‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 289 sur 343 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

La morale purement humaine a été traitée plus utilement et plus habilement par les anciens , qu'elle ne l'est maintenant par nos philosophes.

Les âmes égales sont souvent médiocres ; il faut savoir estimer ceux qui s'élèvent par saillies à toutes les vertus , quoiqu'ils ne s'y puissent tenir. Leur âme s'élance vers la générosité, vers le courage , vers la compassion , et retombe dans les vices contraires.

De telles vertus ne sont point fausses ; elles vont quelquefois beaucoup plus loin que la sagesse , qui , plus asservie à ses lois , n'a ni la vigueur , ni l'ardeur , ni la hardiesse de l'indépendance.

Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie. Il est peu de leçons utiles dans les meilleurs livres , depuis que la faiblesse de l'esprit humain est devenue le champ de tous les lieux communs des philosophes.

Le plaisir le plus délicat des âmes vaines est de découvrir le défaut des âmes fortes. On ne devrait pas imposer par ce petit genre d'esprit. Je n'admire point un auteur qui réclame en vers insultants contre les vertus d'Alexandre ou contre la gloire d'Homère. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus grands génies , il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raye du tableau des hommes illustres.

S'il sied bien à une âme juste d'avoir de l'indulgence pour les hommes qui honorent l'hu-

manité , c'est surtout pour ceux dont lu glaire a souffert de légères taches. S'il faut excuser leurs erreurs, c'est prhicipalement pendant qu'ils vivent. Mais l'envie ne peut se contraindre : elle accuse et juge sans preuves ; elle grossit les défauts ; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes; son langage est rempli de fiel, d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant; elle est aveugle, emportée, insensible, brutale.

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