‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 85 sur 343 · CCLXVI · texte numérisé non relu

CCLXVI

C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes passions, comme l'ambition et l'amour , qui puissent triompher des autres. La paresse , toute languissante qu'elle est, ne laisse pas d'eu être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus.

La promptitude h croire le mai sans l'avoir (vssez examiné , est un effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les crimes.

CGLXVIIL

Nous récusous des juges pour ies plus petits iutérêts, et nous voulons bien que notre réputation et notre gloire dépendent du jugement des hommes , qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie ou par leur préoccupation , ou par leur peu de lumières ; et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur, que nous exposoQ^ en tant de manières notre repos et notre vie '.

* La seconde partie de celte réflexion se trouve répétée deux fois dans la première édition (n"» 257, 288).

2 rar. Nous récusons tous ies jours des juges pour les plus potils intérêts, et nous faisons dépendre notre gloire et notre réputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement des hommes qui nous sont tous contraires , ou par leur jalousie, ou par leur malignité, ou par leur préoccupation, ou par leur sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur, que nous exposons notre repos et noJre vie en cent manières, et que nous la condamnons a nm infinité de soucis, de peines et de travaux ( 1605 — \V' 292). • *^ ^ '

Il n'y a guère d'homme assez habile pour con? naître tout le mal qu'il fait.

L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.

* CCLXXL

La jeunesse est une ivresse continuelle ; c'est la flèvre de la raison'.

Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes louanges, que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir par de petites choses.

CCLXXIIL

Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.

La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les fruits; elle y donne un lustre qui s'efface aisément, et qui ne revient jamais.

* CCLXXV

Le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent étouffé par le moindre intérêt.

L'absence diminue les médiocres passions , et augmente les grandes , comme le vent éteint les bougies et allume le feu.

CCLXXVII

Les femmes croient souvent aimer, encore qu'elles n'aiment pas. L'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.

CGLXXVIII.

Ce qui fait que Ton est souvent mécontent de ceux qui négocient, est qu'ils abandonnent presque toujours l'intérêt de leurs amis pour l'mtérêt du succès de la négociation , qui devient le

' rar. La jeunesse est une ivresse continuelle : c'est la fièvre

(le la santé, c'est la folie de la raison (lC65-n° 295).

DE LA ROCHEFOUCAULD

leur, par l'honneur d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris.

CGLXXIX.

Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, c'est souvent moins par reconnaissance que par le désir de faire juger de notre mérite.

GCLXXX.

L'approbation que l'on donne à ceux qui entrent dans le monde , vient souvent de l'envie secrète que l'on porte à ceux qui y sont établis.

L'orgueil qui nous inspire tant d'envie nous sert souvent aussi à la modérer.

CCLXXXII

Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité , que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.

CCLXXXIIL

Il n'y a pas quelquefois moins d'habileté à savoir profiter d'un bon conseil , qu'à se bien conseiller soi-même.

CCLXXXIV

Il y a des méchants qui seraient moins dangereux , s'ils n'avaient aucune bonté,

* CCLXXXV

La magnanimité est assez définie par son nom ; néanmoins on pourrait dir€ que c'est le bon sens de l'orgueil , et la voie la plus noble pour recevoir des louanges.

CCLXXXVI

II est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a véritablement cessé d'aimer.

CCLXXXVII

Ce n'est pas tant la fertilité de l'esprit qui nous fait trouver plusieurs expédients sur une même affaire , que c'est le défaut de lumières qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à notre imagination , et qui nous empêche de discerner d'abord ce qui est le meilleur.

CCLXXXVIII

Il y a des affaires et des maladies c{ue les remèdes aigrissent en certains temps; et la grande [

habileté consiste à connaître quand il est dangereux d'en user '.

CCLXXXIX

La simplicité affectée est une Imposture délicate.

CGXC.

Il y a plus de défauts dans l'humeur que dans l'esprit.

* CCXCI.

Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits.

CGXCII.

On peut dire de l'humeur des hommes comme de la plupart des bâtiments, qu'elle a diverses faces: les unes agréables, et les autres désagréables.

* GCXGIII.

La modération ne peut avoir le mérite de combattre l'ambition et de la soumettre; elles ne se trouvent jamais ensemble. La modération est la langueur et la paresse de l'âme, comme l'ambition en est l'activité et l'ardeur \

GGXGIV.

Nous armons toujoui-s ceux qui nous admirent, et nous n'aimons pas toujours ceux que nous admirons.

GGXGV.

Il s'en faut bien que nous ne connaissions toutes nos volontés ^ .

^ Far. Il est des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent ; et on peut dire que la grande habileté consiste à savoir connaître les te^mps où il est dangereux d'en faire ( 1665 -n° 316).

^ Far. La modération dans la plupart des honmies n'a garde de combattre et de soumettre l'ambition , puisqu'elles ne se peuvent trouver ensemble ; la modération n'étant d'ordinaire qu'une paresse , une langueur , et un manque de courage : de manière qu'on peut justement dire , à leur égard , que la modération est une bassesse de l'àme , comme l'ambition en e,sl l'élévation (1665— n° 17).

» Far. Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra h l'avenir, puisque l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps présent (lae^-n" 74)?

Dans le temps où la Rochefoucauld écrivait, et il y a peu d'années encore, lorsqu'après il s'en faut il n'y avait point d'adverbe, ou qu'il y en avait un autre que peu, on pouvait indifféremment employer ou retrancher ne. Aujourd'hui la langue est fixée sur ce point; et toutes les fois qu(î le vprbo 77 «'ew/a«/ n'est accompagné ni d'une négatirm, ni de quelques mots qui aient un sens négatif, tels que peu, f/nère, presque, rien, etc., la proposition subordonnée s'emploie sans la négative ne. Tous les éditeurs se sot)t permis de f(»rrlger cette faute, qui se retrouve plusieurs loi* <laiis l'ouvrage.

MAXIMES

11 est difllcile d'aimer ceux que nous n'estimons point; mais il ne l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus que nous.

Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté. Elles roulent ensemble , et exercent successivement un empire secret en nous : de sorte qu'elles ont une part considérable à toutes nos actions , sans que nous le puissions connaître \

CCXCVIII

La reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu'une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits.

Presque tout le monde prend plaisir à s'acquitter des petites obligations : beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les médiocres ; mais il n'y a quasi personne qui n'ait de l'ingratitude pour les grandes.

CGC.

11 y a des folies qui se premient comme les maladies contagieuses.

ceci.

Assez de gens méprisent le bien; mais peu savent le donner.

Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons le hasard de ne pas croire aux apparences.

cccin.

Quelque bien qu'on nous dise de nous , on ne nous apprend rien de nouveau.

Nous pardonnons souvent à ceux qui nous

' Far. Nous ne nous apercevons que des emportements, et des mouvements extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament, comme de la violence de la colère; mais personne quasi ne s'aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé , qui râeut et tourne doucement et imperceptiblement notre volonté à des actions différentes ; elles roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement un empire secret en nous-mêmes : de sorte qu'elles ont une l>art considérable en toutes nos actions, sans que nous le puissions reconnaitre (1665 -\f 48).

ennuient; mab» nous ne pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons.

L'intérêt, que l'on accuse de tous nos crimes, mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions.

On ne trouve guère d'ingrats , tant qu'on est en état de faire du bien.

* CCCVII.

Il est aussi honnête d'être glorieux avec soimême, qu'il est ridicule de l'être avec les autres.

On a fait une vertu de la modération , pour borner l'ambition des grands hommes , et pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune et de leur peu de mérite.

Il y a des gens destinés à être sots, qui ne font pas seulement des sottises par leur choix , mais que la fortune même contraint d'en faire.

Page 1