‹ Moralistes françoisChapitre 114 sur 309 · LES MOEURS DE CE SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES MOEURS DE CE SIÈCLE

Admonere Toluimm, non mordere; prodesse, non lœdere; consulere moribus hominum, non oificere.

Erasv.

AVERTISSEMENT

Cestnn sDJet continuel de scandale et de chagrin pour

(m qui aiment les lM>ns livres et les livres bien faits , que de

voir arec quelle négligence les auteurs classiques se réim-

priiuent jonmellement. L'ignorance, l'étourderie, ou le

tejogenient des divers éditeurs, y ont successivement

blroduit des fautes et des altérations de texte , que Ton

'^^pète avec nàe désolante fldélité. On fait plus : on y ajoute

c^baqne fois des fautes nouvelles, et la dernière édition,

^^tiioairement la plus belle de toutes , est souvent aussi la

P^ia mauvaise. Que ftilloit-il faire pour échapper à ce re-

Ptt)cbe? Simplement recourir à la dernière édition donnée

^^arouée par l'auteur, et la reproduire avec exactitude.

^*<$t ce que nous avons fait pour les Caractères de La

ère'. Nous ne voulons pas nous prévaloir d'un soin si

le et si peu méritoire; mais nous devons jnstifler , par

^l^ielqaes exemples , la sévérité avec laquelle nous venons de

C^^rlerde ceux qui l'ont négligé.

La Bruyère , écrivain original et hardi , s'est souvent

lis des expressions qu'un usage universel n'avoit pas

; mais il a eu la prudente attention de les

^■CKilignerrc'étoit avertir le lecteur de ses témérités, et s'en

JOMifier par-lA même. L'aversion des nouveaux typographes

I*<Nirles lettres italiques les a portés à imprimer ces mêmes

^Kiotsen caractères ordinaires. Ce changement, qui semble

^tre uns conséquence , bit disparottre chaque fois la trace

^QD fait qui n'est pas sans utilité pour l'histoire de notre lan-

Sw ; n nons empêche de connoitre à quelle é|M)quç tel mot,

^niployé aujourd'hui sans scrupule, n'étoit encore qu'un

■^ogttme plus on moins audacieux. Nous avons rétabli

ptr-toot les caractères italiques ^

' U bultièine et dernière édition publiée par l'auteur t en 1^. est celle qui m'a servi de copie. (Lefkvbe. ) * Ctatmeles petites capitales. Il est certain que I^a Bruyère

La Bruyère ne peint pas toujours des caractères; il ne fait pas toujours de ces portraits où l'on doit reconnoitre , non pas un individu , mais une espèce. Quelquefois il particularise ^ et écrit des personnalités , tantôt malignes , tantôt flatteuses. Alors, pour rendre la satire moins délicate, ou la louange plus directe, il use de certains arliflces qui ne trompent aucun lecteur; il jette , sur son expression plutôt que sur sa pensée , certains voiles qui ne cachent aucune vérité. Ce sont ou des lettres initiales , ou des noms tout «a blanc, ou des noms antiques pour des noms modernes. Fiers de pouvoir révéler ce que n'ignore personne , not récents éditeurs, an lien de mettre en note un éclaircissement inutile, mais innocent , ont altéré le texte de l'auteur, soit en suppléant ce qu'il avoit omis à dessein , soit en sub»' tituant le nom véritable au nom supposé. Ainsi quand La Bruyère dit : <r Quel besoin a Tropbime d'être cardinal? » bien sûr que ni son siècle, ni la postérité, ne pourront hésiter à reconnoitre dans cette phrase le grand homme qu'on s'étonna ^e ne point voir revêtu de la pourpre romaine , et de qui elle eût reçu plus d'éclat qu'il n'auroit pu en recevoir d'elle , ces éditeurs changent témérairement Trophime en Bénigne ; et , comme si ce n'étoit pas assez clair encore , ils écrivent au bas de la page : « Jacques-Bénigne Bossuet , évêque de Meaux. »

Mais voici un trait bien plus frappant de cette ridicule manie d'instruire un lecteur qui n'en a que faire, en élucidant nn auteur qui croyoit être assez clair , ou qui ne voiiloit pas l'être davantage. Dans le chapitre De la cour, La Bruyère fait une description qui commence parées mots : c On parie d'une région , etc. , » et qui se termine ainat t c Les gens du pays le nomment ***; il est à quelques qua- « rante-huit degrés d'élévation du pôle , et à plus de onze ff cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. » Pour le moins éclairé, le moins sagace de tous les lecteurs, l'allé-

a voulu que certains noms fassent imprimés avec des capitales. yoye9 ci-^prèslaPréface de son discourt à rAcadémie Françoise.

(Lep....)

AVERTISSEMENT

gorie est aiiMi transparente qu'elle est ingénieuse et maligne; nul ne pent douter qu'il ne s'agisse do la résidence royale de France ; et chacun , en nommant ce lieu , lorsque l'auteur le tait, peut s'applaudir d'un acte de pénétration qui lui a peu coûté. Que font nos malencontreux éditeurs? Os impriment en toutes lettres le nom de Versailles, et ils ne s'aperçoivent pas que ce seul nom âéuature entièrement le morceau, dont tout l'effet , tout le charme , consiste à décrire Versailles, eh termes de relation, comme on feroit de quelque yille de l'Afrique ou des Indes occidentales récemment découverte par les voyageurs, et à nous faire sentir par cette heureuse fiction combien les mœurs de ce pays nouBsembleroient singulières , bizarres et ridicules , s'il appartenoit à un autre continent que l'Europe , à un antre royaume que la France.

Depuis plus d'un siècle les éditions de La Bruyère sont accompagnées de notes connues sous le nom de clef, qui ont pour objet de désigner ceux des contemporains de l'auteur qu'on prétend lui avoir servi de modèles pour ses portraits de caractères. Nous avons exclu de notre édition ces notes qui nous ont toujours paru une ridicule et odieuse superflnité. Nous allons exposer nos motifs.

Aussitôt que parut le livre de La Bruyère , la malignité s'en empara. On crut que chaque caractère étoit le portrait de quelque personnage connu, et l'on voulut savoir les noms des originaux. Ou osa s'adresser à l'auteur lui-même pour en avoir la liste. 11 eut beau s'indigner , se courroucer, nier avec serment que son intention eût été de peindre telle ou telle personne en particulier; on s'obstina, et , ce qu'il ne vouloit ni ne pouvoit faire , on le fit à son défaut. Des listes coururent , et La Bruyère , qu'elles désolèrent , eut en outre le chagrin de se les voir attribuer. Heureusement, sur ce point, il ne lui fut pas difficile de se justifier. Iln'y avoit pas une seule clef; il y en avoit plusieurs, il y en avoit un grand nombre : c'est assez dire qu'elles n'éloient point semblables , qu'en beaucoup de points elles ne s'accordoient il^s entre eUes. Comme elles étoient différentes, et ne pouvoient , suivant l'expression de La Bruyère , servir à une même entrée ' , eUes ne pouvoient pas non plus avoir été forgées et distribuées par une même main; et la main de l'auteur devoit être soupçonnée moins qu'aucune autre.

Ces insolentes listes , après avoir troublé les jours de La Bruyère, se sont, depuis sa mort, attachées inséparablement à son Livre , comme pour faire une continuelle insulte à sa mémoire : c'étoit perpétuer un scandale en pure perte. Quand elles circuloient manuscrites, les personnages qu'elles désignoient presque toujours faussement étoient vivants encore ou décédés depuis peu : eUes étoient alors des calomnies piquantes , du moins pour ceux dont elles blessoicnt l'amour-propre ou les affections ; mais plus tard , mais quand les générations intéressées eurent disparu, elles ne furent plus que des mensonges insipides pour tout le monde. Fussent-elles aussi véridiques qu'en général elles sont trompeuses , la malignité, la curiosité actuelle n'y pourroit trouver son compte. Pour un fort petit nombre de noms qui appartiennent ft l'histoire de l'avant-dernier siècle, et que nous ont conservés les écrits contemporains, combien de noms plus que obscurs, qui ne sont point arrivés jusqu'à

' Foyez la Préface du discourt à V. Académie Françoise,

nous, et dont on déoouvriroittoutau plus la trace dans les vieilles matricules des compagnies de finance ou des marguiUeries de paroisse ! Ajoutons que les auteurs ou les couh pilateurs de ces cleft, malgré l'assurance naturelle à œtle espèce de faussaires , ont souvent hésité entre deux, et jusqu'à trois personnages divers, et que, n'osant décider eux-mêmes, ils en ont laissé le soin au lecteur, qui n'a m la possibUité, ni heureusement l'envie de faire un choix. Ce n'est pas tout encore. Plus d'une fois le nom d'un même personnage se trouve inscrit au bas de deux portraits toutà-fidt dissemblables. Ici le duc de BeauTiUiersestnaminé comme le modèle du courtisan hypocrite; et , à deux pages de distance , comme le type du courtisan dont la dévolkn est sincère.

Quand les personnages nommés par les fabricateors de clefs seraient tous aussi célèbres qu'ils sont presque ton ignorés; qnand l'indécision et la contradiction mènwd'on certain nombre de désignations ne les feroient pas jostemeot soupçonner toutes de fausseté, il y auroit encore lieo de rejeter ces prétendues révélations du secret de l'auteur. Od ne peut douter , il est vrai , que La Bruyère , en faisant m portraits , n'ait eu fréquemment en vue des personnagcsde la société de son temps. Mais ne sent-on pas tout de sidte combien il est téméraire , souvent faux, et toujours nuisiUe, d'affirmer que tel personnage est précisément celai qid lui a servi de modèle? n'est-ce pas borner le mérite, et restreindre l'utilité de soù travail? Si les vices, les traven, les ridicules marqués dans cette image ont été ceux d'an homme et non de l'humanité , d'un individu et non d'une espèce , le prétendu peintre d'histoire ou de genre D'est plus qu'un peintre de portraits , et le moraliste n'est plus qu'un satirique '. Quel profit y auroit-il pour les mœun, quel-avantage y auroil-il pour la gloire de Molière, à proaTer que ce grand homme n'a pas voulu peindre l'avarice, mais quelque avare de son temps, dont il a caché le nom, par prudence , sous le nom forgé d'Harpagon ?

Il n'est pas interdit toutefois desavoir et de faire connoltre aux autres quels personnages et quelles anecdotes peuTent avoir fourni des traits à l'écrivain qui a peint les moeors d'une époque sur la scène ou dans un livre , quand ces personnages ont quelque célébrité, et ces anecdotes quelque intérêt. Sans nuire à l'effet moral, ces sortes d'éclair»senients satisfont la curiosité littéraire. Chaque fois donc que La Bruyère fait évidemment allusion à un homme ou à un fait de qudque importance , nous avons pris soin de le remarquer; c'est à ce genre d'explication que nos notes se bornent.

La notice qui suit est cefie que M. Suard a placée en tête du petit volume intitulé Maximes et Réflexions moralts extraites de La Bruyh-e. Ce morceau , qui renferme une analyse délicate et une appi^iationaussi juste qu'ingémeoe

( < J'ai peint , dit La Bruyère , d'après nature ; mais Je n'ai pa toujours songé à peindre celui-ci ou celui-là. Je ne me suis point loué au public pour faire des pprlrails qui ne fassent que vrais et ressemblants , de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables , et ne panissent feints ou imaginés : me rendant plus difficile , je suis allé plus loin ; j'ai pris un Irait d'un côté , et on trait d'un autre j et de ces divers traits , qui pouvoient convenir à une même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables..... » royez la Préface déjà citée.

NOTICE SUR LA BRUYÈRE

k» UBroyè» , oonridéré comme écrivain,est an tirs qui soient sortis de la plume de cet acadédistingué par la finesse de son esprit , la politesse lieras et Télégance de son langage. Nous y avons petit nombre de notes principalement faites pour ce qui regarde la personne de La Bruyère, par larticnlarités que l'auteur a omises ou ignorées.

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