‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 292 sur 343 · I LXIV · texte numérisé non relu

I LXIV

i Qu'on examine tous les ridicules, ou n'en trouvera presque point qui ne viennent d'une sotte vanité, ou de quelque passion qui nous aveugle et qui nous fait sortir de notre place. Un homme ridicule ne me paraît être qu'un homme hors de son véritable caractère et de sa force.

Il n'y a point de si petits caractères qu'on ne puisse rendre agréables par le coloris. Le Fleuriste de la Bruyère en est la preuve.

Les hommes aiment les petites peintures, parce gu elles les vengent des petits défauts dont la

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RÉFLEXIOÎNS ET MAXIMES.

société est infectée ; ils aiment encore plus le ridicule qu'on jette avec art sur les qualités éminentes qui les blessent. Mais les honnêtes gens méprisent le peintre qui flatte si bassement la jalousie du peuple, ou la sienne propre, et qui fait métier d'avilir tout ce qu'il faudrait respecter.

La plupart des gens de lettres estiment beaucoup les arts , et nullement la vertu ; ils aiment mieux le portrait d'Alexandre que sa générosité. L'image des choses les touche ; l'original , point du tout. Ils ne veulent pas qu'on les traite comme des ouvriers , et ils sont ouvriers jusqu'aux ongles, et jusqu'à la moelle des os.

Les grandes et les premières règles sont trop fortes pour les écrivains médiocres , car elles les réduiraient à ne point écrire.

Peut-on estimer un auteur qui, affectant de mépriser les plus grandes choses, ne méprise pas de dire des pointes ; qui , pour conserver un trait d'esprit, abandonne une vérité, et n'a aucune honte de se contredire; qui ne connaît que la faiblesse de l'esprit humain , et n'en peut comprendre la force ; qui combat ridiculement l'éloquence par l'élégance , le génie par l'art , et la sagesse par la raillerie ? Parce qu'il nous dit qu'il n'esn time aucune des choses du monde , lui devonsnous plus de respect?

Je trouve plaisant que quelqu'un aspire à se faire admirer, en nous insinuant que nous sommes des dupes d'estimer Alexandre ou Marc-Aurèle. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus grands génies, il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raye du tableau des hommes illustres.

Vous croyez que tout est problématique; vous ne voyez rien de certain , et vous n'estimez ni les arts, ni la probité, ni la gloire. Vous croyez cependant devoir écrire ; vous pensez assez mal des homme? pour être persuadé qu'ils voudront lire des choses inutiles , et que vous-même n'estimez \mnt vraies. Votre objet n'est-il pas aussi de les convaincre que vous avez de l'esprit? Il y a donc

quelque vérité : vous avez choisi la plus grande et la plus importante pour les hommes , vous leur avez appris que vous aviez plus de délicatesse et plus de subtilité qu'eux. C'est la principale instruction qu'ils peuvent retirer de vos ouvrages. Se lasseront-ils de les lire?

Ce que bien des gens aujourd'hui appellent écrire pesamment, c'est dire uniment la vérité, sans plaisanterie et sans fard.

Un homme écrivait à quelqu'un sur un intérêt capital. Il lui parlait avec un peu de chaleur, parce qu'il avait envie de le persuader. Il montra sa lettre à un homme de beaucoup d'esprit, mais très-prévenu de la mode. Et pourquoi , lui dit cet ami , n'avez- vous pas donné à vos raisons un tour plaisant ? Je vous conseille de refaire votre lettre.

On raconte de je ne sais quel peuple, qu'il alla consulter un oracle pour s'empêcher de rire dans ses délibérations et dans le conseil public. Nous ne sommes pas encore si fous que ce peuple.

Il y a beaucoup de choses que nous savons mal, et qu'il est très-bon qu'on redise.

1. II est plus aisé de dire des choses nouvelles , que de concilier parfaitement et de réunir sous un seul point de vue toutes celles qui ont été dites.

364. Il n'y a rien de si froid au monde que ce qu'on a pensé pour les autres.

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