CHAPITRE PREMIER
Des ouvrages de resprit.
Tout est dit : et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs , le plus beau et le meilleur est enlevé : l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes.
Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments : c'est une trop grande entreprise.
C'est un métier que de Caire un livre, conune de faire une pendule. Il iàut plus que de l'esprit pour être auteur. Un magistrat alloit par son mérite à la première dignité , il étoit homme délié et pratique dans les affiaires ; il a fait imprimer un ouvn^ moral qui est rare par le ridicule.
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
Il n'est pas si aisé.de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s* est déjà acquis.
Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donné en feuilles sous le manteau^ aux conditions d'être rendu de même , s'il est médiocre, passe pour merveilleux : l'impression est recueil.
Si l'on ôte de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur , l'épltre dédicatoire, la préface, la table, les approbations, il reste à peine assez de pages pour mériter le nom de livre.
Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable: la poésie, la musique, la peinture, le discours public.
Quel supplice que celui d'entendre déclamer pompeusement un froid discours, ou prononcer de médiocres vers avec toute l'emphase d'un mauvais poète!
Certains poètes sont sujets dans le dramatique à de longues suites de vers pompeux , qui semblent forts, élevés, et remplis de grands sentiments. Le peuple écoute avidement , les yeux élevés et la bouche ouverte , croit que cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins , l'admire davantage ; il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d*applaudir. J'ai cru autrefois , et dans ma première jeunesse , que ces endroits étoient clairs et intelligibles pour les acteurs , pour le parterre et Tamphithéàtre ; que leurs auteurs s'entendoient eux-mêmes ; et qu'avec toute l'attention que je donnois à leur récit , j'avois tort de n'y rien entendre : je suis détrompé.
L'on n'a guère vu , jusqu'à présent , un chefd'œuvre d'esprit qui soit louvrage de plusieurs. Homère a fait l'Iliade ; Virgile , l'Enéide; Tite- Live, ses Décades; et l'Orateur romain , ses Oraisons.
Il y a dans l'art un point de perfection , comme de bonté ou de maturité dans la nature : celui qui le sent et qui Taime a le goût parfait; celui qui ne le sent pas , et qui aime en-deçà ou audelà , a le goût défectueux. Il y a donc un bon ot un mauvais goût , et Ton dispute des goûts avec fondement.
Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes ; ou , pour mieux dire , il y a
peu d'hommes dont l'esprit soit accompagoe d*un goût sûr et d'une critique judicieuse.
La vie des héros a enrichi l'histoire , et l'histoire a embelli les actions des héros : ainsi je ne sais qui sont plus redevables , ou ceux qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière , ou ces grands hommes à leurs historiens.
Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les laits qui louent , et la manière de les raconter.
Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Moïse', Homère, Platon , Virgile , Horace , ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et leurs images : il faut exprimer le vrai , pour écrire naturellement, fortement , délicatement.
On a dû faire du style ce qu'on a fait de ^a^ chitecture ; on a entièrement abandonné l'ordre gothique que la barbarie avoit introduit pour les palais et pour les temples ; on a rappelé le dorique, l'ionique, et le corinthien : ce qu'oo ne voyoit plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on nesauroit en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation.
Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes dans les sciences et dans les ails aient pu revenir au jjoût des anciens, et reprendre enfin le simple et le naturel !
On se nourrit des anciens et des habiles modernes ; on les presse, on en tire le plus que Ton peut, on en renfle ses ouvrages; et quand enfin l'on est auteur, et que Ton croit marcher tout seul , on s'élève contre eux , on les loalr ti'aite , semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé , qui battent leur nourrice.
Un auteur moderne' prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple : il ti!*ela raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages.
■ Quand même on ne le considÈre que comme mi liommc qui a écrit, yote de La Bruyère.
* Il est probable que Ia Bruyère désigne ici Charles Perrault, de l'Académie Françoise, qui Tenoit de Cadre parottre son PabaL'
LkLE DIS ilICISnS BT DES HODUNIS.
DES OUVRAGES DE L'ESPRIT
llarooe que les anciens, quelque inégaux et peo corrects qu'ils soient, ont de beaux traits» 3 les cite ; et ils sont si beaux qu'ils font lire sa cririque.
Quelques habiles' prononcent en faveur des anctens contre les modernes ; mais ils sont suspects , et semblent juger en leur propre cause, taot leurs ouvrages sont faits sur le goût de Tanliquité : on les récuse.
L'on devroit aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez pour les corriger et les estimer.
Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage , est un pédantisme.
Ufiiiut qu'un auteur reçoive avec une égale iDodeslie les éloges et la critique que Ton foit de ses ouvrages.
Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées , il n'y en a qu'une qui soit la bonne; on ne la rencontre pas toujoure en parlant ou en écrivant. Il est vrai néanmoins qu'elle existe , que tout ce qui ne Test point est foible , et ne satisfait point on homme d'esprit qui veut se foire entendre.
Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l'expression qu'il cherchoit depuis loQg-temps sans la connoître, et qu'il a enfin trouvée, est celle qui étoit la plus simple, la plus naturelle , et qui sembloit devoir se présenter d*abord et sans effort.
Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à "toucher à leui*s ouvrages. Gomme elle n'est Ite toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon ■^ occasions , ils se refroidissent bientôt pour 1^ expressions et les termes qu'ils ont le plus
La même justesse d'esprit qui nous fait écrire ^bouneschoses, nous fait appréhender qu'elles ^ le soient pas assez pour mériter d'être lues.
Un esprit médiocre croît écrire divinement : lïnbon esprit croit écrire raisonnablement.
L'on m'a engagé , dit Arîsie , à lire mes ouvrages à Zoïle, je l'ai lait; ils l'ont saisi d'afcord, et, avant qu'il ait eu le loisir de les trouver mauvais , il les a loués modestement en ma presence, et il ne les a pas loués depuis devant l*«onne; je l'excuse, et je n'en demande pas
oiRaGiop.
davantage à un auteur ; je le plains même d'avoir écouté de belles choses qu'il n'a point faites.
Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d'auteur, ont ou des passions , ou des besoins qui les distraient et les rendent fi*oids sur les conceptions d'autruf: personne presque, par la disposition de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n'est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage.
Le plaisir de la critique nous 6te celui d'être vivement touchés de très belles choses.
Bien des gens vont jusqu'à sentir le mérite d'un manuscrit qu'on leur lit» qui ne peuvent se déclarer en sa fiiveur, jusqu'à ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression , ou quel sera son sort parmi les habiles : ils ne hasardent point leurs suffrages, et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude. Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuvé cet ouvrage , et que le public est de leur avis.
Ces ^ens laissent échapper les plus belles occasions de nous convamcre qu'ils ont de la capacité et des lumières, qu'ils savent juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un bel ouvrage tombe entre leurs mains; c'est un premier ouvrage, l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom , il n'a rien qui prévienne en sa feveur : il ne s'agit point de fbire sa cour ou de flatter les grands en apphudissant à ses écrits. On ne vous demande pas , Zélotex , de vous récrier : c C'est un chef- € d'œuvre de l'esprit; l'humanité ne va pas plus € loin ; c'est jusqu'où h parole humaine peut « s'élever : on ne jugera à l'avenir du goût de € quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour € cette pièce ! i phrases outrées , dégoûtantes , qui sentent la pension ou l'abbaye; nuisibles à ceh même qui est louable, et qu'on veut louer. Que ne disiez-vous seulement : Voilà un bon livre? Vous le dites, il est vrai, avec toute la France , avec les étrangers comme avec vos compatriotes, quand il est imprimé par toute l'Europe, et qu'il est traduit en plusieurs langues : il n'est plus temps.
. Quelques uns de ceux qui ont lu un ouvrage m lypportent certains traits dont ils n'ont pas # 17
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
compris le seod, et qu'ils altèrent encore par tout ce qu'ils y mettent du leur ; et ces traits ainsi corrompus et défigurés , qui ne sont autre chose que leurs propres pensées et leurs expressions, ils les exposent à la censure, soutiennent qu'ils scHit mauvais, et tout le monde convient qu'ils sont mauvais; mais l'endroit de l'ouvrage que ces critiques croient citer, et qu'en effet ils ne citent point, n'en est pas pire.
Que dites-vous du livre (ÏHermodore? Qu'il est mauvais, répond Anihime; qu'il est mauvais; qu'il est tel, continue-t-il , que ce n'est pas un livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle. Mais l'avez-vous lu? Non, dit Anthime. Quen'ajoute-t-ilqueFufoi^etJféiafita l'ont condamné sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de Mélanie?
Arsène, du plus haut de son esprit , contemple les hommes ; et, dans l'éloignement d'oii il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse. Loué , exalté , et porté jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s'admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu'il a • posséder tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais : occupé et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles : élevé par son caractère au - dessus des jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d'une vie suivie et uniforme; et il n'est responsable de ses inconstances qu'à ce cercle d'amis qui les idolâtrent. Eux seuls savent juger, savent penser, savent écrire, doivent écrire. Il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit si bien reçu dans le monde, et si universellement goûté des honnêtes gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire, incapable d'être corrigé par cette peinture, qu'il ne lira point.
Théocrine sait des choses assez inutiles; il a des sentiments toujours singuliers, il est moins profond que méthodique^ il n'exerce que sa mémoire; il est abstrait, dédaigneux, et il semble toujours rire en lui-même de ceux qu'il croit ne le valoir pas. Le hasard iait que je lui lis mon ouvrage, il l'écoute. Est-il lu, il me parle du sien. Et du vôtre, me direz- vous, qu'en pense-t-il? Je vous l'ai déjà dit, il me parle du sien.
Il n'y a point d'ouvrage si accompli q^ ne
fondit tout entier au milieu de la critique , si son auteur vouloit en croire tous les censeurs, qui ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins.
C'est une expérience élite, que, s'il se trouve dixpersonnesqui eilisicent d'un livre une expression ou un sentiment. Ion en fournit aîsémeot un pareil nombre qui les réclame ; ceux-ci s'écrient : Pourquoi supprimer cette pensée? die est neuve, elle est belle , et le tour en est admirable; et ceux-là affirment, au contraire, ou qu'ils auroient négligé cette pensée , ou qu'ils lui auroient donné un autre tour. Il y a uo terme , disent les uns , dans votre ouvrage, qui est rencontré, et qui peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est hasardé, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez œ que vous voulez peut-éti*e faire entendre : et c'est du même trait et du même mot que tous ces gens s'expliquent ainsi; et tous sont connoisseurs et passent pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors être de l'avis de ceux qui l'approuvent?
Un auteur sérieux n'est pas obligé de remplir son esprit de toutes les extravagances , de toutes les saletés , de tous les mauvais mots que l'on peut dire, et de toutes les ineptes applications que l'on peut faire au sujet de quelques endroits de son ouvrage , et encore moins de les supprimer. Il est convaincu que, quelque scrupuleuse exactitude que l'on ait dans sa manière d'écrire, h raillerie froide des mauvais plaisants est un mal inévitable , et que les meilleures choses ne leur servent souvent qu'à leur (aire rencontrer une sottise.
Si certains esprits vifs et dédsifis étoient crus» ce seroit encore trop que les termes pour exprimer les sentiments ; il iaudroit leur parler par signes, ou sans parler se Caire entendre. Quelque soin qu'on apporte à être serré et concis , et quelque réputation qu'on ait d'être tel , ils vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout à suppléer, et n'écrire que pour eux seuls; ils codçoivent une période par le mot qui h commeoce, et par une période tout un chapitre : leur aveivous lu un seul endroit de l'ouvrage, cestasr sez ; ils sont dans le fait et entendent l'ouvrage. Un tissu d'énigmes leur seroit une lecture dir vertissante; et c'est une perte pour eux que ce style estropié qui les enlève soit rare, et que
DES OUVRAGES DE L'ESPRIT
pea (Tëcrivains 8*en accommodent. Les comparaisons tirées d'un fleuve dont le cours , quoique rapide, est égal et uniforme, ou d*un embrasement qui, poussé par les vents, s*épand tu loin dans une forêt où il consume les cbénes et les pins , ne leur fournissent aucune idée de râoquenoe. Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne , ou un éclair qui les éblouisse , ib vous quittent du bon et du beau.
Quelle prodigieuse distance entre un bel ountige et un ouvrage parfait ou régulier ! Je ne siis s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre. Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime , que d'éviter toutes sortes de fautes. Le Cid n'a enqu'nne voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration : il s'est vu plus fort que l'autorité et la politique, qui ont tenté vainement de le détruire; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d'opinions et de sentiments, les grands et le peuple : ils s'accordent tous à le savoir de mémoire , et à prévenir au théâtre les acteurs qui le récitent. Le Cid enfin est l'un des plus beaux poèmes que l'on poisse faire ; et l'une des meilleures critiques qui aient été faites sur aucun sujet , est celle du Cid.
Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'die vous mspire des sentiments nobles et oon^ax, ne cherchez pas une autre règ^e pour juger de l'ouvrage ; il est bon , et (ait de lain d'ouvrier.
Capys, qui s'érige en juge du beau style, et qni croit écrire comme Bouhours et Rabutin , résiste à la voix du peuple, et dit tout seul que Damu n'est pas un bon auteur. Damis oèdeàla multitude, et dit ingénument, avec le paUic , que Capys est un froid écrivain.
Le devoir du nouvelliste est de dire : II y a 01 tel livre qui court, et qui est imprimé chez Cramoisy, en tel caractère ; il est bien relié , et CD beau papier; il se vend tant. U doit savoir jusqu'à r^iseigne du libraire qui le débite : a foUe esc d'en vouloir faire la critique.
Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique.
Le nouvelliste se couche le soir trauquillement sur une nouvelle qui se corrompt la nuit , et qu'il est obligé d'abandonner le matin à son
Le philosophe consume sa vie à observer les hommes , et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule : s'il donne quelque tour à ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité qu'il a trouvée dans tout le jour nécessan*e pour faire l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure , s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il y a de l'esprit ; mais il leur renvoie tous leurs éloges qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il porte plus haut ses projets , et agit pour une fin plus relevée : il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.
Les sots lisent un livre , et ne l'entendent point ; les esprits médiocres croient l'entendre parfaitement; les grands esprits ne l'entendent quelquefois pas tout entier ; ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair. Les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l'est point , et ne pas entendre ce qui est fort intelligible.
Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage. Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d'esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments ; rien ne leur est nou^'eau; ils admirent peu, ils approuvent.
Je ne sais si l'on pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit , plus de tour, plus d'agrément, et plus de style, que l'on en voit dans celles de Balzac et de Voiture. Elles sont vides de sentiments qui n'ont régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet qw d'un long travail et d'une pénible recherche : eUes sont heureuses dans le choix des termes , qu'elles placent si juste, que , tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent. Il n'appartient qu'à eUes de faire lire dans un seul mot tout un sentiment , et 4e rendre délicatement une pensée qui est
LES CARACTÈRES
(léticatc. Eues om un encliainemeDt de discours inimitable qui se suil naturellement, et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étoient toujours correctes, j'oserois dire que les lettres de quelques unes d'entre elles seroient peutêtre ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit ^
Il n a manqué à Térence que d'être moins froid : quelle pureté, quelle exactitude, quelle politesse , quelle élé{pmce, quels caractères! Il n'a manqué a Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme , et d'écrire purement : quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne plaisanterie, quelle imitation des mœurs, quelles images, et quel fléau du ridicule! Âlais ciuel bomme on auroit pu faire de ces deux comiques !
J'ai lu MALnERBE et Théophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec cette différence, que le premier, d'un style plein et uniforme, montre tout à-la-fois ce qu'elle a de plus beau et de plus" noble , de plus naïf et de plus simple ; il en fait la peinture ou Tbistoire. L'autre, sans choix, sans exactitude, d'une plume libre et inégale, tantôt charge ses descTiptions, s'appesantit sur les détails; il fait une anatomîe : tantôt il feint , il exagère, il passe le vrai dans la nature , il en fait le roman.
Ronsard et Balzac ont eu , chacun dans leur genre , assez de bon et de mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et^n prose.
Marot, par son tour et par son style , sembte avoir écrit depuis Iionsard : il n'y a guère entre ce premier et nous que la différence de quelques mots.
Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne lui ont seryi. Ils l'ont retardé dans le chemin de ki perfection ; ils l'ont exposé ù la manquer pour toujours , et à n'y plus revenir. U est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si fociles.
' Tout ce passage sembleroit avoir été inspiré par la lecture des Lettres de madame de Sévigné; et il en seroit le plus bel ■éiagfi. Le recueiln'en fut cependant publié que bng-temps après la mort de La Bruyère ; mais peut-ètreen avoit-H eu oonnoiflance pendant qu'elles circuloient manuscrites. Au reste . madame de Sévigné n'étoit pas la seule femme de cette époque qui écrivit des' lettres avec im abandon plein de grâce et une piquante originalité de style.
DE LA BRUYÈRE
u*aient su foire ne Ronsard, d'ailleurs pleines verve et d'enthousiasnae, un plus grand poêle que Ronsard et que Marot, et, au contraire, que Belleau, Jodeîle et Samt-Gelais , aient été si tôt suivis d'un Racan et d'un Malherbe; et que notre langue, à peine corrompue, se soit vue reparée.
Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits : tous deux avoient assez de génie et de naturel pour pou-* voir s'en passer, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'à rire dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible. Son Uvre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimère, c'est le visage d'une beilo femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre béte plus difforme : c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une saie coiTuption. Où il est mauvais, il passe biea loin au-delà du pire , c'est le charme de la ca* naille ; où il est bon , il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats.
Deux écrivains ■ dans leurs ouvrages ont blâmé Montaigne , que je ne crois pas , aussi bien qu'eux , exempt de toute sorte de blâme : il paroit que tous deux ne l'ont estimé en nulle manière. L'un ne pensoit pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; l'autre pense trop subtilement pour s'accommoder de pensées qui sont naturelles.
Un style grave , sérieux , scrupuleux , va fort loin : on lit Amyot et Coeffeteau : lequel lit-on de leurs contemporains? Balzac, potir les termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture : mais si oe dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel, n'est pas moderne, et ne ressemble en rien à nos écrivains, c'est qu'il leur a été plus facile de le négliger que de l'imiter ; et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre.
Le H. G.* est immédiatement au-dessous
■ Nicole et le P. Malefarancfac. Le premier est celui qui d( pense fias assez , et le second celui qui pense trop subtilement
» Lb Hucure galant , par de Visé. C'est par ces initiales H G. , dont la première est fausse , qu'jf est désigné dans Coules le éditions des GABAcrkHis, faites du yivant de La Bruyère. 11 d. lui-même , dans la préfoce de son discours de réception à r Aca demie Fraiii^oiae , c^u'il a poussé le soin d'éviter les applicatîooi
DES OUVRAGES DE L'ESPRIT
(lu rieo : ii y a bien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre, qu'il y a de sottise à racheter : c'est ignorer le goût du peuple que (le ne pas hasarder quelquefois de grandes Ëdaises.
L'on voit bien que Yopéra est l'ébauche d'un giand spectacle : il en donne l'idée.
Je ne sais pas comment V opéra, avec une uttsique si parfaite et une dépense toute royale , a pu réussir à m'ennuyer.
Il y a des endroits dans Yopéra qui laissent en désirer d'auti'es. H échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle, c'est faute (le théâtre, d'action, et de choses qui intéitssent.
L'opéra jusqu'à ce jour n'est pas un poème, (A sont des vers ; ni un spectacle , depuis que les nuidiines ont disparu par le bon ménage SAmphwn et de sa race ' : c'est un concert, OQ ce sont des voix soutenues par des inslruioents. C'est prendre le change , et cultiver un nauvaisgoût, que dédire, comme Ton fait, que la machine n'est qu'un amusement d'en- £mts, et qui ne convient qu'aux marionnettes : elle augmente et embellit la fiction , soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre , où elle jette encore le merveilleux. U ne faut point de vols , aide chars, ni de changements, aux Bérénices* et à Pénélope'; il en faut aux opéras : et le propre de oe spectacle est de tenir les esprits , fes yaix et les oreilles , dans un égal enchaniement.
Ds ont fiait le théâtre ces empressés, les macJÉies, les ballets , les vers , la musique, tout le spectacle ; jusqu'à la salleou s'est donné le specta- (fc,j'entendsletoitet les quatre murs dès leurs fondements : qui doute que la chasse sur l'eau , l'endianiement de la table 4, la merveille ^ du labyrinthe, ne soient encore de leur invention ?
Aneta Jmqn'k emplorer quekpieCDU des lettres MUales qui n'nt qu'une significntion vaine et incertainp; c'en est ici un. simple.
■ LoUi, el ton école, sa fomille.
> U Biftinics de Corneille et. celle de Racine,
' La Pi!«iLore de l'abbé Genest, représentée en 1684.
4 ftendez^on» de dusse dans la forêt de Gliantilly. Note de lu Bruyère,
' Cottation très ingénieuse donnée dans le labyrintbede Cban- Hftr.. ifple de La Bruire.
J'en juge par le mouveraeul qu'ils se donnent , et par Tair content dont ih» s'appkiudissent sur tout le succès. Si je me trompe , et qu'ils n'aient contribué en rien à celte fête si superbe, si galante, si long - temps soutenue , et où un seul a suffi pour le projet et pour la dépense , j'admire deux choses , la ti^nquillité et le flegme de celui qui a tout remué , comme l'embarras et l'action de ceux qui n'ont rien fait.
Les connoisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix délibérative et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se divisent en des paitis contraires , dont chacun , poussé par un tout autre intérêt que par celui du public ou de l'équité , admire un certain poëme ou une certaine musique, et siffle toute autre. Us nuisent également , par cette chaleur à défendre leurs préventions, et à la faction opposée, et à leur propre cabale : ils découragent par mille contradictions les poètes et les musiciens , retardent le progrès des sciences et des arts, en leur ôtant le fruit qu'ils pour-^^ roient tirer de l'émulation et de la liberté qu'auroient plusieurs excellents maîtres de faire cha-* cun dans leur genre, et selon leur génie, de très beaux ouvrages.
D'où vient que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y pleurer? Est-il moins dans la nature de s'attendrir sur le pitoyable que d'éclater sur le ridicule? Est-ce f altération des traits qui nous retient? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus amère douleur; et Fon détourne son visage pour rire comme pour pleurer en la présence des grands et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre , et à marquer quelque foiblesse , sur-tout en un sujet faux , et dont il semble que l'on soit la dupe? Mais , sans citer les personnes graves ou les esprits forts qui trouvent du foible dans un ris excessif comme dans les pleurs , et qui se les défendent également , qu'attend-on d'une scène tragique? qu'elle, fasse rire? Et d'ailleurs la vérité n'y règne-t-clle pas aussi vivement par ses images que dans le comique ? l'ame ne va-t-elle pas jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir? est-elle même si aisée à contenter? ne lui faut-il pas encore le vraisemblable? Comme donc ce n'est
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
point une chose bizarre d'entendre s'élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d'une comédie , et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et très naïvement exécuté ; aussi l'extrême violence que chacun se fait à contraindre ses larmes» et le mauvais ris dont on veut les couvrir, prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique seroit de pleurer tous franchement et de concert à la vue l'un de l'autre » et sans autre embarras que d'essuyer ses larmes y outre qu'après être convenu de s'y abandonner» on éprouveroit encore qu'il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre que de s'y morfondre.
Le poème tragique vous serre le cœur dès son commencement, vous laisse à peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous remettre ; ou » s'il vous donne quelque relâche , c'est pour vous replonger dans de nouveaux abymes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à la terreur par la .pitié» ou réciproquement à la pitié par le terrible ; vous mène par les larmes, par les sanglots» par l'incertitude, par l'espérance, par la crainte» par les surprises» et par l'horreur » jusqu'à la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, d'entretiens galants» de portraits agréables » de mots doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire rire» suivi à la vérité d'une dernière scène ' où les mutins n'entendent aucune raison , et où pour la bienséance il y a enfin du sang répandu , et quelque malheureux à qui il en coûte la vie.
Ce n'est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises» il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas» si grossier» ou même si fode et si indifférent, qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni possible aux spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique : comment pourroit-il faire le fond ou l'action principale de la comédie? Ces caractères, diton, sont naturels : ainsi par cette règle on occupera bientôt tout l'amphithéâtre, d'un la-
> Sédition, dénouement vulgaire des tragédies. Soie de La Ihuyéie» %
quais qui siffle, d'un malade dans sagan d'un homme ivre qui dort ou qui Y) a-t-il rien de plus naturel? C'est leprof efféminé de se lever tard , de passer m du jour à sa toilette, de se voir au mil se parfumer, de se mettre des moue recevoir des billets et d'y faire réponse ; ce rôle sur la scène, plus long- temps ferez durer» un acte, deux actes» plu naturel et conforme à son original; m aussi il sera froid et insipide*.
Il semble que le roman et la oomédi roient être aussi utiles qu'ils sont m l'on y voit de si grands exemples de ooi de vertu, de tendresse et de désintéresi de si beaux et de si parfaits caractèi quand une jeune personne jette de ià sur tout oc qui l'entoure, ne trouvant sujets indignes et fort au-dessous de oc vient d'admirer, je m'étonne qu'elle so ble pour eux de la moindre foiblesse.
Corneille ne peut être égalé dans droits où il excelle : il a pour lors un c original et inimitable ; mais il est inégal, mières comédies sont sèches, languissant laissoient pas espérer qu'il dût ensuiU loin » comme ses dernières font qu'on i qu'il ait pu tomber de si haut. Dans qi unes de ses meilleures pièces il y a de inexcusables contre les mœurs ; un styk damateur qui arrête l'action et la fait I des négligences dans les vers et dans 1 sion , qu'on ne peut comprendre en un \ homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus é c'est l'esprit , qu'il avoit sublimé , auque redevable de certains vers» les plus I qu'on ait jamais lus ailleurs» de la oon son théâtre qu'il aquelquefois hasardée o règles des anciens, et enfin de ses dénoua car il ne s'est pas toujours assujetti au ( Grecs et à leur grande simplicité ; il a a contraire , à charger la scène d'évènemei il est presque toujours sorti avec succès rable sur-tout par l'extrême variété et l< rapport qui se trouve pour le dessein enl grand nombre de poèmes qu'il a comp semble qu'il y ait plus de ressemblance da
* On ne peut douter ciuc La Bruyère n*alt eu c V Homme à bonnet fortunes , comédie de Baron.
DES OUVRAGES DE L'ESPRIT
de lUcniBy et qui ' tendent un peu plus à une même chose; mais il est égal^ soutenu, toujours le même par-tout , soit pour le dessein et b conduite de ses pièces, qui sont justes, réjalîères, prises dans le bon sens et dans la nature; soit pour la versification, qui est correcte, riche dans ses rimes, élégante, nom- )reuse, harmonieuse : exact imitateur des aniens , dont il a suivi scrupuleusement la netteté !t la simplicité de l'action ; à qui le grand et e merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi |a'à Corneille ni le touchant, ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Polyeucte et bns ks Horaccs? queUe grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus ? Ces passions encore favorites des anciens , que les tragiques aimoientà exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié , ont été oMiDues de ces deux poètes : Oreste , dans \Andromaque de Racine, et Phèdre du même tuteur, comme V Œdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de (aire entre eux quelque comparaison, et de les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre, et par ce qui éclate le plos ordinairement dans leurs ouvrages, peutitre qu'on pourroit parler ainsi : Corneille nous issujettit à ses caractères et à ses idées , Rncine e conforme aux ndtres : celui-là peint les ommes comme ils devroient être, celui-ci s peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le remier de ce que Ton admire, et de ce que on doit même imiter ; il y a plus dans le se- )nd de ce que l'on reconnoît dans les autres. Il de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un ève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, »nue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de lus beau, de plus noble, et de plus impéeux dans la raison, est manié par le prelîer; et, par l'autre, ce qu'il y a de plus flat- ^ur et de plus délicat dans la passion. Ce sont ans celui-là des maximes , des règles , des préceptes ; et, dans celui-ci , du goût et des sentileots. L'on est plus occupé aux pièces de k>nieille; l'on est plus ébranlé et plus attendri
* Et QDi tendent, etc. , est la leçoa de toutes les éditions ori- Ma : dans les éditions modernes on lit, et qu'Us t^^dent, ^Binye n'ai pas cm devoir corriger le texte de La JBniyère. (L.)
à celles de Racine. Corneille est plus moral ; Racine plus naturel. 11 semble que l'un imite Sophocle , et que l'autre doit plus à Euripide.
Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques uns ont de parler seuls et long-temps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de la voix , et à la force des poumons. Les pédants ne l'admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de Fentassement des figures, de l'usage des grands mots et de la rondeur des périodes.
11 semble que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité; et l'éloquence un don de l'ame, lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît.
L'éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d'écrire. Elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois où on ne la cherche point.
L'éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie.
Qu'est-ce que le sublime? Il ne paroît pas qu'on Tait défini. Est-ce une figure? naît-il des figures, ou du moins de quelques figures? tout genre d'écrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands sujetsqui en soientcapables?Peut- 11 briller autre chose dans Téglogue qu'un beau naturel, et dans les lettres fomilières, comme dans les conversations, qu'une grande délicatesse? ou plutôt le naturel et le délicat ne sontils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection? Qu'est-ce que le sublime? Où entre le sublime?
Les synonymes sont plusieurs dictions, ou plusieurs phrases différentes qui signifient une même chose. L'antithèse est une opposition de deux vérités qui se donnent du jour l'une à l'autre. La métaphore, ou la comparaison, emprunte d'une chose étrangère une image sensible et naturelle d'une vérité. L'hyperbole exprime au-delà de la vérité pour ramener l'esprit à la mieux connoître. Le sublime ne peint que la vérité, mais en un sujet noble; il la peint tout entière, dans sa cause et dans son effet; il est l'expression , ou l'image la plus digne de cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique expression , et usent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de l'éclat de l'an-
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
tj thèse, et s'en servent. Les esprits justes, et qui ornent à foire des images qui soient précises , donnent naturellement dans la compa« raison et la métaphore. Les esprits vifis , pleins de feu , et qu'une vaste imagination emporte hoi's des règles et de la justesse, ne peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime , il n'y a même entre les grands génies que les plus élevés qui en soient capables.
Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs , examiner son ])ropre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la première fois, où il n'a nulle part , et que l'auteur auroit soumis a sa critique ; et se persuader ensuite qu'on n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soimême, mais parcequ'on est en effet intelligible.
L'on n'écrit que pour être entendu ; mais il fout du moins en écrivant foire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui renferment un très beau sens. C'est foire de la pureté et de la clarté du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté : que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses frivoles et puériles , quelquefois fades et communes , et d'être moins incertains de la pensée d'un auteur qu'ennuyés de son ouvrage?
Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits; si Ton affecte une finesse de tour, et quelquefois une trop grande délicatesse , ce n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs.
L'on a cette incommodité * à essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale , que l'on n'y voit pas toujours la vérité. Les foits y sont déguisés, les raisons réciproques n'y sont point rapportées dans toute leur force , ni avec une entière exactitude ; et , ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux
> On ne sait si La Bruyère a voulu désigner les jésuites et les janfiéniates; maison peut en dire autant de tous les livres écrits dans (luelque temps que ce soit par des gens de ^kirtis opposés. — Cette note , dont nous ignorons l'auteur , nous a [laru bonne à conserver.
que se disent des hommes graves, qui, d'ui point de doctrine ou d'un foit contesté , se font une querelle personnelle. Ces ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne méritent ni le cours prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s'éteindre, ils deviennent des almanadis de l'autre année.
La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire; et de quelques autres, c'est de n'écrire point.
L'on écrit régulièrement depuis vingt années : l'on est esclave de la construction : l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement françoise : Ton a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers rencontré , et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre. L'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable ; cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.
Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent : ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent délie et de ses principes : ils sortent de lart pour l'ennoblir , s'écartent des règles , sj elles ne les conduisent pas au grand et au sublime; ils marchent seuls et sans compagnie , mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin , toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois derirrégularilé. Les esprits justes, doux, modérés, non seulement ne les atteignent pas , ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point, et voudroicnt encore moins les imiter. Ils demeurent tranquilles dans l'étendue de leur sphère , vont jusqu'à un certain point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières; ils ne vont pas plus loin , parcequ'ils ne voient rien au-delà ; ils ne peuvent au plus qu'être les premiers d'une seconde classe , et exceller dans le médiocre.
Il y a des esprits , si je l'ose dire , inférieurs et subalternes , qui ne semblent faits que pour cti^e le recueil , le registre , ou le magasin de toutes les productions des autres génies. Ils sont plagiaii-es , traducteurs , compilateurs : ils ne pensent point , ils disent ce que les autoui^
DU MÉRITE PERSONNEL
if pensé ; el , coinine le choix des pensées est vention, ils Tonl mauvais, peu juste, et qui s (lëtermine plutôt à rapporter beaucoup de loses que d'excellentes choses : ils n'ont rien original et qui soit à eux : ils ne savent que
qu'ils ont appris ; et ils n'apprennent que
que tout le monde veut bien ignorer, une ence vaine, aride, dénuée d'agrément et itilité , qui ne tombe point dans la conversan , qui est hoi*s de commerce , semblable à e monnoie qui n'a point de cours. On est it à-la*fob étonné de leur lecture et ennuyé leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont IX que les grands et le vulgaire confondent » les savants, et que les sages renvoient au dantisme.
La critique souvent n'est pas une science : st un métier, oii il faut plus de santé que isprit , plus de travail que de capacité , plus labitude que de génie. Si elle vient d'un nune qui ait moins de discernement que de lare, et qu'elle s'exerce sur de certains chares» elle corrompt et les lecteurs et l'écri* in.
le conseille à un auteur né copiste, et qui a Ltréme modestie de travailler d'après quelun , de ne se choisir pour exemplaires que
sortes d'ouvrages où il entre de l'esprit, de lagination, ou même de l'érudition • s'il tteînt pas ses originaux , du moins il en apiche, et il se fait lire. Il doit au contraire ter comme un écueil de vouloir imiter ceux
écrivent par humeur, que le cœur feit par- , à qui il inspire les termes et les figures , pi tirent, pour ainsi dire , de leurs entrailles t ce qu'ils expriment sur le papier : daneux modèles et tout propres à faire tomber is le froid, dans le bas et dans le ridicule, IX qui s'ingèrent de les suivre. £n effet je ois d'un homme qui voudroit sérieusement rier mon ton de voix, ou me ressembler de âge.
Un homme né chrétien et François se trouve itraint dans la satire : les grands sujets lui it défendus; il les entame quelquefois, et se tourne ensuite sur de petites choses^ qu'il lève par la beauté de son génie et de son lie.
H fout éviter le style vain el puéril , de peur
de ressemblera DorîlaseiUandburg'. L'on peut au contraire en une sorte d'écrits hasarder de certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à s'en servir ou à les entendre.
Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle , songe plus à sa personne qu'à ses écrits. 11 faut toujours tendre à la perfection ; et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre.
11 ne faut point mettre im lûdicule où il n'y en a point: c'est se gâter le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres. Mais le ridicule qui est quelque part, il fout l'y voir, Ten tirer avec grâce , et d'une manière qui plaise et qui instruise.
Horace , ou Despréaux , l'a dit avant vous. Je le crois sur votre parole , mais je l'ai dit comme mien. JXe puis -je pas penser après eux une chose vraie, et que d'autres encore penseront après moi?