‹ Moralistes françoisChapitre 119 sur 309 · DU COEUR · texte numérisé non relu

DU COEUR

Ceux qui s*aiinent d':ri[x)rd avec la plus violente passion contribueni bientôt chacun de leur part à s*aiiner moins, et ensuite à ne s'aimer plus. Qui d un homme ou d'une femme met davantage du sien dans cette rupture? il n'est pas aisé de le décider. Les femmes accusent les hommes d'être volages ; et les hommes disent qu'elles sont légères.

Quelque délicat que l'on soit en amour, on paitionne plus de fautes que dans l'amitié.

C'est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup, de faire, par tout son procédé, d'une personne ingrate une très ingrate.

Il est triste d'aimer sans une grande fortune , et qui nous donne les moyens de combler ce que l'on aime , et le rendre si heureux qu'il n'ait plus de souhaits à faire.

S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu noe grande passion , et qui ait été indifFérente , qoelque important service qu'elle nous rende dans la suite de notre vie, l'on court' un grand risque d'être ingrat.

Une grande reconnoissance emporte avec soi beaucoup de goût et d'amitié pour la personne qui nous oblige.

Être avec des gens qu'on aime , cela suffit : rêver, leur parler, ne leur parler point, penser èeox, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.

Il n'y a pas si loin de la haine à l'amitié que de l'antipathie.

Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie à l'amour qu'à l'amitié.

L'on confie son secret dans l'amitié; mais il édiappe dans l'amour.

L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le cœur : celui qui a le cœur n'a pas besoin de révélation ou de confiance ; tout loi est ouvert.

L'on ne voit dans l'amitié que les défauts qui peuvent nuire à nos amis ; l'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime que ceux dont on souffre soi-même.

Il n'y a qu'un premier dépit en amour, comme la première faute dans l'amitié, dont on puisse faire un bon usage.

Il semble que, s'il y a un soupçon injuste, iMzarre, et sans fondement, qu'on ait une fois appelé jalousie, cette autre jalousie qui est un

sentiment juste , naturel , fondé en raison et sur l'expérience , méfiteroit un autre nom.

Le tempérament a beaucoup de part à la jalousie, et elle ne suppose pas toujours une grande passion : c'est cependant un paradoxe qu'un.violent amour sans délicatesse.

Il arrive souvent que l'on souffre tout jseul de la délicatesse : l'on souffre de la jalousie, et l'on fait soufFrir les autres.

Celles qui ne nous ménagent sur rien , et ne nous épargnent nulles occasions de jalousie, ne mériteroient de nous aucune jalopsie, si l'on se régloit plus par leurs sentiments et leur conduite que par son cœur.

Les froideurs et les relâchements dans^ l'amitié ont leurs causes : en amour il n'y a guère d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés.

L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on ne l'a été de ne pas aimer.

Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre.

IjC commencement et le déclin de l'amour «e

font sentir par l'embslrras où l'on est de se trouver seuls. ■

Cesser d'aimer , preuve sensible que l'homme est borné , et que le coemr a ses limites.

C'est foiblesse que d'aimer ; c'est souvent une autre foiblesse que de guérir.

On guérit comme on se console ; on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer, et toujours aimer.

Il devroit y avoir dans le cœur des sources inépuisables de douleur pour de oertiines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esr prit que l'on sort d'une grande affliction : l'on pleure amèrement, et l'on est sensiblement touché; mais l'on est ensuite si foible, ou si léger, que l'on se coasole.

Si une laide se fiait aimer, ce ne peut être qu'éperdnment; car il faut que ce soi^ ou par une étrange foiblesse de son amant, ou par de plus secrets et de plusinviAcibtes charmes que ceux de la beauté.

L'on est encore long-temps à se voir par habitude, et à se dire de bouche que l'on s'aime » après que les manières disent qu'on ne s'aime plus.

Vouloir oublier quelqu'un c'e^ y penser. L'a-

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

mour a oda de commiun v/ec les scrupules , qu'il s'aigpît par les réflexioiis et les retours que Ton fait pour s'eq délivrer. Il faut , s'il se peut , nej)oiat songa* à sa passion, pour l'afFoiLlir.

L'ûo veut faire tout le bonheur, ou , si cela ne se peut ainsi , tout le malheur de ce qu'on aime.

. Begretter ce que Ton aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce que ('on hait.

Quelque désintëressementqu on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il fisiut quelquefois se contraindre pouf eux et avoir la générosité de recevoir.

Celui-là peut prendre, qui goûte un plaisir abssi délicat à recevoir que soa ami en sent à lui donner.

Donner e*est agir ; ce n'est pas souffrir de ses bieqfÀit^, ni céder à l'importunité ou à la né- .cessité de ceux qui nous demandent.

$ Ton a donnera ceux qâe l'on aimoit , quelque chose qu'il arrive, il n'y a plus d'occasions où l'an doive songer à ses bienfiiits.

On a dit en latin qu'il coûte moins cher de hmp que d'aimer; ou , si l'on veutv que l'amitié e4 plus il charge que la haine. Il est vraiqu^on est dispensé de donner à ses ennemis ; mais ne coAte-t-i( rien de s'en^ venger ? ou , s'il e^ doux et naturel de faire du«0ial à ce que Von haie, Test-iF moins de dire du bien à ce qu'on aime? ne seroit-M pas dur et pénible de ne leur en point 6iire1

Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vientde donner.

Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat y et ainsi sur ua.indigne , ne change pas de nom , et s'il méritoit plus de reconnoissance.

La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.

S'il est vrai que la pitié ou la compassion soit uû retour vers nous-mêmes, qui nous met en la place des malheureux, pourquoi lirent*ils de nous si peu de soulagement dans leurs misères?

H vaut mieux s^exposer à l'ingratitude que de manquer aux miséiables.

L'expérience confirme que la mollesse ou Tindulgence pour soi et la dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice.

Un homme dur au travail et à la peine , inexorable à soi-même , n'est indulgent aux autres que par un excès de raison.

Quelque désagrément qu'on ait à ae trouver chargé d'un indigent, l'on goûte i peine les nouveaux avantages qui le tirait enfin de notre sujétion : de même, la joie que Ton reçoit de l'élévation de son ami est un peu balancée pir la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous, ou s'égaler à nous. Ainsi l'on s'accorde mal avec soi-même ; car l'on veut des dépodants, et qu'il n'en coûte rien : l'on veut aussi le bien de ses amis ; et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en réjouir que l'on commence.

On convie; on invite ; on offre sa maison, sa table, son bien, et ses services : rien ne coule qu'à tenir parole.

C'est assez pour soi d'un fidèle ami; c'est même beaucoup de l'avoir rencontré : (m ne peut en avoir trop pour le service des autres.

Quand on a assez feit auprès de eertaoïes personnes pour avoir dû se les acquérir, si ceh ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est dé ne plus rien faire.

Vivre avec ses ennemis comme s'ils dévoient un jour être nos amis, et vivre avec nos amis comme s'ils pouvoient devenir nos ennemis, n'est ni selon la nature de la haine, ni selon ks règles de l'amitié : ce n'est point une maxime morale, mais politique.

On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui , mieux connus , pourroient avoir rai^ entre nos amis. On doit fiiire choix d'amis si sûrs et d'une si exacte probité , que , venant à cesser de l'être , ils ne veuillent pas abuser de notre confiance , ni se foire craindre comme nos ennemis.

Il est doux de voir ses amis par goût et par estime ; il est pénible de les cultiver par intérêt, c'est «o/ftcifer.

Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut du bien, plutdt que de ceux de qui Voa espère du bien.

On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune, que l'on fait pour des choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de liberté à suivre ses caprices , et tout au contraire de ser> vitude à courir pour son établissement : il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y Uavaii- 1er peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherché.

Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite ne prend pas le chemin de se désespérer s'il ne

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