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LA PERSONNE ET LES ÉCRITS

DE LA BRUYÈRE

le La bruyère naquit à Doardan' en 4639. d'acheter une charge de trésorier de France lorsque Bossnet le fit venir à Paris pour enhistoire k M. le Duc*; et il resta jusqu'à la vie attaché au prince en qualité d'homme I , avec mille écus de pension. Il publia son Caractères en I68T, fut reçu à T Académie s en 1695, et mourut en 4696\ eut ce que l'histoire littéraire nous apprend rivaui, à qui nous devons un des meilleurs qui existent dans aucune langue ; ouvrage le succès qu'il eut dès sa naissance , dut atfeux du public sur son auteur, dans ce beau l'attention que le monarque donnoit aux produ génie réfléchissoit sur les grands talents lont il ne reste plus que le souvenir, connolt rien de la famille de La Bruyère*, t fort indifférent; mais on aimeroit à savoir ient son caractère, son genre de vie , la touron esprit dans la société; et c'est ce qu'on

tre que l'obscurité même de sa vie est un a»-

s ont dit , dans un village proche de Doordan. ic Louis de Bourbon, petit-fils du grand Condé. et li qai fut premier ministre sous Ix)uis XV : mort en «ographes ont prétendu que l'éiere de La Bruyère duc de Bourgogne; ils se sont trompés.

d'Olivet raconte ainsi sa mort : < Quatre jours aupa- I étoit à Parts dans une compagnie de gens qui me lé , où tout-âhooup il s'aperçut qu'il devenoit sourd , ihunent sounl. Il s'en retourna à Versailles, où il logement à l'hôtel de Condé; et une apoplexie d'un enre l'emporta , n'étant âgé que de cinquante-deux

au moins qu'il descendoit d'un fameux ligueur du , qui , dans le temps des barricades de Paris , exerça e lieutenant civil.

l'ignore pas totalement; et l'auteur même de cette lier quelques lignes de l'abbé d'Olivet , où il est qnes- «nent du caractère de La Bivyèrc . de son genre de m esprit dans la société.

sez grand âoge de son caractère. H vécu^ dans la maison d'un prince; il souleva contre lui une foule d'hommes vicieux ou ridicules , qu'il- désigna dans son Livre, ou qui s'y crurent désignés ' ; il eut tons les ennemis que donne la satire , et ceux que donnent les succès : on ne le voit cependant mêlé dans aucune intrigue , engagé dans aucune quereUe. Cette destinée suppose , à ce qu'il me semble , un excellent esprit et une' conduite sage et modeste.

« On mè l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme « un philosophe qui ne songeoit qu'à vivre tranquille « avec des amis et des livres ; (àisabt un bon choix « des uns et des autres; ne chercliant ni ne fuyant le « plaisir ; toujours disposé à une joie modeste, et ina génieux à la foire naltfe ; poli dans ses liianières et « sage dans ses discours; craignant toute sorte d'am- « bition même celle démontrer de l'esprit *.(flùtoire de l'Académie Françoise.)

On conçoit aisément que le philosophe qui releva avec tantde finesse et de sagacité les vices , les travers et les ridicules , connoissoit trop les hommes pour les rechercher beaucoup; mais il put aimer la société sans s'xJiXtér : qu'il devoit être très réservé dans son ton et dans ses manières , attentif à ne pas blesser des convenances qu'il sentoit si bien , trop accoutumé eùûn à observer dans les autres les défauts du caractère et les foiblesses de l'amour-propre, pour ne pas les réprimer en lui-même.

■ M. de Malezieux , à qui La Bruyère montra son Livre avant de le publier, lui dit : Foilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d*ennetnis.

> On peut iOouter àce peu de mots sur La Bruyère ce que dit de lui Boileau . dans une lettre à Racine . sous la date du 19 mai f 6S7 , année même de la publication des Caractères : « Maximi- « lien m'est venu voir à Auteuil , et m'a lu quelque chose de son c Tbéophraste. C'est un fort honnête homme, et à qui il ne man> ff queroit rien , ai la nature l'avoît bit aussi agréable qu'il a envie « de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite. ■ Pourquoi Boileau désigne-t-il La Bruyère par le nom de Maximilien. qu'il ne portoit pas? IStoit-ce pour faire comme La Bruyère lui-même, qui peignoit ses contemporains sous des noms empruntés de l'histoire ancienne ? Par le Théophraste de La Bruyère, Boileau entend-il sa traduction de Théophraste, ou l'ouvrage composé par lui à l'imitation du moraliste grec? Je croirois qu'il s'agit du dernier. Boileau semble reprocher à La Bruyère d'avoir poussé un peu plus loin qu'il ne convient l'envie d'être agréable; et, suivant ce que rapporte d'Olivet, il n'avoit aucune ambition, pas même ceUe de montrer de l'esprit C'est une contradiction assez frappante entre les deux témoignages. La Bruyère , dans son ouvrage , parott trop constamment animé du désir de produire de l'effet , pour que sa conversation ne s'en ressentit pas un peu ; Je me rangcrols donc volontiers à l'opinion de Boileau. Quoi qu'il en soit, ce grand poète estimoit La Bruyère et son livre : il n'en faudroit pas d'autre pranve que ce quatrain qu'il fit pour mettre au bas de son portrait :

Tout esprit orgueilleux qui s'aime Par mes leçons se voit guéri, Et , dans ce livre si chéri , Apprend à se haïr lui-même.

NOTICE SUR LA BRUYÈRE

Le livre des Caraetires fit beancoap de brait dès sa naissance. On attrihaa cet éclat aux traits satiriques qu'on yremai'qua, ou qu'on crut y voir. On ne peut pas douter que cette circonstance n'y contribuât en effet. Peut-être que les hommes en général n'ont ni le goût assez exercé, ni l'esprit assez éclairé, pour sentir tout le mérite d^un ouvrage de génie dès le moment où il paroit , et qu'ils ont besoin d'être avertis de ses beautés par quelque passion particulière, qui fixe plus fortement leur attention sur elles. Mais , si la malignité hâta le succès du livre de La Bruyère , le temps y a mis le sceau : on l'a réimprimé cent fois; on Ta traduit dans toutes les langues*; et, ce qui distingue les ouvrages originaux , il a produit une foule de copistes : car c'est précisément ce qui est inimitable que les esprits médiocres s'efforcent d'imiter,

"aans doute I-a Bruyère, en peignant les mœurs de son temps, a pris ses modèles dans le monde ou il vivoit; mais il peignit les hommes, non en peintre de portraits, qui copie servilement les objets et les formes qu'il a sous les yeux, mais en peintre d'histoire, qui choisit et rassemble différents modèles; qui. n'en imite quei^ traits dccaraotère^et d'effet^, et qui sait y ajoiiter ceux qneTuTfoumiPsouimâ^ nation, pour en forniér cet ensemble de vérité idéale ^Tde vérité de nature qui constitue la perfection des IjeoMii-arjS;

C'est là le talent do poète comique : aussi a-t-on comparé La Bruyère à Molière ; et ce parallèle offre, des rapports frappants : mais il y a si loin de l'art d'ob^rver des ridicules et de peindre des caractères isolés, à celui de les animer et de les faire mouvoir sur la scène , que nous ne nous arrêtons pas à ce genre de rapprochement , plus propre à faire briller le bel espnt qu'à éclairer le goût. D'ailleurs , à qui convient-il de tenir ainsi la balance entre des hommes de génie? On peut bien comparer le degré de plaisir, la nature des impressions qu'on reçoit deleursouvrages ; mais qui peut fixer exactement la mesure d'es^ prit et de talent qui esyLentrée dans la composition de ces mêmes ouvrages i^

On peut considérer La Bruyère comme moraliste et conmie écrivain. Comme moraliste, il paroit moins

< Je doute de la vérité de cette assertion . prue an moins dans toute son étendue. La Bruyère ayant parlé quelque part d'un bon livre, traduit en plMieurs langues, on prétendit qu'il avoit parlé de son propre ouvrage ; et l'opinion s'en établit tellement . nue ses ennemis même lui firent honneur de ce grand nombre de traductions. Mais un admirateur, un imitateur et un apologiste de LaBniyère niaqueles Caract^rcj eusse'ntété traduits en aucune langue. J'ignoves'il s'en est fait des traductions depuis cette discussion; mais j'aurois peine à croire qu'it s'en fût fait beaucoup : pour le fond et pouç la fbni|o, les Caracléres sont peu lr<|du:8ibles,

remarquaUe par la profSondeur que par la sagseilé Montaigne , étudiant l'homme en soi-même , avoii pénétré plus avant dans les principes essentiels deb nature humaine; La Rochefoucauld a pr^nté l'homme sous un rapport plus général, en rapportant à un seul principe le ressort de toutes les actions humaines ; La Bruyère s'est attaché particulièremeot à observer les différences que le choc des passions sociales, les habitudes d'état et de profession, établissent dans les mœurs ëTTà conduite' des horaines. Montaigne et La Rochefoucauld ont peint l'iioomie de tous les temps et de tous les lieux ; La Broyère a peint le courtisan , l'homme de robe, le finanaer,le bourgeois du siècle de Louis XIV.

Peut-être que sa vue n'embrassoit pas un grand horizon, et que son esprit avoit plus de pénétratk» que d'étendue. Il s'attache trop à peindre les individus, lors même qu'il li'aite des plus grandes choses. Ainsi, dans son chapitre intitulé : Du Souverain, w de la République, au milieu de quelques réflexions générales sur les principes et les vices du gouverne ment, il peint toujours la cour et la ville, le négociateur et le nouvelliste. On s'attendoit à paroonrir avec lui les républiques anciennes et les monardûes modernes ; et l'on est étonné , à la fin du chapiire, de n'être pas sorti de Versailles.

Il y a cependant, dans ce même chapitre, despeih sées plus profondes qu'elles ne le paroissent ao pre mier coup d'œil. J'en citerai quelques-unes, et je choisirai les plus courtes. « Vous pouvez aujourd'hui, « dit-il , ôter à cette ville ses franchises , ses droits, « ses privilèges ; mais demain ne songez pas méiDe «c à réformer ses enseignes.

« Le caractère des François demande du sérieux a dans le souverain.

« Jeunesse du prince , source des belles fortnoes.* On attaquera peut-être la vérité de cette deroiè(« observation; mais, si elle se trouvoit démentie psr quelque exemple , ce seroit l'éloge du prince , et non la critique de l'observateur '.

Un grand nombre des maximes de La Bruyère paroissent aujourd'hui communes; mais ce n'est pas non plus la faute de la. Bruyère. La justesse méfce, qui fait le mérite et le succès d'une pensée lorsqo'on la met au jour, doit la rendre bientôt familière, et même triviale i c'est le sort detouttts les vérités d'un usage universel.

On peut croire que La Bruyère avoit plus de sens que de philosophie. Il n'est pas exempt de pr^ugés,

< Cette phrase est une louange délicate adressée par raotciB de cette notice à Louis XVl , qui étoit jeune encore quand h morceau parut, et qui, dès le commencement de son règne avoit manifesté l'intention de réprimer la dilapidation des On»

ersderKIal.

NOTICE SUR LA BRUYÈRE

populaires. On Toit avec peine qu'il n'éloit igné de croire un peu à la magie et au sorti- En cela, dit-il, chap. XIV, De quelques Usail y a un parti à trouver entre les âmes lies et les esprits forts. » Cependant il a eu !ur d'être calomnié comme philosophe; car ce as de nos jours que ce genre de persécution a snlé. La guerre que la soltise , le vice et Tliyî ont déclarée à la philosophie, est ans» anque la philosophie même, et durera vraisemnent autant qu'elle, a II n'est pas permis , , de traiter quelqu'un de philosophe; ce sera nrs loi dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait ux hommes d'en ordonner autrement. » Mais nt se réconciliera-l-on jamais avec celte raincommode , qui , en attaquant tout ce que les s ont de plus cher, leurs passions et leurs ha- I, voudroit les forcer à ce qui leur coûte le réfléchir et à penser par eux-mêmes ?

lisant avec attention les Caractères de La e, il me semble qu'on est moins frappé des i que du style ; les tournures et les expressions ent avoir quelque chose de plus brillant , de i , de plus inattendu , que le fond des choses , et c'est moins l'homme de génie que le écrivain qu'on admire.

le mérite de grand écrivain , s'il ne suppose ^ie , demande une réunion des dons de î'esissi rare que le génie.

t d'écrire est plus étendu que ne le pensent la des hommes, la plupart même de ceux qui i livres.

suffit pas.de connottre les propriétés des mots, di&poser dans un ordre régulier, de donner lux membres de la plirase une tournure syle et harmonieuse; avec cela on n'est encore •crivain correct , et tout au plus élégant, ingage n'est que l'interprète de l'ame; et c'est le certaine association des sentiments et des vec les mots qui en sont les signes, qu'il ercher le principe de toutes les propriétés du

angues sont encore bien pauvres et bien ims. U y a une inflnilé de nuances, de senti- *t d'idées qui n'ont point de signes : aussi ne I jamais exprimer tout ce qu'on aent. D'un ïôté, chaque mot n'exprime pas d'une marédse et abstraite une idée simple et isolée ; î association secrète et rapide qui se fait dans , un mot réveille encore des idées accessoires * principale dont il est le signe. Ainsi , par e , les mots cheval et coursier, aimer et chèiheur et félicité, peuvent servir à désigner le objet ou le même sentiment , mais avec

des nuances qui en changent sensiblement l'effet principal.

Il en est des tours , des figures , des liaisons de phrase, comme des mots : les uns et les autres ne peuvent représenter que des idées, des vues de l'esprit, et ne les représentent qu'Imparfaitement.

Les difiërentes qualités du style, comme la clarté, l'élégance, l'énergie, la couleur, le mouvement, etc., dépendent donc essentiellement de la nature et du choix des idées; de l'ordre dans lequel l'esprit les dispose; des rapports sensibles que l'imagination y attache; des sentiments enfin que l'ame y associe, et du mouvement qu'elle y imprime.

Le grand secret de varier et de faire contraster les images, les formes et les mouvements du discours, suppose un goût délicat et éclairé : l'harmonie, tant des mots que de la phrase , dépend de la sensibilité plus ou moins exercée de l'organe; la correction ne demande que la connoissance réfléchie de sa langue.

Dans l'art d'écrire, comme dans tous les beauxarts, les germes du talent sont l'œuvre de la nature ; et c'est la réflexion qui les développe et les perfectionne.

Il a pu se rencontrer quelques esprits qu'un heureux instinct semble avoir dbpensés de toute étude , et qui, en s'abandonnant sans art aux mouvements de leur Imagination et de leur pensée, ont écrit avec grâce, avec feu, avec intérêt ; mais ces dons naturels sont rares : ils ont des bornes et des imperfections très marquées , et ils n'ont jamais suffi pour produire un grand écrivain.

Je ne parle pas des anciens, chez qui l'élocution étoit un art si étendu et si compliqué; je citerai Despréaux et Racine, Bossuel et Montesquieu , Voltaire et Rousseau : ce n'éloit pas l'instinct qui produisoit sous leur plume ces beautés, ces grands effets auxquels notre langue doit tant de richesse et de perfection; c'est l'efTet du génie sans doute, mais du génie éclairé par des études et des observations profondes.

Quelque universelle que soit la réputation dont jouit La Brayère, il paroitra peut-être hardi de le placer , comme écrivain , sur la même ligne que les grands hommes qu'on vient de citer; mais ce n'est qu'après avoir relu , étudié , médité ses Caractères , que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang de ce qu'il y a de plus parfait dans notre langue.

Sans doute La Bruyère n'a ni les élans et les traits sublimes de Bossuel; ni le nombre, l'abondance et l'harmonie de Fénelon ; ni la grâce brillante et abandonnée de Voltaire; ni la sensibilité profonde dé Rousseau : mais aucun d'eux ne m'a paru réunir au même degré la variété , la finesse et l'originalité des formes et des tours qui éloiment dans La Bruyère.

NOTICE SUR LA BRUYÈRE

n n'y a peat-étre pas une beauté de style propre à notre idiome, dont on ne trouve des exemples et des modèles dans cet écrivain.

Despréaux observoit, à ce qu'on dit, que La Bruyère , en évitant les transitions , s'étoit ^argné ce qu'il y a de plus diOicile dans un ouvrage. Celte observation ne me paroit pas digne d'un si grand maître. Il sa voit trop bien qu'il y a dans l'art d'écrire des secrets plus importants que celui de trouver ces formules qui servent à lier les idées, et à unir les parties du discours.

Ce n'est point sans doute pour éviter les transitions que La Bruyère a écrit son Livre par fragments, et par pensées détachées. Ce plan oonvenoit mieux à son objet ; mais il s'imposoit dans l'exécution une tâche tout autrement difficile que celle dont il s'étoit dispensé.

L'écueil des ouvrages de ce genre est la monotonie. La Bruyère a senti vivement ce danger : on peut en juger par les efforts qu'il a faits pour y échapper. Des portraits , des oY)servations de mœurs , des maximes générales, qui se succèdent sans liaison; voilà les matériaux de son Livre. Il sera curieux d'observer toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie pour varier à l'infini , dans un cercle si borné , ses tours, ses couleurs et ses mouvements. Cet examen, intéressant pour tout homme de goût, ne sera peutêtre pas sans utilité pour les jeunes gens qui cultivent les lettres et se destinent au grand art de l'éloquence.

Il seroit diflicile de définir avec précision le caractère distinctif de son esprit : il semble réunir tous les genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, éloquent et railleur, fin et profond, amer et gai, il change avec une extrême mobilité de ton, de personnage, et même de sentiment, en parlant cependant des mêmes objets.

Et ne croyez pas^ue ces mouvements si divers soient l'explosion naturelle d'une ame très sensible, qui, se livrant à l'impression qu'elle reçoit des objets dont die est frappée, s'irrite contre un vice, s'indigne d'un ridicule, s'enthousiasme pour les mœurs et la vertu. La Bruyère montre par-tout les sentiments d'un honnête honmie ; mais il n'est ni apôtre, ni misanthrope. Il se passionne , il est vrai; mais c'est conune le poète dramatique qui a des caractères opposés à mettre en action. Racine n'est ni Néron, ni Burrhus ; mais il se pénètre fortement des idées et des sentiments qui appartiennent au caractère et à la situation de ces personnages , et il trouve dans son imagination échauffée tous les traits dont il a besoin pour les peindre.

Ne dierchons donc dans le style de La Bruyère ni l'expression de son caractère, ni l'épanchement in-

volontaire de son ame : mais observons les Ibnnes diverses qu'il prend tour-Â-tour pour noos intéresser ou nous plaire.

Une grande partie de ses pensées ne pouvoît guère se présenter que comme les résultats d'une observation tranquille et réfléchie ; mais, quelque vérité, quelque finesse , quelque profondeur même qu'il j eût dans les pensées , cette forme froide et monotone auroit bientôt ralenti et fatigué l'attention, si elle eàt été trop continûment prolcmgée.

Le philosophe n'écrit pas seulement pour se fidre lire, il veut persuader ce qu'il écrit; et la connctionde l'esprit, ainsi que l'émotion de i'ame, est toujours proportionnée au degré d'attention qo'oo donne aux paroles.

Quel écrivain a mieux connu l'art de fixer l'attefttion par la vivadté ou la singularité des tours^etde la révdller sans cesse par une inépuisable variété?

Tantôt il se passionne et s'écrie avec une sorte d'enthousiasme : « Je voudrois qu'il me fût permis « de crier de toute ma force à ces bonmies saints « qui ont été autrefois blessés des femmes : Ne les « dirigez point; laissez à d'autres le soin de leor a salut.»

Tantôt, par un autre mouvement aussi extraordinaire, il entre brusquement en scène : « Fuyez, re- « tirez- vous; vous n'êtes pas assez loin.... Je sois, « dites-vous, sous l'autre tropique.... Passez soosle c< pôle et dans l'autre hémisf^ère.... M'y voilà.... « Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sorla « terre un homme avide, insatiable, inexorable, etc.» C'est dommage peut-être que la morale qui en résulte n'ait pas une importance proportionnée an mouvement qui la prépare.

Tantôt c'est avec une raillerie amère ou plaisante qu'il apostrophe l'homme vicieux ou ridicule :

« Tu te trompes , Philémon , si avec ce carrosse a brillant, ce grand nombre de coquins qui tesnia vent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses a qu'on t'en estime davantage : on écarte tout cet « attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqa'A « toi, qui n'es qu'un fat.

« Vous aimez, dans un combat ou pendant nn « si^, à paroitre en cent endroits, pour n'être a nulle part; à prévenir les ordres du général, de « peur de les suivi'e , et à diercher les occasions plo* a tôt que de les attendre et les recevoir : votre va- « leur seroit-elle douteuse ? »

Quelquefois une réflexion qui n'est que sensée est relevée par une image ou un rapport éloigné, qui frappe l'esprit d'une manière inattendue. «Après a l'esprit de discernement , ce qu'il y a au monde de « plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Si La Bruyère avoit dit simplement que rien n'est plus

NOTICE SUR LA BRUYÈRE

rare que Tesprit de disGemement, on n'aaroit pas troQTé cette réflenon digne d'être écrite *.

Cest par des tournures semblables qu'il sait attadier l'esprit sur des observations qui n'ont rien de neaf pour le fond , mais qui deviennent piquantes par un certain air de naïveté sous lequel il sait déguiser la satire.

cil n'est pas absolument impossible qu'une pera sonne qui se trouve dans une grande faveur perde I son procès. »

c C'est une grande simplicité que d'apporter à la < ooar la moindre roture ^ et de n'y être pas gentil- I homme. »

n emploie la même finesse de tour dans le portrait

(fon hiy lorsqu'il dit : alphis met du rouge, mais

• rarement; il n'en fait pas habitude. »

n seroit difficile de n'être pas vivement frappé du

toor aussi fin qu'énei^ique qu'il donne à la pensée

mmuite, malheureusement aussi vraie que pro-

finde : « Un grand dit de Timagène , votre ami ,

« qn'il est un sot ; et il se trompe. Je ne demande pas

c que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit : osez

« seulement penser qu'il n'est pas un sot. »

Cest dans les portraits sur-tout que La Bruyère a

a besoin de toutes les ressources de son talent.

Iliéophraste , que La Bruyère a traduit, n'emploie

poQf peindre ses Caractères que la forme d'énumé-

ntioo on de description. En admirant beaucoup l'é-

^*n grec, La Bruyère n'a eu garde de l'imiter;

% à quelquefois il procède comme lui par énumé-

'>lioo, il sait ranimer cette forme languissante par

HQ art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple.

Relisez les portrails du riche et du pauvre* : ' Giton a le teint frais, le visage plein , la démarche fcnne, etc. Phédon a les yeux creux, le teint écfaaufTé, etc.; » et voyez comment ces mots , il rt riche, il est pauvre, rejetés à la fin des deux OTtraits, frappent comme deux coups de lumière, Qi, en se réfléchissant sur les traits qui précèdent , r^tandent un nouveau jour, et leur donnent un flet extraordinaire.

Quelle éneiigie dans le choix des traits dont il peint %vieiUard presque mourant qui a la manie de plan- «», de bâtir, de faire des projets pour un avenir lifilne verra point! «Il fait bâtir une maison de ■pierre de taille, raffermie dans les encoignures ' par des mains de fer, et dont il assure , en toussant, et avec une voix frêle et débile, qu'on ne

' La Harpe dit, k propos de cette réfletion de La Bruyère : Quel r^iprochement biurre et frivole , pour dire que le disxmemeut est rare ! et puis les diamants et les perles, sont-ce ks choses si rares? » Je ne puis m'empêcher d'être ici du sen- KDt de La Harpe ooDtre l'ingéaieux auteur de la notice.

^oyirs le diapitre VI.

« verra jamais la fin. Il se promèae tous les jours « dans ses ateliers sur les bras d'un valet qui le souci lage; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et leur tt dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour a ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point; ni pour « ses héritiers, personnes viles et qui sont brouil- « lées avec lui : c'est pour lui seul ; et il mourra « demain.»

Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme aimable, comme un fragment imparfait trouvé par hasard, et ce portrait est charmant; je ne puis me refuser au plaisir d'en citer un passage : « Loin de « s'appliquer à vous contredire avec esprit, Artéa NICE s'approprie vos sentiments : elle les croit « siens, elles les étend, elle les embellit : vous êtes « content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir « mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est « toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, a soit qu'elle écrive : elle oulilie les traits où il faut « des raisons; elle a déjà compris que la simplicité « peut être éloquente. »

Gomment donnera-t-il plus de saillie au ridicule d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle vieillit, et qui s'étonne d'éprouver la folblesse et les incommodités qu'amènent l'âge et une vie trop molle? Il en feit un apologue. C'est Irène qui va au temple d'Ëpidaure consulter Esculape. D'abord elle se plaint qu'elle est fatiguée : « L'oracle prononce « que c'est par la longueur du chemin qu'elle vient a de faire. Elle déclare que le vin lui est nuisible ; <c l'oracle lui dit de boire de l'eau. Ma vue s'aflbia blit, dit Irène. Prenez des lunettes, dit Esculape. « Je m'affoiblis moi-même, continue-t-elle; je ne « suis ni si forte , ni si saine que j'ai été. C'est , dit a le dieu , que vous vieillissez. Mais quel moyen de « guérir de cette langueur? Le plus court, Irène, « c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre « aïeule. » A ce dialogue, d'une tournure naïve et originale, substituez une simple description à la manière de Théophraste, et vous ven'ez comment la même pensée fient paroltre commune ou piquante, suivant que l'esprit ou l'imagination sont plus ou moins intéressés par les idées et les sentiments accessoires dont l'écrivain a su l'embellir.

La Bruyère emploie souvent cette forme d'apologue, et presque toujours avec autant d'esprit que de goût. Il y a peu de chose dans notre langue d'aussi parÊiit que l'histoire d'EuiRE ■ : c'est un petit roman plein de finesse, de grâce, et même d'intérêt.

Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la variété des mouvements et des tours que le talent de La Bruyère se foit remarquer : c'est encore par un

> ; oyez le chapitre III.

NOTICE SUR LA BRUYÈRE

choix d'expressions vives, figurées, pittoresques; c'est surtout par ces heureuses alliances de mots, ressource féconde des grands écrivains dans une langue qui ne permet pas , comme presque toutes les autres , de créer ou de composer des mots, ni d'en transplanter d'un idiome étranger.

« Tout excellent écrivain est excellent peintre , » dit La Bruyère lui-même; et il le prouve dans tout le cours de son livre. Tout vit et s'anime sous son pinceau; tout y parle à l'imagination : « La véritable

« grandeur se laisse tiracher et manier elle se

« courbe avec bonté vers ses inférieurs, et revient « sans effort à son naturel. »

« Il n'y a rien, dit-il ailleurs, qui mette plus subi- « tement un homme à la mode , et qui le soulève « davantage , que le grand jeu. »

Veut-il peindre ces hommes qui n'osent &voir un avis sur un ouvrage avant de savoir le jugement du public : « Ils ne hasardent point leurs suffrages; ils « veulent être portés par la foule, et entraînés par a la multitude. »

La Bruyère veut-il peindre la manie du fleuriste : il vous le montre p/anfé et ayant pris racine devant ses tulipes; il en fait un arbre de son jardin. Cette figure hardie est piquante, sur-tout par l'analogie des objets.

« n n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'a- « voir su éviter une sottise. » C'est une figure bien heureuse que celle qui transforme ainsi en sensation le sentiment qu'on veut exprimer.

L'énergie de l'expression dépend de la force avec laquelle l'écrivain s'est pénétré du sentiment ou de l'idée qu'il a voulu rendre. Ainsi La Bruyère, s'élevanl contre l'usage des serments, dit : « Un honnête « homme qui dit oui, ou non^ mérite d'être cru; a son caractère jure pour lui. » ,

Il est d'autres figures de style d'un effet moins frappant , parceque les rapports qu'elles expriment demandent, pour être saisis, plus de finesse et d'attention dans l'esprit ; je n'en citerai qu'un exemple :

« Il y a dans quelques femmes un mérite paisible, « mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles « ne peuvent couvrir de toute leur modestie. »

Ce mérite paisible offre à l'esprit une combinaison d'idées très fines , qui doit, ce me semble , plaire d'autant plus qu'on aura le goût plus délicat et plus exercé.

Mais les grands effets de l'art d'écrire, comme de tous les arts, tiennent sur-tout aux contrastes.

Ce sont les rapprochements ou les oppositions de sentiments et d'idées, de formes et de couleurs, qui, faisant ressortir tous les objets les uns par les autres , répandent dans une composition la variété, le mouvement et la vie. Aucun écrivain peut-être n'a

mieux connu ce secret , et n'en a fidt un plus beo reux usage que La Bruyère. Il a un grand mmibr de pensées qui n'ont d'effet que par le contraste.

« Il s'est trouvé des filles qui «voient de la vertu a de la santé, de la ferveur , et une bonne vocatioo a mais qui n'étoient pas assez riches pour faire dan « une riche abbaye vœu de pauvreté. »

Ce dernier trait , rejeté si heureusement à la fin de la période pour donner plus de saillie an contraste, n'échappera pas à ceux qui aiment à observer daos les productions des arts les procédés de l'artiste. Mettez à la plaoe, a qui n'étoient pas assez riches « pour faire VŒU de pauvreté dans une riche abbaye;* et voyez combien cette légère transposition, quoique peut-être plus favorable à l'harmonie, affoiUiroit l'effet de la phrase ! Ce sont ces artifices que les anciens recherchoient avec tant d'étude, et que les modernes négligent trop : lorsqu'on en trouve des exemples chez nos bons écrivains, il semble que c'est plutôt l'effet de l'instinct que de la réflexion.

On a cité ce beau trait de Florus, lorsqu'il noos montre Scipion, encore enfant, qui croit pour la ruine de l'Afrique : Qui in exitium Africœ cre$cit. Ce rapport supposé entre deux faits naturellement indépendants l'un de l'autre plait à l'imagination, et attache l'esprit. Je trouve un effet semblable daos cette pensée de La Bruyère :

« Pendant qu'Oronte augmente, avec ses années, « son fonds et ses revenus, une fille naît dans qoelaque famille, s'élève, croît, s'embellit, et entre « dans sa seizième année. Il se fait prier à cinquante « ans pour l'épouser, jeune, belle, spirituelle; cet ce homme, sans naissance, sans esprit et sans le « moindre mérite, est préféré à tous ses rivaux. »

Si je vouloLs, par un seul passage , donner à-iafois une idée du grand talent de La Bruyère, et un exemple frappant de la puissance des contrastes dans le style, je citerois ce bel apologue qui contient la plus éloquente satire du faste insolent et scandalenx des parvenus :

« Ni les troubles , Zénobie, qui agitent votre em- « pire , ni la guerre que vous soutenez virilement « contre une nation puissante depuis la mort do roi a votre époux , ne diminuent rien de votre magnifi- « cence.Vous avez préféré à toute autre contréelesiia vesde l'Euphrate , pour y élever un superbe édifice: a l'air y est sain et tempéré ; la situation en est riante; « un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les a dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, a n'y auroient pu dioisir une plus belle demenre « La campagne autour est couverte d'hommes qu a taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent « qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, Va a rain et le porphyre; les grues et les machines g

NOTICE SUR LA BRUYERE

m dans l'air, et font espérer à ceux qui ent vers l'Arabie de revoir à leur retour en foyers ce palais achevé, et dans cette splenni vous desirez de le porter avant de l'iiabi- DUS et les princes vos enfants. ?S'y épargnez grande reine : employez-y l'or et tout l'art us excellents ouvriers; que les Phidias et les s de votre siècle déploient toute leur science ïs plafonds et sur vos lambris; tracez-y de ; et de délicieux jardins , dont l'encliantement il qu'ils ne paroissent pas faits de la main des les; épuisez vos trésors et votre industrie sur ivrage incomparable; et après que vous y anlis , Zénobie , la dernière main , quelqu'un de itres qui habitent les sables voisins de Pal- , devenu riche par les péages de vos rivières, era un jour à deniers comptants cette royale n , pour l'embellir, et la rendre plus digne de de sa fortune. »

n examine avec attention tous les détails de tableau , on verra que tout y est préparé , f gradué avec un art infini pour produire un Ifet. Quelle noblesse dans le début! quelle aïoe on donne an projet de ce palais ! que de ances adroitement accumulées pour en relelagniGcence et la beauté! et, quand l'imagi- I été bien pénétrée de la grandeur de l'objet, amène un pdire, enrichi du péage de vos , qui achète à deniers comptants cette maison , pour V embellir, et la rendre plus B lui.

bien extraonlinaire qu'un homme qui a entre langue de tant de formes nouvelles , et t fait de l'art d'écrire une étude si approait laissé dans son style des négligences , et les fautes qu'on reprocheroit à de médiocres s. Sa phrase est souvent embarrassée; il a structions vicieuses, des expressions incorou qui ont vieilli. On voit qu'il avoit encore magination que de goût , et qu'il recherus la fmesse et l'énergie des tours que l'harle la phrase.

rapporterai aucun exemple de ces défauts , t le monde peut relever aisément; mais il 'e utile de remarquer des fautes d'un autre qui sont plutôt de recherche que de négliet sur lesquelles la réputation de l'auteur t en imposer aux personnes qui n'ont pas un sez sûr et assez exercé, -ce pas exprimer, par exemple , une idée re fausse par une image bien forcée et même ! , que de dire : « Si la pauvreté est la mère rimes, le défaut d'esprit en est le père ? » 3mparaison suivante ne paroU pa^ d'un goût

bien délicat : « Il faut juger des femmes depuis la a chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement , à- « peu-près comme on mesure le poisson , entre tète « et queue. »

On trouveroit aussi quelques traits d'un style précieux et maniéré. Marivaux auroit pu revendiquer cette pensée : « Personne presque ne s'avise de lui- « même du mérite d'un autre. »

Mais ces taches sont rares dans La Bruyère : on sent que c'étoit l'effet du soin même qu'il prenoit de varier ses tournures et ses images ; et elles sont effacées par les beautés sans nombre dont brille son ouvrage.

Je terminerai cette analyse par observer que cet écrivain , si original , si hardi , si ingénieux et si varié, eut de la peine à être admis à l'Académie Françoise après avoir publie ses Caractères. 11 eut besoin de crédit pour vaincre l'opposition de quelques gens de lettres qu'il avoit offensés, et les clameurs de cette foule d'hommes malheureux qui , dans tous les temps , sont importunés des grands talents et des grands succès; mais La Bruyère avoit pour lui Bossuet, Racine, Despréaux, et le cri public : il fut reçu. Son discours est un des plus ingénieux qui aient été prononcés dans cette Académie. Il est le premier qui ait loué des académiciens vivants. On se rappelle encore les traits heureux dont il caractérisa Bossuet, La Fontaine et Despréaux. Les ennemis de l'auteur affectèrent de regarder ce discours comme une satire. Ils intriguèrent pour en faire défendre l'impression ; et , n'ayant pu y réussir, ils le firent déchirer dans les journaux, qui dèslors étoient déjà , pour la plupart , des instruments de la malignité et de l'envie enli-e les mains de la bassesse et de la sottise. On vit éclore une foule d'épigrammes et de chansons où la rage est égale à la platitude , et qui sont tombées dans le profond oubli qu'elles méritent. On aura peut-être peine à croire que ce soit pour l'auteur des Caractères qu'on a fait ce couplet :

Quand La Bruyère se présente , Ponrqnoi faut-il crier haro?

Pour faire un nombre de quarante.

Ne falloit-il pas un zéro?

Cette plaisanterie a été trouvée si bonne, qu'on Va renouvelée depuis à la réception de plusieurs académiciens.

Que reste-t-il de cette lutte éternelle de la médiocrité contre le génie? Les épigrammes et les libelles ont bientôt disparu ; les bons ouvrages restent , et la mémoire de leurs auteurs est honorée et bénie par la postérité.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

Cette réflexion devroit ooosder les hommes supérieurs , dont Tenvie s'eflbrce de flétrir les succès et les travaux; mais la passion de la gloire ^ comme toutes les autres , est impatiente de jouir : l'attente est pénible , et il est triste d'avoir besoin d'être consolé '.

PRÉFACE

Je rends au public ce qu'il m'a prêté : j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage; il est juste que, Fayant achevé avec toute Fattention pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi , je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature , et , s'il se connoit quelques uns des défauts que je touche , s'en corriger. C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins se promettre. Mais , comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de le leur reprocher : ils seroient peut* être pii'es s'ils venoient à manquer de censeurs ou de critiques : c'est ce qui fait que l'on prêché et que l'on écrit. L'oi*ateur et l'écrivain ne sauroient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis ; mab ils devroient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avoient cherché, par leurs discours ou par leurs écrits, que des éloges : outre que l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler , on ne doit écrire que pour l'instruction ; et, s'il arrive que Ton plaise, il ne fiiut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doi*

> On trooTa, dans les papiers de La Brnjrâre, des Dialogues twr le QtOaisme , qa'il n'ayoit qu'ébauchés. Us étoient an nombre de sept : M. Dnpin, docteur de Sorbonne. y en ajouta deux , et publia le tout en 1699. U peut parottre étonnant d'abord que La Bruyère, homme du monde et simple philosophe, se soit engagé dans une dispute théologique. Mais la surprise cesse lorsqu'on Tient à songer que. dans cette querelle qui divisa l'Église et la société . Boasuet oombatUt les erreurs du Quiétisme qnesembloit défendre Fénelon; que La Bruyère devoit sa fortune an premier de ces deux illustres prélats , et qu'U put être porté nar un simple mouvement de reconnoissance à combattre , sous les drapeaux de son bienbitenr , pour une cause qui paroissoit d'aUeun lui être étrangère. Du reste, les Dialogues sur le quiaUmê sont bien peu dignes de son talent. Quelques persoiuMi ont nié qa'il en Ittt l'auteur; on aimerolt à les en croire.

Tent instruire : quand donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour , ni la vivacité des autres , bien qu'elles semblent y être admises pour la variété , pour délasser l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui n suivre , à moins que d'ailleurs eUes ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger , le lecteur peut les condamner , et l'auteur les doit proscrire : voilà la règle. Il y en a une autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue , et de penser toujours , et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les mœurs de ce siècle que je décris : car , bien que je les tire souvent de la cour de France, et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour , ni les renfermer en un seul pays , sans que mon Livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les hommes en généiid, comme des raisons qui entrent dans l'onlredes chapitres , et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les composent. Après cette précaution si nécessaire , et dont on pénètre assez les conséquences , je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte , toute maligne interprétation , toute fausse application, et toute censure ; contre les froids plaisants et les lecteurs mal intentionné^. H faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu , et ni plus ni moins que ce qu'on a lu ; et, si on le peut quelquefois, ce n'est pas assez , il faut encore le vouloir faire : sans ces conditions , qu'un auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits pour l'unique récompense de son travail , je doute qu'il doive continuer d'écrire , s'il préfère du moins sa propre satisfaction à l'utilité de plusieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès Tannée 1680, et avant la cinquième édition, entre l'impatience de donner à mon Livre plus de rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractères, et la crainte de faire dire à quelques uns : Ne finiront-ils point, ces Caractères, et ne verrons-nous jamais autre chqse de cet écrivain ? des gens sages me

DES OUVRAGES DE L'ESPRIT

disoîent d'une part : La matière est solide, utile, agréable, inépuisable ; vivez long-temps, et traitezrla sans interruption pendant que vous vivrez; que pourriez-vous feire de mieux? il D'y a point d'année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume. D'autres, a?ec beaucoup de raison , me faisoient redouter les caprices de la multitude et la légèreté du public , de qui j'ai néanmoins de si grands su* jets d'être content , et ne manquoient pas de me suggérer que , personne presque depuis trente années ne lisant plus que pour lire , il falk»taux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre : que cette indolence avoit rempli les boutiques et peuplé le monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux , d'un mauvais style et de nulle ressource, sans règles et sans la moindre justesse, contraires aux mœurs et aux bienséances, écrits avec précipitation , et lus de même , seulement par leur nouveauté ; et que , si je ne savois qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvois (aire étoit de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si o|qx)sés , et je gardai un tempérament qui les rapprochoit : je ne feignis point d'ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui aToient déjà grossi du double la première édition de mon ouvrage; mais , afin que le public ne fût point obligé de parcourir ce qui étoit ancien pour passer à ce qu'il y avoit de nouveau , et qo'Q trouvât sous ses yeux ce qu'il avoit seulement envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde augmentation par une marque pttticulière : je crus aussi qu'il ne seroit pas inutile de lui distinguer la première augmentatkm par une autre marque plus simple, qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères ; et à aider son choix dans la lecture qu'il ea voudroit faire» : et, comme il pouvoit mindre que ce progrès n'allât à l'infini , j'ajoutois i toutes ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce genre. Que ù qodqa'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole , en msérant dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles remarques , il verra du moins qu'en les confon-

■ (iB a recnodié on nuniiMi. de?eniMiactiienenient

dant avec les anciennes par la suppression entière de ces difféi*ences , qui se voient par apostille , j'ai moins pensé à lui faire rien lire de nouveau, qu'à laisser peut-être un ouvrage de mœurs plus complet , plus fini et plus régulier , à la postérité. Ce ne sont point au reste des maximes que j'ai voulu écrire : elles sont comme des lois dans la morale ; et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur. Je sais même que j'aurois péché contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la manière des oracles elles soient courtes et concises. Quelques unes de ces remarques le sont , quelques autres sont plus étendues : on pense les choses d'une manière différente , et on les explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure , par un parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par une peinture : de la procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions. Ceux enfin qui font des maximes veulent être crus : je consens au contraire que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque mieux.

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