XV
J'aime Despréaux d'avoir dit que Pascal était
également au-dessus des anciens et des modernes. J'ai pensé quelquefois, sans l'oser dire, qu'il n'avait pas moins de génie pour l'éloquence que Démosthène. S'il m'appartenait de juger de si grands hommes, je dirais encore que Bossuet est plus majestueux et plus sublime qu'aucun des Romains et des Grecs.
Il me semble qu'on peut compter sous le règne de Louis XIV quatre écrivains de prose de génie : Pascal , Bossuet , Fénélon , la Bruyère. C'est se borner sans doute à un bien petit nombre; mais ce nombre, tout borné qu'il est , ne se retrouve pas dans plusieurs siècles. Les grands hommes dans tous les genres sont toujours très-rares. M. de Voltaire , dont les décisions sur toutes les choses de goût sont admirables, n'accorde qu'au seul Bossuet le mérite d'être éloquent. Si ce jugement est exact , on pourrait présumer que le génie de l'éloquence est encore moins commun que celui de la poésie.
Les répétitions de Fénélon ne me choquent point. Son style est noble et touchant; mais il est familier et populaire. Ses répétitions sont un art de faire reparaître la même vérité sous de nouveaux tours et sous de nouvelles images , pour l'imprimer plus profondément dans l'esprit des hommes. Rien ne me déplaît dans le roman de Télémaque, que les lieux communs de la poésie dont il est rempli , et quelques imitations un peu trop faibles des grands ouvrages de l'antiquité. L'art d'imiter, lorsqu'il n'est point parfait, dégénère toujours en déclamation. Il est, je crois, très-rare qu'on soit emphatique par trop de chaleur ; mais c'est un défaut où l'on tombe presque inévitablement quand on n'est animé que d'une chaleur empruntée.
XVIIÏ.
C'est une chose remarquable que presque tous les poètes se servent des expressions de Racine , et que Racine n'ait jamais répété ses propres expressions.
Le plus grand et le plus ordinaire défaut des poètes est de ne pouvoir conserver le génie de leur langue et la naïveté du sentiment. Ils ne pensent pas que c'est manquer entièrement de génie pour la poésie et pour Téloquenee, que de
VAUVENARGUES
lie pas posséder celui de sa langue. Le génie de toutes les sciences et de tous les arts consiste principalement à saisir le vrai ; et quand on le saisit et qu'on l'exprime dans de grandes choses , on a incontestablement un grand génie. Mais des mots assemblés sans choix , des pensées rimées , beaucoup d'images qui ne peignent rien, parce qu'elles sont déplacées, des sentiments faux et forcés, tout cela ne mérite pas le nom de poésie. C'est un jargon barbare et insupportable. Je voudrais que ceux qui se mêlent de faire des vers voulussent bien considérer que l'objet de la poésie n'étant point la difficulté vaincue, le public n'est pas obligé de tenir compte aux gens sans talent île la très-grande peine qu'ils ont à écrire.
Combien toutes les règles sont-elles inutiles , si on voit encore aujourd'hui des gens de lettres qui, sous prétexte d'aimer les choses, non les mots, ne témoignent aucune estime pour la véritable beauté de l'expression ! Je n'admire pas l'élégance, lorsqu'elle ne présente que des pensées faibles, et qu'elle n'est pas animée par l'éloquence du cœur et des images : mais les plus mâles pensées ne peuvent être caractérisées que par des paroles ; et nous n'avons encore aucun exemple d'un ouvrage qui ait passé à la postérité sans éloquence. Méprisera-t-on l'expression parce qu'on n'écrit pas comme Bossuet et comme Racine? Quand on n'a pas de talent, il faudrait au moins avoir du goût.
281. C'est un malheur que les hommes ne puissent posséder aucun talent sans donner l'exclusion à tous les autres. S'ils ont la finesse , ils décrient la force ; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contrôla poésie et l'éloquence. Un autre inconvénient non moins fâcheux est que le peuple suit les décisions de ceux qui ont primé dans quelque genre. Quand l'esprit de finesse est à la mode , ce sont les esprits fins qui jugent les autres ; quand les géomètres dominent, ce sont eux qui donnent le ton. Il est vrai qu'il y a un petit nombre de gens indociles qui, pour affecter plus d'indépendance dans leurs sentiments, et de peur de juger d'après quelqu'un , contredisent les opinions et les autorités les plus reçues. Il suffit même qu'un homme ait joui d'une grande réputation, pour qu'ils la lui disputent avec mépris; il n'y a point de nom
qu'ils respectent, et ce que J'envie la plus basse n'aurait osé dire, leUr extravagante vanité le leur fait hasarder avec confiance. Il n'est pas besoin d'affirmer que cette espèce de gens juge encore plus mal que le peuple. Ils ressemblent à ceux qui, sentant leur faiblesse et craignant de paraître gouvernés, rejettent opiniâtrement les meilleurs conseils , et suivent follement des fan* taisies pour faire un essai de leur liberté... Lorsqu'on voit le mauvais goût établi de tant de manières et à tant de titres dans l'esprit des hommes, on ne peut se promettre de le corriger, et on est réduit à se taire.
Montaigne a repris Cicéron de ce que , après avoir exécuté de grandes choses pour la république, il voulait encore tirer gloire de son éloquence 5 mais Montaigne ne pensait pas que ces grandes choses qu'il loue , Cicéron ne les avait faites que par la parole.
Ceux qui rapportent sans partialité les raisons des sectes opposées paraissent supérieurs à tous les partis, tant qu'ils ne s'attachent à aucun. Mais demandez-leur qu'ils choisissent, ou qu'ils étabUssent d'eux-mêmes quelque chose, vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde fourmille de philosophes qui se disputent la vaine gloire de connaître la faiblesse de l'esprit humain ; mais il y eo a peu qui distinguent les bornes précises de cette faiblesse , et qui sachent en tirer des conséquences. Ils fardent à l'envi la vérité , qui n'est pas leur but, et nul ne donne des préceptes utiles.
Est-il vrai que rien ne suffise à l'opinion , et que peu de chose suffise à la nature ? Mais l'amour des plaisirs, mais la soif de la gloire, mais l'avidité des richesses , en un mot toutes les passions ne sont-elles pas insatiables? Qui donne l'essor à nos projets , qui borne ou qui étend nos opinions , sinon la nature ? N'est-ce pas encore la nature qui nous pousse même à sortir de la nature, comme le raisonnement nous écarte quelquefois de la raison, ou comme l'impétuosité d'une rivière rompt ses digues et la fait sortir de son lit?
Il ne faut pas, dit-on , qu'une femme se pique
REFLEXIONS ET MAXIMES
d'esprit, ni un roi d'être éloquent, ni un soldat de délicatesse, etc. Les vues courtes multiplient les maximes et les lois, parce qu'on est d'autant plus enclin à prescrire des bornes à toutes choses, qu'on a l'esprit moins étendu.
On instruit les enfants à craindre et à obéir : l'avarice, ou l'orgueil, ou la timidité des pères, leur enseignent l'économie et la soumission. On les excite encore à être copistes , à quoi ils ne sont déjà que trop enclins : nul ne songe à les rendre originaux, entreprenants, indépendants.
Si on pouvait donner aux enfants des maîtres de jugement et d'éloquence, comme on leur donne des maîtres de langue ; si on exerçait moins leur mémoire que leur activité et leur génie; qu'au lieu d'émousser, comme on fait, la vivacité de leur esprit , on tâchât d'élever l'essor et les mouvements de leur âme, que n'auraiton pas lieu d'attendre d'un beau naturel ? Mais on ne pense pas que la hardiesse , ni l'amour de la vérité et de la gloire , soient les vertus qui importent à leur jeunesse. On ne s'attache au contraire qu'à les subjuguer, afin de leur apprendre que la dépendance et la souplesse sont les premières lois de leur fortune.
217. C'est une maxime frivole que celle qu'on adopte depuis si longtemps : quHl faut qu'un honnête homme sache un peu de tout. On peut savoir superficiellement beaucoup de choses , et avoir l'esprit fort petit; et on voit, au contraire, de très-grandes âmes qui savent très-peu. Il faut ignorer de bon cœur ce que la nature n'a pas mis dans l'étendue de notre génie. On ne sait utilement que ce qu'on possède parfaitement ; le reste ne nous sert qu'à satisfaire une vanité puérile. J'en rapporterais des exemples, si les exemples pouvaient nous instruire ; mais je le ferais sans succès. L'ostentation est un écueil inévitable pour les âmes faibles. On ne corrigera jamais les hommes d'apprendre des choses inutiles.
Les enfants n'ont point d'autre droit à la succession de leur père que celui qu'ils tiennent des lois : c est au même titre que la noblesse se perpétue dans les familles. La distinction des ordres
du royaume est une des lois fondamentales de l'État.
Les hommes médiocres empruntent au dehors le peu de connaissances et de lumières qu'ils ont de leur propre fonds. Mais les âmes supérieures trouvent en elles-mêmes un grand nombre de choses extérieures.
C'est donner aux princes un conseil timide, que de leur inspirer d'éloigner des emplois les hommes ambitieux qui en sont capables. Un grand roi ne craint point ses sujets , et n'en doit rien craindre.
Les vertus régnent plus glorieusement que la prudence. La magnanimité est l'esprit des rois.
Catilina n'ignorait pas les périls d'une conjuration ; son courage lui persuada qu'il les surmonterait. L'opinion ne gouverne que les faibles ; mais l'espérance trompe les plus grandes âmes.
Un prince qui n'est que bon aime ses domestiques, ses ministres , sa famille et son favori, et n'est point attaché à son État. Il faut être un grand roi pour aimer un peuple.
Nos paysans aiment leurs hameaux. Les Romains étaient passionnés pour leur patrie, pendant que ce n'était qu'une bourgade ; lorsqu'elle devint plus puissante , l'amour de la patrie ne fut plus si vif. Une ville maîtresse de l'univers était trop grande pour l'imagination de ses habitants : les hommes ne sont pas nés pour aimer de si grandes choses.
Ce qui fait que tant de gens de toutes les professions se plaignent amèrement de leur fortune , est qu'ils ont quelquefois le mérite d'un autre métier que celui qu'ils font. Je ne sais combien d'officiers , qui ne sauraient mettre en batailla cinquante hommes , auraient excellé au barreau , ou dans les négociations, ou dans les finances. Ils sentent qu'ils ont un talent, et ils s'étonnent qu'on ne leur en tienne aucun compte; car ils ne font pas attention que c'est un mérite inutile
VÂl]Vl:^4RGlJES.
dans !eur profession. Il arrive aussi que ceux qui gouvernent négligent d'assez beaux génies , parce qu'ils ne seraient pas propres à remplir les petites places , et qu'on ne veut pas leur donner les grandes. Les talents médiocres font plutôt fortune , parce qu'on trouve partout à les employer,
Plaisante fortune pour Bossuet d'être chapelain de Versailles 1 Fénélon était à sa place : il était né pour être le précepteur des rois ; mais Bossuet devait être un grand ministre sous un roi ambitieux.
Qui a fait les partages de la terre , si ce n'est la force? Toute l'occupation de la justice est à maintenir les lois de la violence.
Les folies de Caligula ne m'étonnent point. J'ai connu, je crois, beaucoup d'hommes qui auraient fait leurs chevaux consuls , s'ils avaient été empereurs romains. Je pardonne par d'autres motifs à Alexandre de s'être fait rendre des honneurs divins, à l'exemple d'Hercule et de Bacchus, qui avaient été hommes comme lui , et moins grands hommes. Les anciens n'attachaient pas la même idée que nous au nom de dieu , puisqu'ils en admettaient plusieurs , tous fort imparfaits. Il faut juger des actions des hommes selon les temps. Tant de temples élevés par les empereurs romains à la mémoire de leurs amis morts, étaient les honneurs funéraires de leur siècle; et ces hardis monuments de la fierté des maîtres de la terre, n'offensaient ni la religion ni les mœurs d'un peuple idolâtre.
On dit qu'il ne faut pas juger des ouvrages de goût par réflexion , mais par sentiment. Pourquoi ne pas étendre cette règle sur toutes les choses qui ne sont pas du ressort de l'esprit, comme l'ambition , l'amour, <3t toutes les autres passions ?
Je pratique ce que je dis. Je porte rarement au tribunal de la raison la cause du sentiment ; je sais que le sang-froid et la passion ne pèsent pas les choses à la même balance , et que l'un et l'autre, s'accusent avec trop de partialité. Ainsi ïfoand il rirarrive de me repentir de quelque chose que j'ai fait par sentimeiït , je tâche de me
consoler en pensant que j'en juge mal par réflexion , et en me persuadant que je ferais la même chose malgré le raisonnement , si la même passion me reprenait.
J'ai connu un vieillard, devenu sourd, qui n'estimait plus la musique, parce qu'il en jugeait alors , disait-il , sans passion. Voilà , en effet , ce que les hommes appellent juger de sang-froid.
On ne peut condamner l'activité sans accuser l'ordre de la nature. Il est faux que ce soit notre inquiétude qui nous dérobe au présent ; le présent nous échappe de lui-même, et s'anéantit malgré nous. Toutes nos pensées sont mortelles ; et si notre âme n'était secourue par cette activité infatigable qui répare les écoulements perpétuels de notre esprit, nous ne durerions qu'un instant: telles sont les lois de notre être. Une force secrète et inévitable emporte avec rapidité nos sentiments ; il n'est pas en notre puissance de lui résister et de nous reposer sur nos pensées : il faut marcher malgré nous, et suivre le mouvement universel de la nature. Nous ne pouvons retenir le présent que par une action qui sort du présent. Il est tellement impossible à l'homme de subsister sans action , que s'il veut s'empêcher d'agir , ce ne peut être que par un acte encore plus laborieux que celui auquel il s'oppose ; mais cette activité qui détruit le présent , le répare , le reproduit, et charme les maux de la vie.
Mes passions et mes pensées meurent, mais pour renaître. Je meurs moi-même sur un lit toutes les nuits , mais pour reprendre de nouvelles forces et une nouvelle fraîcheur. Cette expérience que j'ai de la mort , me rassure contre la décadence et la dissolution du corps. Quand je vois que mon âme rappelle à la vie ses pensées éteintes, je comprends que celui qui a fait mon âme peut , à plus forte raison, lui rendre l'être. Je dis, dans mon cœur étonné : Qu'as-tu fait des oly'ets volages qui occupaient tantôt ta pensée ? Retournez sur vos propres traces, objets fugitifs. Je parle, et mon âme s'éveille : ces images mortes m'entendent , et les figures des choses passées m'obéissent et m'apparaissent. 0 âme éternelle du monde ! ainsi votre voix secourable revendiquera ses ouvrages ; et la tern , saisie de crainte, restituera ses larcins ! ) t-
REFLEXIONS ET MAXIMES
300. Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides , que leurs auteurs ne sont pas sincères , c'est qu'ils supposent toujours les hommes autres qu'ils ne sont ; qu'ils les accablent de préceptes sévères et impraticables ; c'est qu'ils ne proposent point à la vertu de vrais et d'aimables motifs. La morale serait peut-être la plus agréable et la plus utile des sciences , si elle n'était pas la plus fardée.