamais paraître utile à un esprit bien organisé. S.

^' // y a des hommes dont il vaut mieux se taire que de (es louer selon leur mérite. C'est-à-dire, je crois, qu'il y a des gens dont le mérite e.st dans un genre si frivole et si misérable, <l'!,> ks louoï "jolon leur mérite serait les rendre ridicules. S.

!si la vertu même et si la gloire ne nous rendent heureux, ce que l'on appelle bonheur vaut-il nos regrets '.

^ CCCCXXII.

Il y a plus de faiblesse que de raison à être humilié de ce qui nous manque, et c'est la source de toute faiblesse.

CCCCXXIII.

Le mépris de notre nature est une erreur de notre raison.

CCCCXXIV.

Un peu de café après le repas fait qu'on s'estime. Il ne faut aussi quelquefois qu'une petite plaisanterie pour abattre une grande présomption.

CGCGXXV.

On oblige les jeunes gens à user de leurs biens comme s'il était sûr qu'ils dussent vieillir.

CCCGXXVI.

A mesure que l'âge multiplie les besoins de la nature, il réserve ceux de l'imagination'.

GCCCXXVII.

Tout le monde empiète sur un malade , prêtres , médecins , domestiques , étrangers , amis ; et il n'y a pas jusqu'à sa garde qui ne se croie en droit de le gouverner.

CCCCXXVIII.

Quand on devient vieux , il faut se parer.

GCCCXXIX.

L'avarice annonce le déclin de l'âge et la fuite précipitée des plaisirs.

■ On trouva dans le cabinet d'Abdérame, Âbdalrahinan, ou Abdouhraman III , calife de Cordoue , après sa mort , arrivée le 17 octobre 961 de l'ère chrétienne, suivant VArt de vérifier les dates, un écrit de sa main ainsi conçu :

« J'ai régné plus de cinquante ans , et le règne a été paisible « ou victorieux ; j'étais chéri de mes sujets , redouté de mes « ennemis , et respecté par mes alliés. La richesse et les hon- « neurs, la puissance et le plaisir accouraient à ma voix ; et il « semble que rien n'a dû manquer à mon bonheur. Dans cette .<( situation heureuse en apparence, j'ai compté avec soin les « journées de véritable bonheur qui ont été mon partage : elles « se montent à quatorze.... Mortel , qui que tu sois , ne compte « pas sur le bonheur de ce monde. »

Foyez Gibbon , Histoire de la décadence de l'empire romain, chap. LU; cet auteur intéressant parle sur ce siy'et d'une manière très-sensée. ( Note de M. de Fortia.)

^11 réserve ceux de Vimagination. Réserve n'est pas, je crois , le mot propre. 11 faul diminue. S.

KÉFLEXIOINS ET MAXIMES.

L'avarice est la dernière et la plus absolue de nos passions.

CCCCXXXI.

Personne ne peut mieux prétendre aux grandes places que ceux qui en ont les talents.

CCCCXXXII.

Les plus grands ministres ont été ceux que la fortune avait placés plus loin du ministère.

CCCCXXXIII.

La science des projets consiste à prévenir les difficultés de l'exécution.

CGGCXXXIV.

La timidité dans l'exécution fait échouer les entreprises téméraires.

ccccxxxv.

Le plus grand de tous les projets est celui de prendre un parti.

CCCCXXXVI.

On promet beaucoup pour se dispenser de donner peu.

CCGCXXXVII.

L'intérêt et la paresse anéantissent les promesses quelquefois sincères de la vanité.

CGCCXXXVIII.

Il ne faut pas trop craindre d'être dupe.

CCCCXXXIX.

La patience obtient quelquefois des hommes ce qu'ils n'ont jamais eu intention d'accorder. L'occasion peut même obliger les plus trompeurs à effectuer de fausses promesses.

Les dons intéressés sont importuns.

S'il était possible de donner sans perdre , il se trouverait encore des hommes inaccessibles.

CCCCXLII.

L'impie endurci dit à Dieu : Pourquoi as-lu fait des misérables' ?

' C'est demander à Dieu pourquoi il a l'ait des hommes; car

CCCCXLUI.

Les avares ne se piquent pas ordinairement de beaucoup de choses.

CCCCXLIV.

La folie de ceux qui vont à leurs fins est de se croire habiles.

La raillerie est l'épreuve de l'amour-propre.

CCCCXLVL La gaieté est la mère des saillies.

CCCCXLVIL Les sentences sont les saillies des philosophes.

ccccxLvm.

Les hommes pesants sont opiniâtres.

CCCCXLIX.

Nos idées sont plus imparfaites que la langue.

La langue et l'esprit ont leurs bornes. La vérité est inépuisable.

La nature a donné aux hommes des talents divers. Les uns naissent pour inventer, et les autres pour embellir ; mais le doreur attire plus de regards que l'architecte.

Un peu de bon sens ferait évanouir beaucoup d'esprit.

CCCCLIIL

Le caractère du faux esprit est de ne paraître qu'aux dépens de la raison.

On est d'autant moins raisonnable sans justesse, qu'on a plus d'esprit '.

L'esprit a besoin d'être occupé ; et c'est une

l'il y avait seulement deux êtres parfaitement heureux , il y aurait deux dieux, ce qui impliquerait contradiction. Puisqu'il existe des êtres qui ne sont pas des dieux, il doit exister des malheureux. (Note de M. de Fortia.)

' C'est-à-dire que lorsqu'on n'a point de jugement, plus on a d'esprit et plus on déraisonne.

VAIIVENARGIIES.

raison de parler beaucoup, que de penser peu.

Quand on ne sait pas s'entretenir et s'amuser soi-même, on veut entretenir et amuser les autres.

CCCCLVIL

Vous trouverez fort peu de paresseux que l'oisiveté n'incommode ; et si vous entrez dans un café , vous verrez qu'on y joue aux dames.

CCCCLVIIL

Les paresseux ont toujours envie de faire quel» que chose.

La raison ne doit pas régler , mais suppléer la vertu.

Nous jugeons de la vie d'une manière trop désintéressée , quand nous sommes forcés de la quitter.

Socrate savait moins que Bayle ' : il y a peu de sciences utiles.

CCCCLXIL

Aidons -nous des mauvais motifs fortifier dans les bons desseins.

CCCCLXm.

pour nous

Les conseils faciles à pratiquer sont les plus utiles.

CCGCLXIV.

Conseiller, c'est donner aux hommes dès motifs d'agir qu'ils ignorent.

C'est être injuste d'exiger des autres qu'ils fassent pour nous ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.

* L'auteur veut dire que Socrate était plus sage , et Bayle plus savant. La vie de ces deux hommes a été si différente , qu'elle ne peut guère être mise en opposition , et il fallait un fait plus évident pour prouver quHl y a peu de sciences utiles. Sans doute celui qui n'est que savant , et qui reste enfermé dans son cabinet, sans instruire ses semblables par un ouvrage véritablement utile , ne vaut pas l'homme vertueux qui a lu peu de livres, mais qui a consacré sa vie à faire du bien à ses semblables. Si cette vérité est celle que l'auteur a voulu prouver par cette maxime, elle n'avait besoin que d'être énoncée", mais il semble que Vauvcnargues avait une sorte d'animosilé contre Bayle. {Note de M. de Fortia.)

REFLEXIONS ET MAXIMES

CCCCLXVI.

Nous nous défions de la conduite des meilleurs esprits, et nous ne nous défions pas de nos conseils.

CCCCLXVII.

L'âge peut-il donner le droit de gouverner la raison ?

CCCCLXVIIL

Nous croyons avoir droit de rendre un homme heureux à ses dépens , et nous ne voulons pas qu'il l'ait lui-même.

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