‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 295 sur 343 · CXIX · texte numérisé non relu

CXIX

Les sots s'arrêtent devant un homme d'esprit comme devant une statue de Bernini , et lui donnent en passant quelque louange ridicule.

Tous les avantages de l'esprit et même du cœur sont presque aussi fragiles que ceux de la fortune,

7 1 . Pensée consolante ! l'avarice ne s'assouvit pas par les richesses, ni l'intempérance par la volupté, ni la paresse par l'oisiveté, ni l'ambition par la fortune. Mais si les talents, si la gloire, si la vertu même ne nous rendent heureux, ee que l'on appelle bonheur vaut-il nos regrets ?

On va dans la vertu et dans la fortune le plus loin qu'on peut. La raison et la vertu même consolent du reste.

cxxin.

Ce ne peut être un vice dans les hommes de sentir leur force.

11 y a plus de faiblesse que de raison a Cire

VAUVENAKGllES.

humilié de ce qui nous manque, et c'est la source de toute bassesse.

Ce qui me paraît de plus noble dans notre nature, est que nous nous passions si aisément d'une plus grande perfection.

Nous pouvons parfaitement connaître notre imperfection sans être humiliés, par cette vue.

cxxvn.

La lumière est le premier fruit de la naissance, pour nous enseigner que la vérité est le plus grand bien de la vie.

L'indigence contrarie nos désirs, mais elle les borne; l'opulence multiplie nos besoins, mais elle aide à les satisfaire. Si on est à sa place, on est heureux.

11 y a des hommes qui vivent heureux sans le savoir.

425. On oblige les jeunes gens à user de leurs biens comme s'il était sûr qu'ils dussent vieillir, quoique le contraire soit plus apparent.

426. A mesure que l'âge multiplie les besoins de la nature , il resserre ceux de l'imagination \

80. On tire peu de service des vieillards, parce que la plupart, occupés de vivre et d'amasser, sont désintéressés sur tout le reste.

cxxxin.

Qu'importe à un homme ambitieux qui a manqué sa fortune sans retour, de mourir plus pauvre?

Les passions des hommes sont autant de chemins ouverts pour aller à eux.

' Cette pensée est la même que la Maxime 426. Nous la répétons parce que, sur l'autorité de M. Suard, de M. de Fortia et des autres éditeurs , nous avons imprimé il rései-ve , et que M. Suard a même fait une note sur l'emploi de ce mot. On lit dans le manuscrit il resserre, expression aussi juste que claire. B.

Le plus vaste de tous les projets est celui de former un parti.

91. Il est quelquefois plus facile à un grand homme de former un parti , que de venir par degrés à la tête d'un parti formé.

cxxxvn.

92. Il n'y a point de parti si aisé à détruire que celui que la prudence seule a formé. Les caprices les moins réguliers de la nature ne sont pas aussi fragiles que les chefs-d'œuvre de l'art.

CXXXVIII

Si nous voulons tromper les hommes sur nos intérêts , ne les trompons pas sur les leurs.

Il y a des hommes qu'il ne faut pas laisser refroidir.

Les auteurs médiocres ont plus d'admirateurs que d'envieux.

Il n'y a point d'auteur si ridicule que quelqu'un n'ait traité d'homme excellent.

On fait mal sa cour aux économes par des présents.

Nous voulons faiblement le bien de ceux que nous n'assistons que de nos conseils.

CXLÏV.

La générosité donne moins de conseils que de secours.

La philosophie est une vieille mode que certaines gens affectent encore, comme d'autres portent des bas rouges pour raorguer le public.

La vérité n'est pas si usée que le langage; car il appartient à moins de gens de la manier-

112. On dit peu de choses solides , lorsqu'on veut toujours en dire d'extraordinaires.

KEI LEXIONS ET MAXIMES

113. Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne croyons pas nous-mêmes.

451. Les uns naissent pour inventer, et les autres pour embellir ; mais le doreur attire plus les regards que l'architecte.

Les traits hardis en tout genre ne s'offrent pas à un esprit tendu et fatigué.

Rien ne dure que la vérité.

GLIL

Nous n'avons pas assez de temps pour réfléchir toutes nos actions.

La gloire serait la plus vive de nos passions sans son incertitude.

La gloire remplit le monde de vertus , et , comme un soleil bienfaisant, elle couvre toute la terre de fleurs et de fruits.

Il arrive souvent qu'on nous estime à proportion que nous nous estimons nous-mêmes.

La fatuité égale la roture aux meilleurs noms.

Nous ne passons les peuples qu'on nomme barbares , ni en courage , ni en humanité , ni en santé, ni en plaisirs; et n'étant ainsi ni plus vertueux, ni plus heureux, nous ne laissons pas de nous croire bien plus sages.

302. Les lois , qui sont la plus belle invention de la raison , n'ont pu rendre les peuples plus tranquilles et plus polis sans diminuer leur liberté.

CLTX.

30 1 . Tandis qu'une grande partie de la na-

tion languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail; l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique qui fait fleurir les arts et le commerce, et rend les États redoutables.

Faut-il s'applaudir de la politique , si son plus grand effort est de faire quelques heureux au prix du repos de tant d'hommes ? Et quelle est la sagesse si vantée de ces lois , qui laissent tant de maux inévitables et procurent si peu de bien?

302. Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très-assurément les moins parfaits.

Si l'on découvrait le secret de proscrire à jamais la guerre , de multiplier le genre humain , et d'assurer à tous les hommes de quoi subsister, combien nos meilleures lois paraîtraientelles ignorantes et barbares I

Nous sommes tellement occupés de nous et de nos semblables , que nous ne faisons pas la moindre attention à tout le reste , quoique sous nos yeux et autour de nous.

Les grands ne connaissent pas le peuple, et n'ont aucune envie de le connaître.

187. Entre rois, entre peuples, entre particuliers , le plus fort se donne des droits sur le plus faible; et la même règle est suivie par les animaux , par la matière , par les éléments , etc. : de sorte que tout s'exécute dans l'univers par violence ; et cet ordre , que nous blâmons avec quelque apparence de justice , est la loi la plus générale, la plus absolue, la plus aneieime et la plus immuable de la nature.

Il n'y a point de violence ni d'usurpation qui ne s'autorise de quelque loi.

Quand il ne se ferait aucun traité entre le>i princes, je doute qu'il se fit plus d'injustices.

VAIIVENARGIJES.

Ce que nous honorons du nom de paix n'est proprement qu'une courte trêve, par laquelle le plus faible renonce à ses prétentions , justes ou injustes, jusqu'à ce qu'il trouve l'occasion de les faire valoir à main armée.

559. L'équilibre que les souverains tâchent de maintenir dans l'Kurope , les oblige à n'être pas plus injustes que leurs sujets , et ne fait, en quelque manière, qu'une république de tant de royaumes'.

Quand on ne regarderait l'histoire ancienne que comme un roman, elle mériterait encore d'être respectée comme une peinture charmante des plus belles mœurs dont les hommes puissent jamais être capables.

IS'est-il pas impertinent que nous regardions comme une vanité ridicule ce même amour de la vertu et de la gloire que nous admirons dans les Grecs et les Romains , hommes comme nous, et moins éclairés ?

311. Notre vie ressemble à un jeu où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d'autrui à nos périls et fortune, et où l'heureux dépouille, en tout honneur, le plus malheureux ou le moins habile.

Il est quelquefois plus difficile de gouverner un seul homme qu'un grand peuple.

568. La nature n'ayant pas égalé les hommes par le mérite, il semble qu'elle n'a ni pu ni dû les égaler par la fortune.

L'énorme différence que nous remarquons entre les sauvages et nous, ne consiste qu'en ce que nous sommes un peu moins ignorants.

Qu'il y a peu de pensées exactes I et combien

' On trouvera cette pensée mieux développée dans un ouvrage de M. de Voltaire^ où je l'ai prLse. ( Note de Vattteur.)

il en reste encore aux esprits justes à développer 1

Nous sommes bien plus appliqués à noter ïes contradictions souvent imaginaires et les autres fautes d'un auteur, qu'à profiter de ses vues, vraies ou fausses.

CLXxvin.

Ceux qui gouvernent les hommes ont un grand avantage sur ceux qui les instruisent : car ils ne sont obligés de rendre compte ni de tout, ni à tous ; et si on les blâme au hasard de beaucoup de conduites qu'on ignore, on les loue peut-être de bien des sottises.

Plusieurs architectes fameux ayant été employés successivement à élever un temple magnifique , et chacun d'eux ayant travaillé selon son goût et son génie , sans avoir concerté ensemble leur dessein , un jeune homme a jeté les yeux sur ce somptueux édifice, et moins touché de ses beautés irrégulières que de ses défauts, il s'est cru longtemps plus habile que tous ces grands maîtres, jusqu'à ce qu'ayant enfin été chargé lui-même de faire une chapelle dans le temple, il est tombé dans de plus grands défauts que ceux qu'il avait si bien saisis, et n'a pu atteindre au mérite des moindres beautés.

L'indifférence où nous sommes de la vérité ne vient que de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions , quoi qu'il en puisse être ; et c'est là ce qui fait que nous n'hésitons pas dans la pratique, malgré l'incertitude de notre créance.

Un auteur n'est jamais si faible que lorsqu'il traite faiblement les grands sujets.

Rien de grand ne comporte la médiocrité.

CLXxxm.

Les empires élevés ou renversés, Tenorme puissance de quelques peuples et la chute de quelques autres , ne sont que les caprices et les jeux de la nature. Ses efforts et, si on l'ose dire, ses chefs-d'œuvre , sont ce petit nombre de génies qui , de loin en loin , montrés à la terre i)our

RÉFLEXIONS CT MAXIMES

l'éclairer, et souvent négligés pendant leur vie, augmentent d'âge en âge de réputation après leur mort , et tiennent plus de place dans le souvenir des hommes que les royaumes qui les ont vus naître, et qui leur disputaient un peu d'estime.

Il y a des hommes qui veulent qu'un auteur fixe leurs opinions et leurs sentiments , et d'autres qui n'admirent un ouvrage qu'autant qu'il renverse toutes leurs idées, et ne leur laisse aucun principe d'assuré.

cLxxxy.

Il n'appartient qu'aux âmes fortes et pénétrantes de faire de la vérité le principal objet de leurs passions.

Nous ne renonçons pas aux biens que nous nous sentons capables d'acquérir.

CLXXXVII

La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre âme que de notre esprit.

CLXXXVIH.

L'expérience que nous avons des bornes de notre raison, ouvre notre esprit aux soupçons et aux fantômes de la peur.

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