‹ Moralistes françoisChapitre 118 sur 309 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

he» femmes.

•Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme : leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unesaux autres par les mêmesagréments qu'elles plaisent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions t forment entre elles l'aversion et l'antipathie.

Il y a dans quelques fenunes une grandeur artificielle attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin; un esprit éblouissant qui impose r et que Ton n'estime que parcequ'il n'est pas approfondi. U y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche , qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance; un mérite paisible , mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent , et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.

J'ai vu souhaiter d'être fille , et une belle fille, depuis treize ans jusqu'à vingt-deux , et après cet âge de devenir un homme.

Quelques jeunes personnes ne connoissent pointassezies avantages d'une heureuse nature, et combien il leur seroit utile de s'y abandonner. Elles affoiblissent ces dons du Ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation. Leur son de voix et leur démarche sont empruntés. Elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s'éloignent assez de leur naturel : ce n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins.

Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas , je l'avoue, parler contre sa pensée; c'est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l'on ne se donne point pour ce que l'on paroit être , mais où l'on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer; c'est chercher à imposer aux yeux, et vouloir parottre, selon l'extérieur, contre la vérité; c'est une espèce de menterie.

U faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à-peu-près comme on mesm^e le poisson entre queue et tête.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute , dans la manière de s'embellir , dans le choix des ajustements et de la parure , suivre leur {joôt et leur caprice : mais, si c'est aux hommes qu'elles désirent de plaire , si c'est pour eux qu'eUes se fardent ou qu'elles s'enluminent^ j'ai recueilli les voix , et je leur prononce, delà part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rendent affreuses et dégoûtantes; que le rouge seul les vieillit et les déguise ; qu'ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les mâchoires; qu'ils protestent sérieusement contre tout l'ailifice dont elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d'en répondre devant Dieu , il semble au contraire qu'il leur ait réservé ^e dernier et infaillible moyen de guérir des femmes.

Si les femmes étoient telles naturellement qu'elles le deviennent par artifice , qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu'elles se le font par le rouge et par la peinture dentelles se fardent, elles seroient inconsolables.

Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire , et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté. Elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les. autres femmes : elle oublie du moins que l'âge est écrit sur le visag^. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse défigure enfin sa personne , éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation l'accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : elle meurt parée et en rubans de couleur.

Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de jeunesse , et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les années pour elle ont moins de douze mois , et ne h vieillissent point. Elle le croit ainsi ; et , pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur son visage , et qu'elle place des mouches , elle convient qu'il n'est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet.

avec ses mouches et son rouge , est ridicule.

Les femmes se préparent pour leurs amaDts, si elles les attendent : mais , si elles en sont siu^ prises, elles oublient à leur arrivée l'état où elles se trouvent ; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents ; elles sentent le désordre où elles sont, s'ajustent en leur présence , ou disparoissent un moment, el reviennent parées.

Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.

L'agrément est arbitraire : la beauté est quelque chose de plus réel et de plus indépendant du goût et de l'opinion.

L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites , et d'un mérite si édatant , que l'on se borne à les voir et à leur parler.

Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux : l'on trouve en die tout le mérite des deux sexes.

Il échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup , et qui flatteot sensiblement celui pour qui elles sont faites : il n'échappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires , ils parlent , ils agissent, ils sont empressés , et persuadent moins.

Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté, pour être son contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes , qui n'en guériroient pas sans remède.

Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur accordent : les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.

Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus , jusqu'aux laveurs qu'il a reçues d'elle.

Une femme qui n'a qu'un galant croit n'être point coquette : celle qui a plusieurs galants croit n'être que coquette.

Telle feomne évite d'être coquette par un ferme attachement à un seul, qui passe pour folle par son mauvais choix.

Un anden galant tient à si peu de chose, qu'il cède à un nouveau mari; et cdni-ci dure si peu , qu'un nouveau galant qui survient lui rend le change.

Un anden galant craint ou méprise un nouveau rival y selon le caractère de la personne qu'il sert .

DES FEMMES

Hue manque souvent à un ancien galant, au* es d'une femme qui l'attache , que le nom de m : c'est beaucoup ; et il seroit mille fois rdu sans cette circonstance.

n semble que la galanterie dans une femme »ute à la coquetterie. Un homme coquet , au itraire , est quelque chose de pire qu'un mme galant. L'homme coquet et la femme lanle vont assez de pair.

Il y a peu de galanteries secrètes : bien des naaes ne sont pas mieux désignées par le m de leurs maris que par celui de leurs lants.

Une femme galante veut qu'on l'aime : il suffit me coquette d'être trouvée aimable , et de sser pour belle. Celle-là cherche à engager, lie-cî se contente de plaire. La première passe ccessivement d'un engagement à un autre; seconde a plusieurs amusements tout à-la- Is. Ce qui domine dans l'une , c'est la passion te plaisir; et, dans l'autre, c'est la vanité et i^èretë. La galanterie est un foible du cœur, I peut-être un vice de la complexion ; la coletterie est un dérèglement de l'esprit. La rorae galante se fait craindre, et la coquette fait haïr. L'on peut tirer de ces deux caraores de quoi en faire un troisième , le pire de

lUS.

Une femme foible est celle à qui l'on reproie une faute, qui se la reproche à elle-même, mt le cœur combat la raison ; qui veut guérir, ri«ne guérira point , ou bien tard.

Une femme inconstante est celle qui n'aime lus ; une légère^ celle qui déjà en aime un aue ; une volage, celle qui ne sait si elle aime et i qu'elle aime; une indifférente, celle qui 'aime rien.

La perfidie, si jel'osedire, est unementeriede Date la personne : c'est dans une femme l'art le placer un mot ou une action qui donne le iange , et quelquefois de mettre en œuvre des serments et des promesses qui ne lui coulent pas plus à faire qu'à violer.

Une femme infidèle , si elle est connue pour telle de la personne intéressée , n'est qu'infiilcle ; s'il la croit fidèle , elle est perfide.

On tire ce bien de la perfidie des femmes , {u'elle guérit de la jalousie.

Quelques femmes ont, dans le cours de leur

vie, un double engagement à soutenir, également difficile à rompre et à dissimuler : il ne manque à Fun que le contrat , et à l'autre que le cœur.

A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse , sa fierté , ses dédains , il n'y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive un jour la charmer : son choix est fait, c'est un petit monstre qui manque d'esprit.

Il y a des femmes déjà flétries qui , par leur complexion ou par leur mauvais caractère, sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre , ou d'une femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a besoin d'une vieille.

Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une ruelle , où il défait le magistrat même en cravate et en habit gris , ainsi que le bourgeois en baudrier, les écarte et devient maître de la place : il est écouté , il est aimé ; on ne tient guère plusd'un moment contre uneécharped'or et une plume blanche , contre un homme qui parie au roi et voit les ministres. Il fait des jaloux et des jalouses; on l'admire, il fait envie : à quatre lieues de là il fait pitié.

Un homme de la ville est pour une femme de piH)vince ce qu'est pour une femme de ville un homme de la cour.

A un homme vain > indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance , et des autres avec mépiis ; impétueux, allier, entreprenant, sans mœurs ni probité , de nul jugement et d'une imagination très libre, il ne lui manque plus, pour être adoré de bien des femmes , que de beaux traits et la taille belle.

Est-ce en vue du secret, ou par un goût hy pocondre , que celle femme aime un valet ; cette autre, un moine; et Dorine, sonméfJecin?

Rosâm^ entre sur la scène de bonne grâce : oui , Létie ; et j'ajoute encore qu'il a les jambes bien tournées , qu'il joue bien , et de longs rôles ;

* Sans traduire les noms antiques par des' noms modernes, comme l'ont fait hardiment des fabricateur^ de clcb. on peut croire que , dans tout ce piira^raphe , La Bruyèrr dirige les traits de son ironie amure contre queUfifes grandes dames de ce temps, qui se d»putoient scandaleusement la possession de certaine comédiens, danseurs ou musicIcaH, tris que Baron, Pécourt, cl autres.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

ec qae pour dëdamer parfaitement il ne lui manque» comme on le dit, que de parler avec la bouche : mais est-il le seul qui ait de Tagrément dans ce qu il feit? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus noble et la plus honnête que Ton puisse faire? Roscius d*aiUeurs ne peut être à vous ; il est à une autre ; et quand cela ne seroit pas ainsi , il est retenu : Claudie attend , pour ravoir, qu'il se soit dégoûté de Meualine. Prenez Baihy lie ,hélie : où trouverez-vous, je ne dis pas dans Tordre des chevaliers que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs , un jeune homme qui s'élève si haut en dansant, et qui passe mieux lacapriole? Youdriez-vous le sauteur Cobus , qui, jetant ses pieds en avant , tourne une fois en l'air avant que de tomber à terre? ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande ; et il refuse plus de femmes qu'il n'en agrée. Mais vous avez Dracon^ le joueur de flûte : nul autre de son métier n'enfle plus décemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le flageolet : car c'est une chose infinie que le nombre des instruments qu'il fait parler ; plaisant d'ailleurs , il fait rire jusqu'aux enfants et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul repas? Il enivre toute une compagnie , et se rend le dernier. Vous soupirez, Lélie : est-ce que Dracon auroit lait un choix? ou que malheureusement on vous auroit prévenue? Se seroil-il enfin engagé à Césonte^ qui l'a tant couru , qui lui a sacrifié une si grande foule d'amants , je dirai même toute la fleur des Romains? à Césonie, qui est d'une famille patricienne , qui est si jeune , si belle, et si sérieuse : je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics et exposés par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous , lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé ? Il reste encore Bronte le questionnaire' : le peuple ne parle que de sa force et de son adresse ; c'est un jeune homme qui a les épaules larges et la taille ramassée, un nègre d'ailleurs, un homme noir.

Pour les femmes du monde un jardinier est

> Le boarrean.

un jardinier, et un maçon est un noaçoii; pour quelques autres plus retirées, un maçon est on homme, un jardinier est un homme. Toutesl tentation à qui la craint.

Quelques femmes donnent aux couvents et à leurs amants : galantes et bienfaitrices, eUes ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribih nes et des oratoires où elles lisent des biliels tendres, et où personne ne voit qu'elles ne prient point Dieu.

Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige?

est-ce une femme plus complaisante pour mq mari, plus douce pour ses domestiques, plus appliquée à sa famille et à ses affaires, plus a^ dente et plus sincère pour ses amis; qui soit moins escbve de son humeur, moins attachée à ses intérêts; qui aime moins les oommodilés de la vie; je ne dis pas qui fasse des brgesses à ses enfants; qui sont déjà riches, mais qui, opulente elle-même et accablée du superflo, leur fournisse le nécessaire et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit ; qui soit plus exempte d'amour de soi-même, etd'éloigDementpour les autres; qui soit plus libre de tous attacliements humains? Non , dites-vous, ce n'est rien de toutes ces choses. J'insiste, et je vous demande : Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on' dirige? Je vous entends, c'est une femme qui a un directeur.

Si le confesseur et le directeur ne oobviennent point sur une rj{;le de conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour suvbitre?

Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre si uniment qu'elle s'en puisse passer.

Si une femme pouvoit dire à son confesseur, avec ses autres foiblesses , celles qu'elle a pour son directeur, et le temps qu'elle perd danssoo entretien, peut-être lui seroit-il donné pour pénitence d'y renoncer.

Je voudrois qu'il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes saints qui ont été autrefois blessés des femmes : Fuyez les femmes , ne les dirigez point ; laissez à d'autres le soin de leur salut.

C'est trop contre un mari d'être coquette et dévote : une femme devroit opter.

J'ai différé à le dire, et j'ra ai souffert; mais

DES FEMMES

m'échappe, et j'espère même que ma e sera utile à celles qui, n ayant pas lin confesseur pour leur conduite , n'uicun discernement dans le choix de leurs rs. Je ne sors pas d'admiration et d*émt à la vue de certains personnages e nomme point. J'ouvre de fort grands r eux ; je les contemple : ils parlent , je )reille, je m'informe; on me dit des ) les recueille ; et je ne comprends pas it des gens en qui je crois voir toutes liamétrâlement opposées au bon esprit,

droit, à l'expérience des affaires du

à la connoissance de l'homme, à la de la religion et des mœurs, présuie Dieu doive renouveler en nos jours JUe de l'apostolat, et faire un miracle

personnes , en les rendant capables , iples et petits esprits qu'ils sont , du e dès âmes, celui de tous le plus déliplus sublime : et , si au contraire ils se lés pour un emploi si relevé , si difficile, à si peu de personnes , et qu'ils se perde ne ^ire en cela qu'exercer leurs taiirelset suivre une vocation ordinaire, prends encore moins.

is bien que le goût qu'il y a à deveipositaire du secret des familles , à se lécessaire pour les réconciliations, à * des commissions ou à placer des dois, à trouver toutes les portes ouvertes

maisons des grands, à manger sou- 3 bonnes tables, à se promener en caris une grande ville , et à foire de déii- Btraites à la campagne, à voir plusieurs » de nom et de distinction s'intéresser et à sa santé , et à ménager pour les t pour soi-même tous les intérêts hui vois bien , encore une fois , que cela jt imaginer le spécieux et irrépréhentextedu soin des âmes, et semé dans ^ cette pépinière intarissable de direc-

otion vient à quelques uns, et sur-tout nés, comme une passion, ou comme d'un certain âge, ou comme une a'il feut suivre. Elles comptoient une semaine par les jours de jeu , de , de concert » de mascarade, ou d'un

joli sermon. Elles alloient le lundi perdre leur argent chez Ismene ; le mardi , leur temps chez C/imène; et le mercredi, leur réputation chez Célimène : elles savoient dès la veille toute la joie qu'elles dévoient avoir le jour d'après et le lendemain : elles jouissoient tout à-Ia-fois du plaisir présent et de celui qui ne leur pouvoit manquer; elles auroient souhaité de les pouvoir rassembler tous en un seul jour. C'étoit alors leur unique inquiétude, et tout le sujet de leurs distractions; et, si elles se trouvoient quelquefois à Y opéra , elles y regrettoient la comédie. Autres temps, autres mœurs : elles outrent l'austérité et la retraite ; elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donnés pour voir ; elles ne mettent plus leurs sens à aucun usage, et, chose incroyable I elles parlent peu : elles pensent encore et assez bien d'elles-mêmes, comme assez mal des autres. Il y a chez elles une émulation de vertu et de réforme qui tient quelque chose de la jalousie. Elles ne haïssent pas de primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles iaisoient dans celui qu'elles viennent de quitter par i>olitique ou par dégoût. Elles se perdoient gaiement par la galanterie, par la bonne chère, et par l'oisiveté ; et elles se perdent tristement par la présomption et par l'envie.

Si j'épouse, Hemuu , une femme avare , elle ne me ruinera point; si une joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire; si une prude, elie ne sera point emportée; si une emportée, elle exercera ma patience ; si une coquette , elle voudra me plaire; si une galante, elle le sera peut-être jusqu'à m'aimer; si une dévote*, répondez, Hermas, que dois-j® attendre de celle qui veut tromper Dieu, et qui se trompe elle-même?

Une femme est aisée à gouverner , pourvu que ce soit un homme qui s'en donne la peine. Un seul même en gouverne plusieurs; il cultive leur esprit et leur mémoire, fixe et détermine leur religion ; il entreprend même de régler leur cœur. Elles n'approuvent et ne désapprouvent , ne louent et ne condamnent qu'après avoir consulté ses yeux et son visage. Il est le dépositaire de leurs joies et de leurs chagrins , de leurs desirs, de leurs jalousies, de leurs haines etdeleurs

* Faune dévote. ( t(oU de La Bruifére. )

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

raîme plus , et se console : une femme feit moins de bruit quand elle est quittée , et demeure longtemps inconsolable.

Les femmes g[uénssent de leur paresse par la vanité ou par Tamour.

La paresse, au contraire, dans les femmes vives, est le présage de Tamour.

Il est fort sûr qu'une femme qui écrit avec emportement est emportée; il est moins clair qu'elle soit touchée. Il semble qu'une passion vive et tendre est morne et silencieuse; et que le plus pressant intérêt d'une femme qui n'est plus libre , celui qui l'agite davantage , est moins de persuader qu'elle aime que de s'assurer si elle est aimée.

Glychre n'aime pas les femmes ; elle hait leur commerce et leurs visites, se fait céler pour elles, et souvent pour ses amis , dont le nombre est petit , à qui elle est sévère, qu'elle resserre dans leur ordre , sans leur permettre rien de ce qui passe l'amitié : elle est distraite avec eux, leur répond par des monosyllabes, et semble chercher à s'en défaire. Elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est mieux gardée, et sa chambre plus inaccessible que celles de Mort' thoron^ et d'Hémery*. Une seule, Corinne, y est attendue, y est reçue, et à toutes les heu* res : on l'embrasse à plusieurs reprises ; on croit l'aimer; on lui parle à l'oreille dans un cabinet où elles sont seules ; on a soi-même plus de deux oreilles pour l'écouter ; on se plaint à elle de toute autre qu'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien; elle a la confiance de tous les deux. L'on voit Glycère en partie carrée au bal , au théâtre , dans les jardins publics , surlechemindc Venouze, où l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule en litière sur la route du grand faubourg où elle a un verger délicieux , ou à la porte de Cantate, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de secondes noces , et qui en dit le temps et les circonstances. EUeparoîtordinairementavecune

< Monthoron on Blontauron, trésorier de réfnrgne, le même à qui Coraeille dédU sa tragédie de Giura en le comporaat à Auguste.

> D'Hémery . ou plutôt Emeri . Gis d'un paysan de Sienne , et protégé du cardinal Maiarin , fut d'abord oonthUenr^sénéral sous le surintendant des ânances Nicolas BaiUeul » et derint lui» même sorintendaot aprte la démission du maréchal de La M eilleraye.

Aûff ure plate et négligée , en simple déshabille, sans corps, et avec des mides : elle esl beUeen cet équipage , et il ne loi manque que de la fraîcheur. On remarque néanmoins sur elle une riche attache, qu'elle dérobe avec soin aux yeux de son mari; elle le flatte, elle le caresse; elle invente tous les jours pourluidenouveauxnoms; elle n'a pas d'autre lit que celui de cedier époux, et elle ne veut pas découcher. Le matin , elle se partage entre sa toilette et quelques billets qu'il faut écrire. Un affranchi vient lui parier en se* cret; c'est Parmenon^ qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du maître et la jalousie des domestiques. Qui, à la vérité, f^t mieux conûoftre des intentions, et rapporte mieux une réponse que Parmenon? qui parie moins de ce qu'il faut taire? qui sait ouvrir une porte secrète avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit escalier? qui fait mieux sortir par où l'on est entré?

le ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à saooaaplexiou, qui ne cache aucun de ses défauts , et se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare , qui est trop négligé dans son^ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froîd et taciturne , peut espéra* de défendre le cœur d'une jeune femme contre les entreprises de soii galant, qui emploie la parure et la magnificence, la oMnplaisance, les soins, l'empressement, les dons , la flatterie.

Un mari n'a guère un rival qui ne soit de sa main , comme un présent qu'il a autrefois fait à sa femme. U le loue devant elle de ses belles dents et de sa bdle tète ; il agrée ses soins ; il reçoit ses visites; et, après ce qui lui vient de son crû , rien ne lui paroit de meilleur goût que le gibier et les truffes que oet ami lui envoie. Il donne à souper, et il dit aux conviés : Goètei bien cela , il est de Léandre , et il ne nue coite qu'un grand merci.

U y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari , au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention : vit-il encore? ne vit-il plus? on en doute. Il ne sert dans sa famiUequ'i montrer l'exemple d'un silence timide et d'nne parfaite soumission. U ne lui est dû m douaire ni conventions; mais à cela près, et qu'3 n'ao* couche pas, il est la femme, et elle le oiari. Ils

DES FEMMES

issent les mois entiers dans une même maison as le moindre danger de se rencontrer; il est "SÛ seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paie rôtisseur et le cuisinier ; et c'est toujours chez ladanie qu'on a soupe. Os n'ont souvent rien s commun , ni le lit , ni la table , pas môme le MD : ils vivent à la romaine ou à la grecque; lacun a le sien ; et ce n'est qu'avec le temps , L après qu'on est initié au jargon d'une viUe , u on sait enfin que H. B... est publiquement, qHiis vingt années» le mari de madame L...'. Telle autre femme , à qui ledësordre manque our mortifier son mari, y revient par sa nolesse et ses alliances , par la riche dot qu'elle a pportée , par les charmes de sa beauté , par son lérite , par ce que qudques unsappelleot vertu. U y a peu de femmes si parfaites qu'elles emèdient un mari de se repentir, du moins une Hs le jour , d'avoir une femme , ou de trouver eureux cdui qui n'en a point.

Les douleurs muettes et stupides sont hors usage : on pleure, on récite, on répète, on est touchée de la mort de son mari, qu'on n'en iblie pas la moindre circonstance.

Ne pourroit-on point découvrir l'art de se ire aimer de sa femme?

Une femme insensible est celle qui n'a pas enffe vu celui qu'elle doit aimer.

U y avoit à Smyme une très belle fille qu'on >peloit Ètmre, et qui étoit moins connue dans Bte la ville par sa beauté que par la sévérité ! ses nxBurs, et sur-tout par l'indifférence t'elle conservoit pour tous les hommes , qu'elle yoit , disoit-elle, sans aucun péril , etsansd'aus dispositions que celles où elle se trouvoit ur ses amies ou pour ses frères. Elle necroyoit s la moindre partie de toutes les folies qu'on ioit que l'amour avoit fait faire dans tous les nps; et celles qu'elle avoit vues elle-même, s ne les pouvoit comprendre : elle ne connoist que Tamitié. Une jeune et charmante perme, à qui elle devoit cette expérience , la lui lit rendue si douce , qu'elle ne pensoit qu'à la re durer, et n'imaginoit pas par quel autre ttiment elle pourroit jamais se refroidir sur ui de l'estime et de la confiance, dont elle

B et L soot encore de ceslettres initiales û'\xn& signification te et incertaine y qoe La Bruyère cmployoit pour dépayser tHemrê, et îts dégoùêtr des upplieatûms.

étoit si contente. Elle ne parloit que d'EupAronne , c étoit le nom de cette fidèle amie ; et tout Smyme ne parloit que d'elle et d'Euphrosine : leuramitiépassoit en proverbe. Émire avoit deux frères qui étoient jeunes, d'une excellente beauté , et dont toutes les femmes de la ville étoient éprises : et il est vrai qu'elle les aima toujours cooune une sœur aime ses frères. U y eut un prêtre de Jupiter qui avoit accès dans la maison de son père, à qui die plut, qui osa le lui déclarer, et ne s'attira que du mépris ; un vieillard , qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens, avoit eu la même audace, eut aussi la même aventure. Elle triomphoit cependant, et c'étoit jusqu'alors au milieu de ses frères, d'un prêtre et d'un vieillard , qu'elle se disoit insensible. U sembla que le Ciel voulût l'exposer à de plus fortes épreuves , qui ne servirent néanmoins qu'à la rendre plus vaine , et qu'à l'affermir dans la réputation d'une fille que l'amour ne pouvoit toucher. De trois amants que ses charmes lui aciiuirent successivement , et dont elle ne craignit pas de voir toute la passion, le premier, dans un transport amoureux, se perça le sein à ses pieds ; le second , plein de désespoir de n'être pas écouté , alla se faire tuer à la guerre de Crète; et le troisième mourut de langueur eld'insonmie. Celui qui les devoit venger n'avoit pas encore paru. Ce vieillai*d qui avoit été si malheureux dans ses amours s'en étoit guéri par des réflexions sur son âge et sur le caractère de la personne à qui il vouloit plaire : il désira de continuer de la voir; et elle le souffrit. U lui amena un jour son fils > qui étoit jeune, d'une physionomie agréable, et qui avoit une taille fort noble. Elle le vit avec intérêt; et, conune il se tut beaucoup en la présence de son père, elle trouva qu'il n'avoit pas assez d'esprit, et désira qu'il en eût eu davantage. U la vit seule , parla assez, et avec esprit ; et comme il la regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beauté , elle fut surprise et comme indignée qu'un homme si bien fait et si spirituel ne fi^t pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie» qui voulut le voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosine : il lui dit qu'elle étoit belle; et Émire , si indifférente , devenue jalouse , comprit que Ctésiphon étoit persuadé de ce qu'il disoit, et que non seulement il étoit galant , mais

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

même qu'il étoit tendre. Elle se trouva depuis ce VËtnps moins libre avec son amie : elle désira de les voir ensemble une seconde fois, pour être plus éclaircie ; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus qu'elle ne craignoit de voir, et changea ses soupçons en certitude. Elleséloigne d*£uphrosine , ne lui connoît plus le mérite qui Tavoit charmée, perd le goût de sa conversation : elle ne l'aime plus; et ce changement lui fait sentir que l'amour dans son cœur a pris la place de l'amitié. Ctésiphon et Eupbrosine se voient tous les jours , et s'aiment , songent à s'épouser, s'épousent. La nouvelle s'en ré|)and par toute la ville ; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare de se marier à ce qu'ils aimoient. Émire l'apprend, et s'en désespère. Elle ressent tout son amour ; elle recherche Euphrosine pour le seul plaisir de revoir Ctésiphon ; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa femme , et trouve une maltresse dans une nouvelle épouse ; il ne voit dans Emire que l'amie d'une personne qui lui est chère. Cette fille infortunée perd le sommeil, et ne veut plus manger : elle s'affoiblit ; son esprit s'égare ; elle prend son frère pour Ctésiphon , etelleluiparlecomme à un amant. Elle se détrompe, rougit de son égarement : elle retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les connolt plus. Alors elle craint les hommes , mais trop tard ; c'est sa folie : elle a des intervalles où sa raison lui revient, et où elle gémit de la retrouver. La jeunesse de Smyrne , qui Ta vue si fière et si insensible, trouve que les dieux l'ont trop punie.

ŒAPITRE IV-

Du cœur.

Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.

L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes, exempte même de toute grossièreté. Une femme cependant regarde toujours un hommç comme un homme ; et réciproquement, un homme regarde une femme comme une femme. Cette liaison n'est ni passion ni amitié pure; elle fsài une classe à part.

L'amour naît brusquement, sans autre ré^ flexion, par tempérament, ou par foiblesse : )

un trait de beauté nous fixe, nous dëtennioe. L'amitié, au contraire, se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un loo{; commerce. Combien d'esprit, de bonté de cœur, d'attachement, de scnices et de complaisance, dans les amis, pour faire en plusieurs aonées bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main!

Le temps» qui fortifie les amitiés, affolblit l'amour.

Tant que l'amour dure , il subsiste de solmême, et quelquefois par les choses qui .semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les rigueurs, par Téloignement, par la jalousie. L'amitié, au contraire, a besoin de secours; elle périt foute de soins, de confiance, et de complaisance.

Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié.

L'amour et l'amitié s'excluent l'un l'autre.

Celui qui a eu l'expérience d'un grand amour néglige l'amitié ; et celui qui est épuisé sur l'amitié n'a encore rien fait pour l'amour.

L'amour commence par l'amour, et l'on ne sauroit passer de la plus forte amitié qu'à un amour foible.

Rien ne ressemble mieux à une vive amilic que ces liaisons que l'intérêt de notre amour nous fait cultiver.

L'on n'aime bien qu'une seule fois, c'est la première. Les amours qui suivent sont moios involontaires.

L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.

L'amour qui croit peu à peu, et par degrés, ressemble trop à l'amitié pour être une passioii violente.

Celui qui aime assez pour vouloir aimer ua million de fois plus qu'il ne fait , ne cède en amour qu'à celui qui aime plus qu'il ne voudroit.

Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer quelqu'un plus que soimême, à qui ferai-je plus de plaisir, ou à ceux qui aiment, ou à ceux qui sont aimés?

Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauroient y réussir : ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer; et, si j'ose aiosi parler, ils sont contraints de demeurer libres,

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