‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 296 sur 343 · Ceux qui méprisent l'homme se croient de grands hommes · texte numérisé non relu

Ceux qui méprisent l'homme se croient de grands hommes

219. Ce qu'on voit tous les jours dans le monde est arrivé dans la morale. L'homme étant tombé dans la disgrâce des philosophes , c'a été à qui le chargerait de plus de vices. S'il arrive jamais qu'il se relève de cette dégradation , et qu'on le remette à la mode , nous lui rendrons à l'envi toutes ses vertus, et bien au delà.

Il n'y a point de noms si révérés et défendus avec tant de chaleur, que ceux qui honorent un parti.

cxcu.

Les grands rois, les grands capitaines , les grands politiques, les écrivains sublimes, sont dfs hommes. Toutes les épithètes fastueuses

dont nous nous étourdissons ne veulent rien dire de plus.

Tout ce qui est injuste nous blesse , lorsqu'il ne nous protite pas directement.

Nul homme n'est assez timide, ou glorieux, ou intéressé , pour cacher toutes les vérités qui pourraient lui nuire.

La dissimulation est un effort de la raison, bien loin d'être un vice de la nature.

Celui qui a besoin d'un motif pour être engagé à mentir, n'est pas né menteur.

Tous les honmies naissent sincères et meurent trompeurs.

Qu'il est difficile de faire un métier d'intérêt sans intérêt î

Les prétendus honnêtes gens, dans tous les métiers, ne sont pas ceux qui gagnent le moins.

ce.

Il est plaisant que de deux hommes qui veu« lent également s'enrichir, l'un l'entrepreime par la fraude ouverte, et l'autre par la bonne foi , et que tous les deux réussissent.

Les hommes semblent être nés pour faire des. dupes et l'être eux-mêmes.

S'il est facile de flatter les hommes en place , il l'est encore plus de se flatter soi-même auprès d'eux. Un seul homme en amuse une infinité d'autres, tous uniquement occupés de le tromper.

L'espérance fait plus de dupes que l'habileté.

Celui qui a besoin des antres les avertit de se

VAUVEINÂKGIJES.

défier de lui. Un homme inutile a bien de lu peine à tromper personne.

Les grands vendent trop cher leur protection pour que l'on se croie obligé à aucune reconnaissance.

Les grands n*estiment pas assez les autres hommes pour vouloir se les attacher par des bienfaits.

On ne regrette pas la perte de tous ceux qu'on aime.

L'intérêt nous console de la mort de nos proches , comme l'amitié nous consolait de leur vie.

Nous blâmons quelques hommes de trop s'affliger, comme nous reprochons à d'autres d'être trop modestes , quoique nous sachions bien ce qui en est.

330. Quiconque a vu des masques dans un bal danser amicalement ensemble et se tenir par la main sans se connaître , pour se quitter le moment d'après et ne plus se voir , peut se faire mie idée du monde.

On fait plutôt fortune près des grands en leur facilitant les moyens de se vuiner , qu'en leur apprenant à s'enrichir.

Un nouveau principe est une source inépuisable de nouvelles vues.

ccxin.

Lorsqu'un édifice a été porté jusqu'à sa plus grande hauteur, tout ce qu'on peut faire est de l'embellir ou d'y changer des bagatelles sans toucher au fond. De même on ne peut que ramper sur les vieux principes de la morale , si l'on n'est soi-même capable de poser d'autres fonde ments, qui , plus vastes et plus solides, puissent porter plus de conséquences, et ouvrir à la ré ilexiou un nouveau champ.

L'invention est l'unique preuve du génie.

Le sentiment ne nous est pas suspect de fausseté.

On n'apprend aux hommes les vrais plaisirs qu'en les dépouillant de faux biens, comme on ne fait germer le bon grain qu'en arrachant l'ivraie qui l'environne.

CCXVU.

Il n'y a point, nous dit-on , de faux plaisirs : à la bonne heure ; mais il y en a de bas et de méprisables. Les choisirez-vous ?

ccxvin.

La vanité est le premier intérêt des riches.

C'est la faute des panégyristes ou de leurs héros, lorsqu'ils ennuient.

L'esprit ne tient pas lieu du savoir.

L'intérêt du faible est de dépendre pour être protégé : cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable d'avoir besoin de protection ; et c'est au contraire la preuve de sa faiblesse et de son malheur.

II faut savoir mettre à profit l'indulgence de nos amis et la sévérité de nos ennemis.

ccxxm.

Pauvre, on est occupé de ses besoins ; riche, on est dissipé par les plaisirs ; et chaque condition a ses devoirs, ses écueils et ses distractions, que le génie seul peut franchir.

Les grands hommes le sont quelquefois dans les petites choses.

Nous n'osons pas toujours entretenir les autres de nos opinions ; mais nous saisissons ordinairement si mal leurs idées, que nous per-

KÉFLEXIOJNS ET MAXIMES.

drious peut-être moins dans leur esprit à parler comme nous pensons , et nous serions moins ennuyeux.

Quelle diversité, quel intérêt et quel changement dans les livres, si on n'écrivait plus que ce qu'on pense!

L'amitié n'est pas plus volage que la haine. CCXXVIII.

On pardonne aisément les maux passés et les aversions impuissantes.

CGXXIX.

Les traités les mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort.

Il n'est pas besoin d'un long apprentissage pour se rendre capable de négocier, toute notre vie n'étant qu'une pratique non interrompue d'artifices et d'intérêts.

Si les armes prospèrent , et que l'État souffre, on peut en blâmer le ministre, non autrement ; à moins qu'il ne choisisse de mauvais généraux, ou qu'il ne traverse les bons.

ccxxxn.

Quiconque ose de grande choses risque inévitablement sa réputation.

CGXXXIIL

Il faudrait qu'on pût limiter les pouvoirs d'un négociateur sans trop resserrer ses talents, et du moins ne le pas gêner dans l'exécution de ses ordres. On le réduit à traiter, non selon son propre génie, mais selon l'esprit du ministre dont il ne fait que porter les paroles , souvent opposées à ses lumières. Est -il si difficile de trouver des hommes assez fidèles et assez habiles pour leur confier le secret et la conduite d'une négociation ? ou serait-ce que les ministres veulent être l'âme de tout, et ne partager leur ministère avec personne? Cette jalousie de l'autorité a été portée si loin par quelques-uns, qu'ils ont prétendu conduire de leur cabinet jusqu'aux guerres les plus éloignées , les généraux étant tellement asservis aux ordres de la cour, qu'il leur était presque impossible de profiter de la

faveur des occasions , quoiqu'on les rendît responsables des mauvais succès.

Nul traité qui ne soit comme un monument de la mauvaise foi des souverains.

On dissimule quelquefois dans un traité , de part et d'autre, beaucoup d'équivoques qui prouvent que chacun des contractants s'est proposé formellement de le violer dès qu'il en aurait le pouvoir.

La guerre se fait aujourd'hui entre les peuples de l'Europe si humainement, si habilement, et avec si peu de profit , qu'on peut la comparer, sans paradoxe , aux procès des particuliers , où les frais emportent le fonds, et où l'on agit moins par force que par ruse.

GGXXXVII.

Les grandes places instruisent promptement les grands esprits.

CCXXXVIII

Despréaux n'a jugé de Quinault que par ses défauts , et les amateurs du poète lyrique n'en jugent que par ses beautés.

GGXXXIX.

La musique de Montéclair ' est très-sublim« dans le fameux chœur de Jephté; mais les paroles de l'abbé Pellegrin ' ne sont que belles. Ge n'est pas de ce que l'on danse autour d'un tombeau à l'Opéra , ou de ce qu'on y meurt en chantant, que je me plains ; il n'y a point de gens raisonnables qui trouvent cela ridicule : mais je suis fâché que les vers soient toujours au-dessous de la musique , et que ce soit du musicien qu'ils empruntent leur principale expression. Voilà le

^ Montéclair ( Michel ) , célèbre musicien , né près de Cliaumont en Bassigny en Ui66, montra dès sa plus tondre enfance de la disposition pour la musique ; il reçut les premières leçons de Moreau, maître de chapelle de la cathédrale de Langres. En I70(i il vint à Paris, entra à l'orchestre de l'Opéra; il fut le premier qui joua de la contre-basse. Il mourut en septembre 1737, suivant du Tillet, et le 24 mars do la même année, selon l'auteur du Mercure (mars 1738, p. 566).

On a de lui plusieurs ouvrages estimés des musiciens; il a mis en musique trois poèmes de l'abbé Pellegrin , et entre autres la tragédie de Jephté, représentée en 1731. B.

"" Pellegrin (Simon-Joseph), né à Marseille en 1«63, d'abord religieux de l'ordre des servîtes, et depuis ubbé de Cluuy, mourut le 5 septembre 1745. B.

VAIN Ei> ARGUES.

cîéfaut. Et lorsque j'entends dii'c, après cela, (|ue Quinault a porté son genre à sa perfection, je m'en étonne ; et quoique je n'aie pas grande connaissance là -dessus, je ne puis du tout y souscrire.

Tous ceux qui ont l'esprit conséquent ne l'ont pas juste. Ils savent bien tirer des conclusions d'un seul principe , mais ils n'aperçoivent pas toujours tous les principes et toutes les faces des clioses. Ainsi ils ne raisonnent que sur un côté, et ils se trompent. Pour avoir l'esprit toujours juste, il ne suffit pas de l'avoir droit, il faut encore l'avoir étendu. Mais il y a peu d'esprits qui voient en grand, et qui en même temps sachent conclure : aussi n'y a-t-il rien de plus rare que la véritable justesse. Les uns ont l'esprit conséquent, mais étroit; ceux-là se trompent sur toutes les choses qui demandent de grandes vues. Les autres embrassent beaucoup , mais ils ne tirent pas si bien des conséquences, et tout ce qui demande un esprit di-oit, les met en danger (ie se perdre.

Nous ne savons pas beaucoup de gré à nos amis d'estimer nos bonnes qualités, s'ils osent seulement s'apercevoir de nos défauts. Nous \oudrions sottement des hommes qui fussent clairvoyants sur nos vertus et aveugles sur nos faiblesses.

474. On peut penser beaucoup de mal d'un homme, et être tout à fait de ses amis : car on sait bien que les plus hoimêtes gens ont leurs défauts, quoiqu'on suppose tout haut le contraire ; et nous ne sommes pas si délicats, que nous ne puissions aimer que la perfection. On peut aussi beaucoup médire de l'espèce humaine, sans êti'e en aucune manière misanthrope, parce qu'il y a des vices que l'on aime, même dans autrui.

179. Si nos amis nous rendent de bons offices, nous pensons qu'à titre d'amis ils nous les doivent, et nous ne pensons point du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié.

Quelque service que l'on rende aux hommes , on ne leur fait jamais autant de bien qu'ils croient en mériter.

La familiarité et l'amitié font beaucoup d'Ingrats.

Le» grandes vertus excitent les grandes jalousies. Les grandes générosités produisent les grandes ingratitudes. H en coûte trop d'être juste envers le mérite érainent.

Ni la pauvreté ne peut avilir les âmes fortes , ni la richesse ne peut élever les âmes basses. On cultive la gloire dans l'obscurité; on souffre l'opprobre dans la grandeur. La fortune, qu'on croit si souveraine , ne peut presque rien sans la nature.

CCXLVIIL

Il y a de fort bonnes gens qui ne peuvent se désennuyer qu'aux dépens de la société.

Quelques-uns entretiennent familièrement et sans façon le premier homme qu'ils rencontrent, comme on s'appuierait sur son voisin si ob se trouvait mal dans une église.

La ressource de ceux qui n'imaginent pas beaucoup de choses est de la conter à beaucoup de gens.

La raison qui n'est pas fondée sur la nature est illusion.

L'intérêt est la règle de la prudence.

GCLIII.

La conscience est présomptueuse dans les sains, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, etc.; organe obéissant du sentiment qui nous domine, plus trompeuse que la raison et la nature.

Nous jugeons de la vie d'une manière trop désintéressée quand nous sommes forcés de la quitter. Nous n'en penserions pas de même si nous obtenions d'y rentrer.

REFLEXIONS ET MAXIMES

461 . Socrate savait beaucoup moins que F.... ' Il y a peu de sciences utiles.

S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice, la science de l'homme est de le faire servir à la vertu.

La morale austère ressemble à la science de ces hommes graves ^ qui détruisent le genre humain, pour détruire un vice du sang souvent imaginaire.

La science des mœurs ne donne pas celle des hommes.

L'esprit enveloppe les simplicités de la nature pour s'en attribuer l'honneur.

486. La présence d'esprit est plus nécessaire à un négociateur qu'à un ministre. Les grandes places dispensent quelquefois des moindres talents.

487. Quelque mérite qu'il puisse y avoir à négliger les grandes places , il est pourtant vrai qu'elles passent notre esprit.

1 97.,Le dégoût est un témoignage d'indigestion et de faiblesse.

202. O pompe des cieux! qu'êtesrvous? Nous avons surpris le secret et l'ordre de vos mouvements. Dans la main d'un roi invisible , esclaves soumis et ressorts peut-être insensibles, le monde sur qui vous régnez mériterait-il nos hommages? Les révolutions des empires, la diverse face des temps, les nations qui ont dominé, et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes, les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion , les arts, la morale et les sciences, tout cela quç peut-il paraître? Un homme, du creux d'un rocher, et comme un atome invisible sur la terre,

* Fontenelle. — Vauvenargues a dit la même chose de Bayle. Voyez Max. 402. B.

» Les médecins.

embrasse en quelque sorte d'un coup d'oeil le spectacle de l'univers dans tous les âges.

211. J'aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays , et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs de différents siècles; qui, par des exemples tirés de la musique et de la peinture, me fait connaître les beautés de l'éloquence et l'étroite liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses humaines, qu'il les voit en grand , si les conséquences sont justes ; car s'il conclut mal, il voit mal et n'a pas l'esprit étendu.

215. Savoir bien rapprocher les choses, voilà l'esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses , c'est l'esprit étendu : de là l'exclusion naturelle de tout esprit faux.

GCLXVL

216. Un homme qui digère mal et qui est vorace , c'est l'image de beaucoup d'esprits.

Chaque condition a ses erreurs et ses lumières ; chaque peuple a ses mœurs et son génie selon sa fortune. Les Grecs, que nous avons passés en délicatesse, nous passaient en simplicité.

CCLXVÏII.

494. Tout ce que nous prenons pour des défauts n'est pas tel.

La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre, s'affaiblit lui-même, et trompe par son imprudence les sages précautions de la nature.

497. L'intérêt d'une seule passion souvent malheureuse tient quelquefois toutes les autres en captivité; et notre raison enchaînée porte ses fers sans pouvoir les rompre.

11 n y a point de gloire achevée sans celle des armes.

VAllVENARGDES.

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