AMÉRICAIN
Oui, j'en veux bien convenir; mais je crois qu'il y a un certain degré au delà duquel la raison s'égare lorsqu'elle veut pénétrer. Je crois que le genre humain est parvenu de bonne heure à ce point de lumière qui est à la raison ce que la maturité est aux fruits.
LE PORTUGAIS
Vous comparez donc le génie du genre humain à un grand arbre qui n'a porté des fruits mûrs qu'avec le temps , mais qui ensuite a dégénéré et a perdu sa fécondité avec sa force?
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Cette comparaison me paraît juste.
LE PORTUGAIS
Mais qui vous a dit que vous eussiez atteint en Amérique ce pomt de maturité? qui vous a dit qu'après l'avoir acquis, vous ne l'aviez pas perdu? Ne pourrais-je pas comparer les arts que nous vous avons apportés d'Europe, à la douce influence du printemps , qui ranime la terre languissante et rend aux plantes leurs fleurs et leurs fruits? L'ignorance et la barbarie avaient ravagé la raison dans vos contrées , comme l'hiver désole les campagnes. Nous vous avons rapporté la lumière i^ la i)ai;l)arie avait éteinte dans vos âmes. , . [.. , > .: l . '^
l'américain.
Je prétends, au contraire, que vous avez obscurci celle dont nous jouissions. Mais je sens que j'aurais de la peine à vous en convaincre; il faudrait entrer dans de grands détails. Et enlin , n'ayant point vécu dans les mêmes principes et dans les mêmes habitudes, nous aurions de la peine à nous accorder sur ce qu'on nomme la vérité, la raison et le bonheur.
LE PORTUGAIS
Nous aurions moins de disputes là-dessus que vous ne pensez ; car je conviendrais de très-bonne foi que la coutume peut plus que la raison humaine pour le bien des hommes , et que la nature, le bonheur, la vérité même, dépendent infiniment d'elle. Mais je suis content des principes que vous m'accordez. Il me suffit que vous croyiez que la nature a pu recevoir du temps sa
ï)iALOGUES.
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maturité et sa perfection, ainsi que tous les autres êtres de la terre; car nous ne voyons rien qui n'ait sa croissance , sa maturité , ses changements et sou déclin. Mais il ne m'appartient point de déterminer si les arts et la politesse ont apporté le vrai bien aux hommes , et enfin si la nature humaine a attendu longtemps sa perfection , et en quel lieu ou en quel siècle elle y est parvenue.