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CHAPITRE XI

De thomnie.

Ne nous emportons point contre les hommes, en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'eux-mêmes, et l'oubli des autres; ils sont ainsi faits, c'est leur nature : c'est ne pouvoir supporter que la pierre tombe, ou que le feu s'élève.

Les hommes , en un sens , ne sont point légers , ou ne le sont que dans les petites choses : ils changent leurs habits , leur langage , les dehors , les bienséances ; ils changent de goûts quelquefois ; ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises ; fermes et constants dans le mal , ou dans l'indifférence pour la vertu.

Le stoïcisme est un jeu d'esprit et une idée semblable à la république de Platon. Les stolques ont feint qu'on pouvoit rire dans la pauvreté, être insensible aux injures, à l'ingraûtude , aux pertes de biens , comme à celles des parents et des amis; regarder froidement la mort , et comme une chose indifférente , qui ne devoit ni réjouir, ni rendre triste ; n'être vaincu ni par le plaisir, ni par la douleur ; sentir le fer

DE L'HOMME

1 le feu dans quelque partie de son corps sans Dusser le moindre soupir, ni jeter une seule ifQie ; et ce fantôme de vertu et de constance Insi imaginé , il leur a plu de rappeler un sa^e. s ont laissé à Tbomme tous les défauts qu'ils li ont trouvés, et n*ont presque relevé aucun e ses foibles : au lieu de faire de ses vices des idntures affreuses ou ridicules qui senissent i l'en corriger, ils lui ont tracé l'idée d'une perédion et d'un héroïsme dont il n'est point ca- )able , et l'ont exhorté à l'impossible. Ainsi le sage» qui n'est pas , ou qui n'est qu'imaginaire, se trouve naturellement et par lui-même au-desrsus de tous les événements et de tous les maux : oi la goutte la plus douloureuse, ni la colique b plus aiguë , ne sauroient lui arracher une plainte; le ciel et la terre peuvent être renversés sans l'entraîner dans leur chute , et il demeureroit ferme sur les ruines de l'univers; pendant que l'homme qui est en effet sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des jeux, et perd la respiration pour un chien |)erdu, ou pour une porcelaine qui est en

Inquiétude d'esprit, inégalité d'humeur, inconstance de cœur, incertitude de conduite; tous vices de l'ame, mais différents, et qui, avec tout le rapport qui paroit entre eux, ne se supposent pas toujours l'un l'autre dans un même sujet.

11 est difficile de décider si l'irrésolution rend ritûmme plus malheureux que méprisable, de même s'il y a toujours plus d'inconvénient à prendre un mauvais parti qu'à n'en prendre aucun.

Un boomie .inégal n'est pas un seul honmie, ce sont plusieurs : il se multiplie autant de fois qu'A a de nouveaux goûts et de manières différentes; il est à chaque moment ce qu'il D'étoit point, et il va être bientôt ce qu'il n'a iaouiis été ; il se succède à lui-même. Ne denandez pas de quelle complexion il est, mais pieDes sont ses complexions ; ni de quelle hu-r nenr, mais combien il a de sortes d'humeurs, fe vous trompez-vous point ? est-ce Eutkhrcue [uevous abordez? Aujourd'hui, quelle glace our vous ! Hier il vous cherchoit, il vous caessoit , vous donniez de la jalousie à ses amis : )us reoonnolt-il bien? dites-lui votre nom.

^Ménalque * descend son escalier, ouvre sa |)orte pour soitir, il la referme : il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit , et , venant à mieux s'examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons , et que sa chemise est par-dessus ses chausses. S'il marche dans les places , il se sent tout d'un coup rudement frapper à Testomac ou au visage ; il ne soupçonne point ce que ce peut être , jusqu'à ce qu'ouvrant les yeux et se réveillant il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On Fa vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes , et tomber avec lui , chacun de son côté , à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tète pour tête à la rencontre d'un prince et sur son passage , se reconnoitre à peine , et n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un après l'autre ; on lui perd tout, on lui égare tout : il demande ses gants qu'il a dans ses mains , semblable à cette femme qui prenoit le temps de demander son masque lorsqu'elle l'avoit sur son visage. Il entre à l'appartement , et passe sous un lustre où sa perruque s'accroche et demeure suspendue : .tous les courtisans regardent, et rient; Ménalque i*egarde aussi , et rit plus haut que les autres : il cherche des yeux, dans toute l'assemblée, oii est celui qui montre ses oreilles, et à qui il manque une perruque. S'il va par la ville , après avoir fait quelque chemin , il se croit égaré , il s'émeut , et il demande oii il est à des passants , qui lui disent précisément le nom de sa rue : il entre ensuite dans sa maison , d'où il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. U descend du palais; et, trouvant au bas du grand degi*é un carrosse qu'il prend pour le sien , il

> Ceci est moins un caractère particulier qu*un recueil de faiM de distraction : ils ne sauroient être en trop grand nombre , s'ils sont agréables ; car les goûts étant différents, on a à choisir. {La Bruyère.)

> Bien que La Brufëre se défende ici en particulier d'avoir pris pour modèle un homme delà société, et qu'il soit en eiïot difficile de croire qu'un même personnage lui ait fourni tous les traits qu'il rassemble , il parott constant que la plupart de cos traits doivent être atti'ibaés au dac de Drancas, l'homme le plus distrait de son temps.

LES CARACTÈRES DÉ LA BRUYÈRE

se met dedans ; le cocher touche , et croit ramener son maître dans sa maison. Ménalque se jette hors de la portière , traverse la cour, monte l'escalier, parcourt fantichambre , la chambre , le cabinet : tout lui est familier, rien ne lui est nouveau ; il s*assit% il se repose, il est chez soi. Le maître arrive ; celui-ci se lève pour le recevoir, il le traite fort civilement > le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rêve, il reprend la parole : le maître de la maison s'ennuie , et demeure étonné ; Ménalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense: il a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin , il l'espère ; et il prend patience : la nuit arrive qu'il esta peine détrompé. Une autre fois, il rend visite à une femme ; et, se persuadant bientôt que c'est lui qui la reçoit, il s'établit dans son fauteuil, et ne songe nullement à l'abandonner : il trouve ensuite que <^tte dame fait ses visites longues ; il attend à tous moments qu'elle se lève et le laisse en liberté ; mais comme cela tire en longueur, qu'il ^ faim , et que la nuit est déjà avancée , il la prie à souper; elle rit, et si haut, qu'elle le réveille. Lui-même se marie le matin , l'oublie le soir, et découche la nuit de ses noces; et, quelques années après, il perd sa femme, elle meurt entre ses bras , il assiste h ses obsèques; et le lendemain, quand on lui vient dire qu'on a sera , il demande si sa femme est prête, et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre daus une église, et prenant l'ave u- {jle qui est collé a la porte pour un pilier, et sa tasse pour le bénitier, y plonge la main, la porte à son front, lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle et qui lui offre des oraisons. 11 s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu , il se jette lourdement dessus ; la machine plie, s'enfonce , et fait des efforts pour crier ; Ménalque est surpris de se voir à genoux sur les jambes d'un fort petit homme, appuyé sur son dos , les deux bras passés sur ses épaules, et ses deux mains jointes et étendues qui lui prennent le nez et lui ferment la bouche ; il se retire confus , et va s'agenouiller ailleurs : il lire un livi-e pour faire sa prière , et c'est sa

» Voir la note !, page 330.

pantoufle qu'il a prise pour ses Heures, et qu il a mise dans sa poche avant que de sortir. D n'est pas hors de l'église qu'un homme de livrée conri après lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de monseigneur ; Ménalque lui montre la sienne, et lui dit : Voilà toutes h pantoufles que j'cù mir moi. Il se fouille néinmoins, et tire celle de l'évéque de *** qu'il vient de quitter, qu'il a trouvé malade auprès de son feu , et dont , avant de prendre congé de lui, il a ramassé la pantoufle, comme l'un de ses gants (jui étoit à terre : ainsi Ménalque s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. 11 a une fois perdu au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse ; et , voulant continuer déjouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la remettre où il l'a prise : il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; étonné de ce prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d'y voir son chien qu'il a serré pour sa cassette. Il joue au trictrac , il demande à boire , on lui en apporte : c'est à lui à jouer, il tient le cornet d'une main et un verre de l'autre ; et, comme il a une grande soif, il avale les dés et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac , et inonde celui contre qui il joue ; et , dans une chambre où il est familier, il ci*ache sur le ht, et jette son chapeau à terre, en croyant faire tout le contraire. 11 se promène sur l'eau , et il demande quelle heure il est; on lui présente une montre : à peine l'a-t-il reçue, que , ne songeant plus ni à l'heure ni à la montre , il la jette dans la rivière, comme une chose qui l'embarrasse. Lui-même écrit une longue lettre , met de la poudre dessus à plusieurs reprises , et jette toujours la poudre dans l'encrier. Ce n'est pas tout : il écrit une seconde lettre , et après les avoir cachetées toutes deux, il se trompe à l'adresse ; un duc et pair reçoit l'une de ces deux lettres, et, en l'ouvrant, v lit ces mots : Maître Oliuier, ne manquez, sitôt la présente reçue, de m'envoyer ma provision de foin..,. Son fermier reçoit l'autre; il l'ouvre, et se la fait lire; on y trouve : Monseigneur, jiù reçu avec une soumission aveugle les ordres quU a plu à votre grandeur,.. Lui-même encore écrit une lettre pendant la nuit, et, après l'avoir cachetée, il éteint sa bougie; il ne laisse pas

DE L'HOMME

rétre surprisde ne voir goutte, et il sait à p^e oomiDeiit cela est arrivé. Hénalque desœnd l'escalier du Louvre; un autre le monte, à qui il dit: Cest vous que je cherche. Il le prend par la main, le fait descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en sort; il va, il revient sur ses pas, il regarde enfin celui qa'il traîne après soi depuis un quart d'heure ; il est étonné que ce soit lui ; il n'a rien à lui dire ; il lui quitte la main , et tourne d'un autre oAté. Souvent il vous interroge, et il est déjà t»eQ loin de vous quand vous songez à lui répondre; ou bien il vous demande en courant comment se porte votre père ; et, comme vous loi dites qu'il est fort mal , il vous crie qu il en est bien aise. Il vous trouve quelquefois sur son diemin ; il est ravi de vous rencontrer, il sort de ekn vous pour vous entretenir d'une certaine chose. U contemple votre main : Vous avez 1^ , dit-il , un beau rubis ; est-il balais ? U vous quitte e( continue sa route ; voilà l'aflaire importante dont il avoit à vous parler. Se trouve-t-îl en campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve heureux d'avoir pu se dérober à la cour pendant l'auiomne , et d'avmr passé dans ses terres tout le temps de Fontainebleau ; il tient à d'autresd*autresdiscours;puis, revenant à celui-ci: Tons avez eu, lui dit-il , de beaux jours à Fontaind>leau ; vous y avez sans doute beaucoup chassé. U commence ensuite un conte qu'il oublie d'achever; il rit en lui-même, il éclate d'une chose qui lui passe par l'esprit , il répond à sa pensée, i chante entre ses dents , il siffle , il se renverse dans une chaise, il pousse un cri plaintif, il bàiDe , il se croit seul. S'il se trouve à un repas, on voit le pain se multiplier insensiblement sur m assiette; il est vrai que ses voisins en manquent, aussi-bien que de couteaux et de fourchettes , dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a inventé aux tables une grande cuiller pour la commodité du service ; il la prend, b plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sa bouche, et il ne sort pas d'étonnement de voir répandu sur son lii^e et sur ses habits le potage qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le dîner; ou, s'il s'en souvient, et qu'il trouve qu'on lui donne trop de vin, il en Saque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite; il boit le reste tranquillement,

et ne comprend paa pourquoi tout le monde éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on lui a versé de trop. U est un jour ret^u au lit pour quelque incommodité; on lui rend visite, il y a un cercle d'hommes et de femmes dans sa ruelle qui l'entretiennent, et en leur présence il soulève sa couverture et crache dans ses draps. On le mène aux Chartreux; on lui fait voir un cloître orné d'ouvrages, tous de la main d'un excellent peintre; le religieux qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un de ces tableaux : Ménalque, qui pendant la narration est hors du cloître, et bien loin au-delà, y revient enfin, et demande au père si c'est le chanoine ou saint Bruno qui est damné. Il se trouve par hasard avec une jeune veuve ; il lui parle de son défunt mari, lui demande conunent il est mort : cette femme, à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie de son époux, qu'elle conduit depuis la veille de sa fièvre, qu'il se portoitbien, jusqu'à l'agonie* Madame y lui demande Ménalque, qui Tavoit apparemment écoutée avec attention, naviezr vous que celui-là? Il s'avise un matin de foire tout bâter dans sa cuisine; il se lève avant le fruit, et prend congé de la compagnie : on le voit ce jour-là en tous les endroits de la ville, hormis en celui où il a donné un rendez-vous précis pour cette affaire qui l'a empêché de dîner, et l'a fait sortir à pied, de peur que son carrosse ne le fît attendre. L'enlendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses domestiques? Il est étonné de ne le point voir; oii peut-il être? dit-il; que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se présente plus devant moi, je le chasse dès à cette heure : le valet arrive, à qui il demande fièrement d'où il vient; il lui répond qu'il vient de l'endroit où il l'a envoyé , et il lui rend un fidèle compte de sa conunission. Vous le prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas : pour un stupide, car il n'écoute point, et il parle encore moins; pour un fou, car, ou» tre qu'il parle tout seul, il est sujet à de certaines grimaces et à des mouvements de tête involontaires; pour un homme fier et incivil, car vous le saluez, et il passe sans vous regarder,

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

ou il vous regarde sans vous rendre le salut; pour un inconsidéré, car il parle de banqueroute au milieu d*une fiimilJe oii il y a celte tache; d'exécution et d*échafaud devant un homme dont le père y a monté; de roture devant des roturiers qui sont l'iches et qui se donnent pour nobles. De même il a dessein d*élever auprès de soi un fils naturel , sous le nom et personnage d'un valet; et, quoiqu'il veuille le dérobera la connoissance de sa femme et de ses enfants, il lui échappe de l'appeler son fils dix fois le jour. 11 a pris aussi la résolution de marier son fils à la fille d'un homme d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de sa maison et de ses ancêtres, que les Mënalques ne se sont jamais mésalliés. Enfin il n'est ni présent ni attentif, dans une compagnie, à ce qui fait le sujet de la conversation : il pense et il parle tout à-la-fois ; mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il pense; aussi ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite : où il dit non, souvent il faut dire oui; et où il dit oui, croyez qu'il veut dire non : il a, en vous répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne s'en sert point, il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au monde : tout ce que vous pouvez tirer de lui, er encore dans le temps qu'il est le plus appliqué et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots : Oui, vrmnient : Cest vrai : Bon! Tout de bon? Out-rfà : Je pense quoui : Assurément : Ah ciel! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas même placés à propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il paroit être : il appelle sérieusement son laquais monsieur; et son ami, il l'appelle la Verdure : il dit votre révérence à un prince du sang, et votre altesse à un jésuite. Il entend la messe, le prêtre vient à étemuer, il lui dit : Dieu vous assiste! Il se trouve avec un magistrat; cet homme, grave par son caractère, vénérable par son âge et par sa dignité, l'interroge sur un événement, et lui demande si cela est ainsi ; Ménalque lui répond : Oui, mademoiselle. Il revient une fois de la campagne ; ses laquais en livrée entreprennent de le voler, et y réussissent ; ils descendent de son carrosse , lui portent un bout de flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend : arrivé diez soi, il raconte son aventure à ses amis, qui ne

manquent pas de l'interroger sur les dreonstances; et il leur dit : Denumde% à mes ffens, ils y étaient.

L'incivilité n'est pas un vice de l'ame; elle est l'effet de plusieurs vices, de la sotte vanité, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidité , de la distraction , du mépris des autres, de la jalousie : pour ne se répandre que sur les dehors » elle n'en est que plus haïssable, parceque c'est toujours un défaut visible et manifeste ; il est vrai cependant qu'il offense plus ou moins , selon la cause qui le produit.

Dire d'un homme colère, inégal, querelleur, chagrin, pointilleux, capricieux, c'est son humeur, n'est pas l'excuser, comme on le croit, mais avouer, sans y penser, que de si grands défauts sont in*emédiables.

Ce qu'on appelle humeur est une chose trof négligée parmi les honunes; ils devroient comprendre qu'il ne leur sufSt pas d'être bons, mais qu'ils doivent encore paroitre tels, do moms s'ils tendent à être sociables, capables d'union et de commerce, c'est-à-dire à être des hommes. L'on n'exige pas des âmes malignes qu'elles aient de la douceur et de la souplesse: elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de piège pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices; l'on desireroit de ceux qui ont un bon cœur qu'ils fussent toujours pliants, faciles, complaisants, et qu'il fût moins vrai quelquefois que ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.

Le commun des hommes va de la colère à Finjure : quelques uns en usent autrement, ils offensent , et puis ils se fâchent ; la surprise où l'on est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment.

Les hommes nes'attachentpasassez à ne point manquer les occasions de faire plaisir : il semble que Ion n'entre dans un emploi que pour pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se présente d'abord , c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion.

Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et de chacao d'eux en particulier , et jetez-vous ensuite daos i le commerce du monde.

Si la pauvreté est la mère des crimes , le dé- ] faut d'esprit en est le père. j

DE L'HOMME

Il est dififidie qu'un fort malhonnête homme ait assez d'esprit : un génie qui est droit et perçant conduit enfin à la règle , à la probité » à la vertu. H manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre dans le mauvais comme dans le fsmiL : Ion cherche en vain à le corriger par des traits de satire qui le désignent aux autres , et où il ne se reconnoit pas lui-même; ce sont des injures dites à un sourd. Il seroit désirable , pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance publique, qu*un coquin ne le fût pas au point d'être privé de tout sentiment.

Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en naissant, et que nous fortifions par Thabitude ; il y en a d'autres que Von contracte, et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec des mœurs faciles , de la complaisance, et tout le désir de plaire; mais par les traitements que l'on reçoit de ceux atrecqui l'on vit, ou de qui Ion dépend, Ton est bientôt jeté hors de ses mesures , et même de son naturel ; l'on a des chagrins, et une bile que Ton ne se connoissoit point ; l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se trouver dur et épineux.

L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation , et n'ont point voulu parler une même langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d'un même culte; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments , je suis étonné de voir jusqu'à sept ou huit personnes se rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une seule famille.

D y a d'étranges pères , et dont toute la vie ne semble occupée qu'à préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.

Tout est étranger dans l'humeur, les mœurs et les manières de la plupart des hommes. Tel a Tëcu pendant toute sa vie chagrin , emporté , avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui étoit né gai, paisible, paresseux, magnifique , d'un courage fier, et éloigné de toute bassesse : les besoins de la vie, la situation où l'on se trouve, la loi de la nécessité , forcent la nature et y causent œs grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut ik*Hnir : trop de choses qui sont hors de lui l'al-

tèrent, le changent, le bouleversent; il n'est point précisément ce qu'il est, ou ce qu'il paroît être.

La vie est courte et ennuyeuse; elle se passe toute à désirer : l'on remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens ont déjà disparu , la santé et la jeunesse. Ce temps arrive , qui nous surprend encore dans les désirs ; on en est là , quand la ûèwe nous saisit et nous éteint ; si l'on eût guéri, ce n'étoit que pour désirer plus long-temps.

Lorsqu'on désire, on se rend à discrétion à celui de qui l'on espère : est-on sûr d'avoir, on temporise , on parlemente , on capitule^

n est si ordinaire à l'homme dé n'être pas heureux, et si essentiel à tout ce qui est un bien d'être acheté par mille peines, qu'une affaire qui se rend facile devient suspecte. L'on comprend à peine , ou que ce qui coûte si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu'avec des mesures justes l'on doive si aisément parvenir à la fin que Ton se propose. L'on croit mériter les bons succès, mais n'y devoir compter que fort rarement.

L'homme qui dit qu'il n'est pas né heureux poun*oit du moins le devenir par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui ôte cette dernière ressource.

Quoi que j'aie pu dire ailleurs, peut-être que les affligés ont tort : les hommes semblent être néspour l'infortune, la douleur et la pauvreté, peu en échappent; et, comme toute disgrâce peut leur arriver, ils devroient être préparés à toute disgrâce.

Les hommes ont tant de peine à s'approcher sur les affaires , sont si épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés^ veulent si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur appartient , et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je ne sais par où et comment se peuvent conclure les mariages, les contrats, les aa]uisilions, la paix, la trêve, les traités, les alliances.

A quelques uns l'arrogance tient lieu de grandeur ; l'inhumanité , de fermeté ; et la fourberie, d'esprit.

Les. fourbes croient aisément que les autres le sont : ils ne peuvent guère être trompes , et ils ne trompent pas long-temps.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

Je me rachèterai toujours fort volontiers d'être fourbe, par être stupideet passer pour tel.

On ne trompe point en bien ; la fourberie ajoute la malice au mensong^e.

S'il y avoit moins de dupes , il y auroit moins de ce qu'on appdie des hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanité que de distinction d'avoir su , pendant tout le cours de leur vie, tromper les autres. Gomment voulez-vous qu Éropfnle , à qui le manque de psh rôle, les mauvais offices, la fourberie, bien k>in de nuire, ont mérité dés grâces et des bienfaits de ceux même qu'il a ou manqué de servir, ou désobligés, ne présume pas infiniment de soi et de son industrie?

L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes, et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d'exploit, de stnsie, d'tn«^ tcrrogatoire , de promesse , et de plaider contre sa promesse : est-ce qu'il n'y auroit pas dans le monde la plus petite équité? seroit-il, au contraire, rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas dû , ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent?

Parchemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les hommes de leur parole : honte de l'humanité !

Otez les passions, l'intérêt, l'injustice, quel calme dans les plus grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de l'embarras.

Rien n'engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement des parents etdes amis les torts qu'ils ont à son égard , que la réflexion qu'il fait sur les vices de l'humanité , et combien il est pénible aux hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié plus forte que leur intérêt. Comme il connoit leur portée, il n'exige point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils aient de l'équité : il peut haïr les hommes en général, où il y a si peu de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moins qu'il se peut une pareille indulgence.

Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement , et dont l'idée seule nous enlève et nous transporte : s'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne

l'eût pensé ,. on en jouit moins que Ton n'aspire encore à de plus grands.

11 y a des maux effroyables et d'horribles malheurs oh l'on n'ose penser^ et dont la seule me fait frémir : s'il arrive que l'on y tombe, l'on se trouve des ressources que Ton ne se conooissoit point. Ton se roidit contre son infortune, et Ton fait mieux qu'on ne l'espéroit.

Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hérite, qu'un beau cheval, ou un joli dûen dont on se trouve le maître, qu'une tapisserie, qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur , et pour faire moins sentir une grande perte.

Je suppose que les hommes soient étemels sor la terre, et je médite ensuite sur ce qui poiu^ roit me faire connoitre qu'ils se feroient alors une plus grande affaire de leur établissement, qu'ils ne s'en font dans l'état où sont les choses.

Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si eUe est heureuse , il est horrible de b p^re : l'un revient à l'autre.

U n'y a rien que les hommes aiment mieuià conserver, et qu'ils ménagent m(Mns, que leur propre vie.

Irène* se transporte à grands frais en Épidaure, voitËsculapedans son temple , et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieo prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de fah^e : elle dit qu'dle est lesoir sans appétit; l'orade luiordonnede dîner peu : elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies ; et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle d^ vient pesante, et quel remède ; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi , et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : die hi dédare que le vin lui est nuisible; l'orade lui dit de boire de l'eau : qu'elle a des indigestions; et il ajoute quldle fasse diète. Ma vue s'affoiblit, dit Irène : prenez des Innettes, ditEsculape. Je m'affoiblis moi-même, continue-t-eBe, et je qe suis ni si forte ni si saine que j'ai élé : c'est, dit le dieu , que vous vieillissez. Msàs quel moyen de guérir de cette langueur? le plus

' On prétend qu'on médecin tint ce discours à madame de Hontespan aux eaux de Bourbon , où elle alloit souvent pour des maûdies ImagUiaiTes.

DE L'HOMME

court, Irèoô, c est de mourir, comme ont foit wire mère et votre aïeule. Fils d* Apollon, s*é- (TJe Irène, quel conseil medonnez-vous? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et <fui vous feit révérer de toute la terre? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux.? Et ne savoi&je pas tous ces remèdes que vous m'ensei*gnez ? Que n*en usiez-vous donc , répond le dieu , sans venir mecbercher de si loin , et abréger vos jours par un long voyage?

La mort n'arrive qu'une fois, et se iait sentir à tous les moments de la vie : il est plus dur de riftprébender que de la soufFrir.

L'inquiétude, la crainte, l'abattement, n'éloignent pas la mort ; an contraire : je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes , qui sont mortels.

Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est incertain : c'est un indéfini dans le temps , qui tient quelque chose de rinfini et de ce qu*on appelle éternité.

Pensons que , comme nous soupirons présentement pour la florissante jeunesse qui n'est plus, et ne reviendra pomt, la caducité suivra, qui nous fera regretter l'âge viril où nous sommes encore, et que nous n'estimons pas assez.

L'on craint la vieillesse , que l'on n'est pas sàr de ponvcnr atteindre.

L'on espère de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est-à-dire Ton aime la vie, et l'on fuit bmort.

C'est plus tôt fait de céder à la nature et de craindre la mort , que de faire de continuels efforts , s'armer de raisons et de réflexions , et être continuellement aux prises avec soi-même , pour ne la pas craindre.

Si de tous les hommes les uns mouroient , les autres non , ce seroit une désolante affliction que (le mourir.

Une longue maladie semble être (dacée entre b vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent.

A parier humainement , la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à la vieillesse.

La mort qui prévient la caducité arrive plus à propos que celle qui la termine.

Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà vécu ne les conduit

pas toujours à faire de celui qui leur reste à vivre un meilleur usage.

La vie est un sommeil. Les vieillards sont ceux dont le sonuneil a été plus long : ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. S'ils ressent alors sur tout le cours de leurs années, ils ne trouvent souvent ni vertus, ni actions louables qui les distinguent les uns des autres : ils confondent leurs différents âges, ils n'y voi^t rien qui marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vécu. Us ont eu un songe confus, informe, et sans aucune suite : ils sentent néanmoins, comme ceux qui s'éveillent, qu'ils ont dormi long-temps.

Il n'y a pour l'homme que trois événements, naître, vivre, et mourir : il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.

Il y a un temps où la raison n'est pas encore , ou l'on ne vit que par instinct , à la manière des animaux, et dont il ne reste dans la mémoire aucun vestige. D y a un second temps oii la raison se développe, où elle est formée, et où eUe pourroit agir , si elle n'éloit pas obscurcie et comme éteinte par les vices de la complexion , et par un enchaînement de passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusqu'au troisième et dernier âge. La raison, alors dans sa force, devroit produire; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la ma-^ ladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la machine qui est dans son déclin : et ces temps néanmoins sont la vie de l'homme !

Les anfants sont hautains , dédaigneux , colères , envieux , curieux , intéressés , paresseux, volages , timides , intempérants , menteurs , dissimulés ; ils rient et pleurent facilement ; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets ; ils ne veulent point souflrir de mal , et aimait à en faire : ils sont déjà des hommes.

Les enfants n'ont ni passé ni avenir ; et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.

Le caractère de l'enfance paroit unique ; les mœurs dans cet âge sont assez les mêmes ; et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en pénètre la différence : elle augmente avec la raison , parcequ'avec celles croissent les passions et les vices , qui seuls rendent les hommes

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

si dissemblables entre eux, et si contraires ù eux-mêmes.

Les enfants ont déjà de leur ame Timagination et la mémoire , c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus ; et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire» qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire ; qu'ils sont de tous métiers , soit qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages , soit qu'ils imitent les divers artisans par le mouvement et par le geste ; qu'ils se trouvent h un grand festin , et y font bonne c)ière; qu'ils se transportent dans des palais et dans des Ûeux enchantés ; que » bien que seuls , ils se voient un riche équipage et un gi'and cortège ; qu'ils conduisent des armées , livrent bataille , et jouissent du plai^r de la victoire ; qu'ils parlent aux rois et aux plus grands princes ; qu'ils sont rois eux-mêmes , ont des sujets , possèdent des trésors qu'ils peuvent faire de feuilles d'arbres ou de grains de sable, et, ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie , savent , à cet âge , être les arbitres de leur fortune, et les maîtres de leur propre fâicité.

Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants ; ils les saisissent d'une première vue , et ils savent les exprimer par des mots convenables ; on ne nomme point plus heureusement : devenus hommes , ils sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.

L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit foible de leurs maîtres , comme de tous ceux à qui ils sont soumis : dès qu'ils ont pu les entamer , ils gagnent le dessus , et prennent sur eux un ascendant quMIs ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer.

La paresse , l'indolence et l'oisiveté , vices si naturels aux enfants, disparoissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu'ils ont manquce : présages certains qu'ils i)ourront un jour négliger leurs devoirs, maisqu'ils n'oublieront rien pour leurs plaisirs.

Aux enfants tout parott grand , les cours, ki jardins, les édifices, les meubles, les hommes, les animaux : aux hommes les choses du monde paroissent ainsi , et j'ose dire par la même nison , parcequ'ils sont petits.

Les enfants commencent entre* eux par réut populaire, chacun y est le mattre; et, cequ est bien naturd, ib ne s'en accommockot pas long-temps , et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps , ou par une connoissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui les composent ; les autres lui d^èrent , et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule quesor leplaish*.

Qui doute que les entants ne conçoiveot, qu'ils ne jugent, qu'ils ne raisonnent ooDséquemment ? si c'est seulement sur de petites choses , c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience ; et, si c'est en mauvais te^ mes , c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs maîtres.

C'est perdre toute confiance dans l'écrit des enfants , et leur devenir inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères. Us savent précisément et mieux que personne ce qu'ik méritent , et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent : ils connoissent si c'est à tort ou awe raison qu'on les châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l'ûnpunité.

On ne vit point assez pour profiter de ses fautes : on en commet pendant tout le cours de sa vie ; et tout ce que l'on peut faire à force de faillir , c'est de mourir corrigé.

11 n'y a rien qui rafraichisse le sang coBune d'avoir su éviter de faire une sottise.

Le récit de ses fautes est pénible, on veutks couvrir et en charger quelque autre ; c'est œ qui donne le pas au directeur sur le confi»seur.

Les fautes des sots sont quelquefois si lou^ des et si difficiles à prévoir, qu'elles mettent les sages en défaut , et ne sont utiles qu'à ceux qui les font.

L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusqu'aux petitesses du peuple.

DE L'HOMME

Nous fiiisoDS par vanité ou par bienséance les mêmes choses et avec les mêmes dehors que nous les ferions par inclination ou par devoir : tel vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a pgnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point.

Les hommes dans le cœur veulent être estinés f et ils cachent avec soin Tenvie qu'ils ont fétre estimés ; paroeque les hommes veulent lasser pour vertueux 9 et que vouloir tirer de la lertu tout autre avantage que la même vertu, e veux dire l'estime et les louanges , ce ne seoit plus être vertueux , mais aimer l'estime et s louanges» ou être vain : les hcmimes sont rès vains , et ils ne haïssent rien tant que de ttsser pour tels.

Un homme vain trouve son compte à dire du nen ou du mal de soi : un homme modeste ne arle point de soi.

On ne voit point mieux le ridicule de la va* lité, et combien elle est un vice honteux » qu'en X qu'dle n'ose se montrer, et qu'elle se cache MNivent sous les apparences de son contraire.

La fausse modestie est le dernier raffinement le la vanité : elle fait que l'homme vain ne parolt point tel » et se fait valoir au contraire par la vertu opposée au vice qui fût son caractère : c'est un mensonge. La fausse gloire est l'écueil [le la vanité ; die nous conduit à vouloir être estimés par des choses qui, à la vérité, se trouvent en nous , mais qui sont frivoles et indignes qo'on les relève : c'est une erreur.

Les hommes parlent de manière, sur ce qui lesFC^rde, qu'ils n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts , et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents, ou de Srandes qualités. Ainsi l'on se plaint de son peu de mémoire , content d'ailleurs de son grand sens et deson bon jugement : l'on reçoit le reproche de la distraction et de la rêverie , comme ^'il nous aocordoit le bel esprit : l'on dit de soi {o'on est maladroit, et qu'on ne peut rien faire le ses mains, fort consolé de la perte de ces )eiits talents par ceux de l'esprit, ou par les kms de l'ame que tout le monde nous connoit : *oii fait l'aveu de sa paresse en des termes qui ôgnifient toujours son désintéressement, et que Ton est guéri de l'ambition : l'on ne rougit point desa malpropreté, qui n'est qu'une négligence pour les petites choses , et qui semble supposer

qu'on n*a d'application que pour les soUdes et essentielles. Un homme de guerre aime à dire que c'étoit par trop d'empressement ou par curiosité qu'il se trouva un certain jour à la tranchée , ou en qudque autr0 poste très périlleux, sans être de garde ni commandé, et il ajoute qu'il en fut repris de son général. De même une bonne tète, ou un ferme génie qui se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent vainement à acquérir ; qui a fortifié la trempe de son esprit par une grande expérience ; que le nombre, le poids, la divers site, la difficulté, et l'importance des affaires, occupent seulement , et n'accablent point ; qui , par l'étendue de ses vues et de sa pénétration , se rend maître de tous les événements; qui, bien loin de consulter toutes les réflexions qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de ces âmes sublimes nées pour régir les autres , et sur qui ces premières règles ont été faites ; qui est détourné , par les grandes choses qu'il fût, des belles ou des agréables qu'il pourroit lire, et qui au contraire ne perd rien à reUracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa vie et ses actions ; un 6omme ainsi fait peut dire aisément, et sans se commettre, qu'il ne connoît aucun livre , et qu'il ne lit jamais.

On veutqudquefois cacher ses foibles, ou en diminuer l'opinion , par l'aveu libre que l'on en faàu Tel dit , je suis ignorant , qui ne sait rien : un homme dit , je suis vieux , il passe soixante ans ; un autre encore, je ne suis pas riche, et il est pauvre.

La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute différente de soi , si on la prend pour un sentiment intérieur qui avilit l'homme à ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on appelle humilité. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même : la modestie ne tend qu'à f^re que personne n'en souffre ; elle est une vertu du dehors, qui règle ses yeux, sa démarche , ses paroles , son ton de voix , et qui le fait agir extérieurement avec les auti'es comme s'il n'étoit pas vrai qu'il les compte pour rien.

Le monde est plein de gens qui, faisant extérieurement et par habitude la comparaison d'eux-mêmes avec les autres, décident toujours

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

en faveur de leur propre mérite, et agissent consëquemmcnt.

Vous dites qu'il faut éti-e modeste; les gens, bien nés ne demandent pas mieux : faites seulement que les hommes n'empiètent pas sur ceux qui cèdent par modestie , et ne brisent pas ceux qui plient.

De môme l'on dit, il faut avoir des habits modestes ; les personnes de mérite ne désirent rien davantage : mais le monde veut de la parure, on lui en donne ; il est avide de superfluité , on lui en montre. Quelques uns n'estiment 1^ autres que par de beau linge ou par une riche étoffe ; l'on ne refuse pas toujours, d'être estimé à ce prix. Il y a des endroits où il faut se faire voir : un galon d'or plus large ou plus étroit vous fait entrer ou refuser.

Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard , qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas : une personne modeste n'a point cette délicatesse.

Gomme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les autres nous regar^ dent avec curiosité et avec estime, et ne parlent ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et foire notre éloge; aussi devons- nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous, ou que l'on ne rit que pour s'en moquer.

D'oii vient qu*Alctppeme salue aujourd'hui, me sourit, et se Jette hors d'une portière de peur de me manquer? Je ne suis pas riche , et je suis à pied ; il doit dans les règles ne me pas voir : n'est-ce point pour être vu lui-même dans un même fond avec un grand?

L'on est si rempli de soi-même , que tout s'y rapporte : l'on aime à être vu, montré, à être salué , même des inconnus : ils sont fiers s'ils l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent.

Nous cherchons notre bonheur hors de nous^ mêmes, et dans l'opinion des hommes, que nous connoissons flatteurs , peu sincères , sans équité, pleins d'envie, de caprices, et de préventions : quelle bizarrerie !

11 semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules : l'on voit néanmoins de certaines gens

qui rient également des choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, et qu'il vous échappe devant ein quelque impertinence, ils rient devons : si vous êtes sage , et que vous ne di^ez que des choses raisonnables , et' du ton qu'il les faut dire , ils rient de même.

Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice , et qui nous ôtent l'honneur par la calomnie , nous marquent assez lenr haine pour nous ; mais ils ne nous jMt)uvent pas également qu'ils aient perdu à notre égard toute sorte d'estime : aussi ne sommes-noas pas incapables de quelque retour pour eux , et de leur rendre un jour notre amitié. La moquerie, au contraire, est de toutes les inJnresceUe qinse pardonne le moins; elle est le langage du mépris, et l'une des manières dont il se fait le mieox entendre; elle attaque l'homme dans son de^ nier retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-même ; elle vent le rendre ridicule à ses propres yeux ; et anisi elle le convainc de la pins mauv^aise disposition ou l'on puisse être pour lai, et le rend irréconciliable.

C'est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous de railler, dlmprouver et de mépriser les autres; et tout ensemble b colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent, et nous mépriseot.

Ln santé et les richesses , ôtant aux hommes l'expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables ; et les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d'autrui.

11 semble qu'aux âmes bien nées les fifttes, les spectacle, la symphonie, rapprochent et font mieux sentir l'infoitune de nos prodies ou de nos amis.

Une grande ame est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie; et elle seroil invulnérable, si elle ne souffroit par b compassion.

Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères.

On est prompt à connottre ses plus petits avantages, et lent à pénétrer ses défauts : on n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles bien faits ; on sait à peine que l'on est borgne ; on ne sait pomt du tout que l'on manque d'esprit.

DE L'HOMME

Argyre tire son gant pour montrer une belle tnùin, et elle ne nég[Kge pas de découvrir un peih soulier qui suppose qu'elle a le pied petit: elle rit des choses plaisantes ou sérieuses pour Faire voir de belles dents : si eUe montre son )reille, c'est qu'elle l'a bien feite; et, si elle ne lanse jamais» c'est qu'elle est peu contente de sa aille, qu'elle a épaisse : elle entend tous ses intérêts, à l'exception d'un seul; elle parle touours, et n'a point d'esprit.

Les hommes comptent presque pour rien tones les vertus du cœur, et idolâtrent les talents, lu corps et de l'esprit : celui qui dit froidement le soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il »tbon, qu'il est constant, fidèle, sincère, équiable, reconnoissant, n'ose dire qu'il est vif, pi'il a les dents belles et la peau douce : cela est rop fort.

U est vrai qu'il y a deux vertus que les liomnés admirent, la bravoure et la libéralité, par^ «qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup, et que ces vertus font négliger, la vie et 'argent : aussi personne n'avance de S(m qu'il st brave ou libéral.

Personne ne dit de soi, et sur-tout sans fondenent, qu'il est beau, qu'il est généreux, qu'il !St suUiiane : on a mis ces qualités à un trop haut >rix : on se contente de le penser.

Quelque rapport qu'il paroisse de la jalousieà émulation, il y a entre elles le même éloignement [ue celui qui se trouve entre le vice et la vertu.

La jalousie et l'émulation s'exercent sur le Qéme objet, qui est le bien ou le mérite desaures ; avec cette différence que celle-ci est un entiment volontaire, courageux, sincère, qui end l'ame féconde, qui la fait profiter des grands xemples , et la porte souvent au-dessus de ce u'elle admire ; et que celle-là au contraire est n mouvement violent et comme un aveu conraint du mérite qui est hors d'elle; qu'elle va léme jusqu'à nier la vertu dans les sujets où elle xiste , ou qui, forcée de la reconnoitre, lui reise les éloges ou lui envie les récompenses ; ne passion stérile qui laisse l'homme dans l'état h elle le trouve, qui le remplit de lui-même, e l'idée de sa réputation , qui le rend froid et ^ sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui , ui fait qu'il s'étonne de voir dans le monde 'autres talents que les siens, oud'auU*es hom-

mes avec les mêmes talents dont il se pique: vice honteux, et qui par son excès raitre toujours dans la vanité et dans la présomption, et ne persuade pas tant à celui qui en est blessé qu'il a plus d'esprit et de mérite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a lui seul de l'esprit et du mérice.

L'émulation et la jalousie ne se rencontrent guère que dans les personnes du même art, de mêmes talents, et de même condition. Les plus vils artisans sont les plus sujets à la jalousie. Ceux qui font profession des arts libéraux ou des belles-lettres, les peintres, les musiciens, les orateurs,Ies poètes, tous ceux qui se mêlent d'écrire, ne devroient être capables que d émulation.

Toute jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent même ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est quelquefois séparée de la jalousie, comme est celle qu'excitent dans notre ame les conditions fort élevées au-dessus de la nôtre, les grandes fortunes, la faveur, le ministère.

L'envie et la haine s'unissent toujours et se fortifient l'une l'autre dans un même sujet; et elles ne sont reconnoissables entre elles qu'en ce que l'une s'attache à la personne, l'autre à l'état et à la condition.

Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaillé une bonne épée, ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il sait qu'il y a dans ces arts des règles et une méthode qu'on ne devine point, qu'il y a des outils à manier dont il ne connoit ni l'usage , ni le nom , ni la figure ; il lui suffit de penser qu'il n'a point fait l'apprentissage d'un certain métier, pour se consoler de n'y être point maître. U peut au contraire être susceptible d'envie , et même dç jalousie , contre un ministre et contre ceux qui gouvernent , comme si la raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, étoient les seuls instruments qui servent à r^r un état et à présider aux affaires publiques , et qu'ils dussent suppléer aux règles , aux préceptes , à l'expérience.

L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides : l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes nage entre ces deux extrémités ; l'intervalle est rempli par un grand nombre de talents or-

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

dinaires , mais qui soni cTun grand usage , servent à la république , et renferment en soi l'utile et l'agréable; comme le commerce , les finances, le détail des armées, la navigation » les arts, les métiers , l'beureuse mémoire , l'esprit du jeu , celui de la société et de la conversation. *

Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point ; il n'a nulles vues , et il est incapable de profiter de celles d'autrui.

Le premier degré dans l'homme après la raison , ce seroit de sentir qu'il l'a perdue : la folie même est incompatible avec celte connoissance. De même ce qu'il y auroit en nous de meilleur après l'esprit, ce seroit de connoitre qu'il nous manque : par-là on feroit l'impossible, on sauroit sans esprit n'être pas un sot , ni un fat , ni un impertinent.

Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine médiocrité est sérieux et tout d'une pièce : il ne rit point, il ne badine jamais, il ne tire aucun fruit de la bagatelle ; aussi incapable de s'élever aux grandes choses, que de s'accommoder même par relâchement des plus petites, il sait à peine jouer avec ses enfants.

Toulle monde dit d'unfat qu'il eslunfot, personne n'ose le lui dire à lui-même : il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit vengé.

Quelle mésintelligenceentre l'esprit et lecœur! Le philosophe vit mal avec tous ses préceptes ; et le politique, rempli de vues et de réflexions, ne sait pas se gouverner.

L'esprit s'use comme toutes choses ; les sciences sont aliments, elles le nourrissent et le consument.

Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus inutiles ; ils n'ont pas de quoi les mettre en œuvre.

Il se tmuve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur et de l'autorité, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et ù qui la tête ne tourne point dans les postes les plusélevés. Ceux au contraire que la fortune, aveugle, sans choix et sans discernement, a comme accablés de ses bienfaits , en jouissent avec orgueil et sans modération : leurs yeux , leur démarche , leur ton de voix, et leur accès, marquent long-temps en eux l'admiration où ils sont d'eux-mêmes et de se voir si éminents ; cl I

ils deviennent si farouches, que leur chute seuli peut les apprivoiser.

Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules , porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau : il lui resteencoreunbrasde libre ; un nain seroit écrasé de la moitié de sa charge : ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits.

Il y a des gens' qui gagnent à être extraordinaires : ils voguent, ils cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent ; ils panrieoncnt, en blessant toutes les règles de parvenir; ils tirent de leur irrégularité et de leur folie tous les fi'uits d'une sagesse la plus consommée: hommes dévoués à d'autreshommes, aux grands à qui ils ont sacrifié , en qui ils ont placé leurs dernières espérances, ils ne les servent point, mais ils les amusent : les personnes de mérite et de service sont utiles aux grands , oeux-d knr sont nécessaires ; ils blanchissent auprès d'eu dans la pratique des bons mots, qui leur tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la récompense ; ils s'attirent, à force d'être plaisants, des emplois graves, et s'élèvent par un ocmtinuel enjouement jusqu'au sérieux des dignités; ils finissent enfin , et rencontrent inopinément uo avenir qu'ils n'ont ni craint, ni espéré : ce qui reste d'eux sur la terre c'est l'exemple de leur fortune , fatal à ceux qui voudroient le suivre.

L'on exigeroit de certains personnages qui ont une fois été capables d'une action noUe, héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que, sans paroftre comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins, dans le reste de leur vie, cette conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires ; qu'ils ne tombassent point dans des petitesses indignes de la haute réputation qu^ils avoient acquise ; que , se mêlant moins dans le peuple , et ne lui laissant pas le loisir de les voir de près , ils ne le fissent point passer de la curiosité et de l'admiration à l'indifférence, et peut-être au mépris.

Il coûte moins * à certains honunes de s'enri-

( Ce portrait ressemble fort an duc de La Feiiilladc. Ln dt^ le nomment ; et ce que les écrits da temps oons apprennent de ce grand seigneur feroit croire que les clek ont raison.

» Il se iiourroit que La Bruyère eût eu en \'ue dans ce paï*' graphe rarchevèque de Paris, Uarlay de Chanvalons. qni "^

DE L'HOMME

bir de mille venus que de se corriger d'un seul lëfaut ; ils sont même si malheureux , que ce âce est souvent celui qui oonvenoit le moins à eur état , et qui pouvoit leur donner dans le nonde plus de ridicule : il affoiblit Tédat de leurs grandes qualités , empêche qu'ils ne soient les hommes parfaits , et que leur réputation ne »it entière. On ne leur demande point qu'ils M>ient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline , plus fidèles à leurs devoirs , plus zélés pour le bien public, plus graves : on veut seulement ]u'ils ne soient point amoureux.

Quelques hommes , dans le cours de leur vie, sont si différents d'eux-mêmes par le cœur et par r^sprit , qu'on est sûr de se méprendre , si Ton en juge seulement par ce qui a paru d'eux lans leur première jeunesse. Tels étoient pieux , »ages, savants, qui, par celte mollesse insépa* "able d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait d'autres qui ont commencé leur vie [lar les plaisirs , et qui ont mis ce qu'ils avoient l'esprit à les connottre , que les disgrâces enmile ont rendus religieux, sages, tempérants, des derniers sont, pour l'ordinaire, de grands uijeis , et sur qui l'on peut faire beaucoup de Fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l'adversité; ils entent sm* cette ïxtréme politesse que le commerce des femmes leur a donnée , et dont ils ne se défont jamais , im esprit de règle , de réflexion, et quelquefois une haute capacité , qu'ils doivent à la chambre et au loisir d'une mauvaise fortune.

Tout notre mal vient de ne pouvoir êti'e seuls : [le là le jeu , le luxe , la dissipation , le vin , les Femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-même et de Dieu.

L'homme semble quelquefois ne se suffire pas I soi-même : les ténèbres, la solitude, le troublent» le jettent dans des craintes frivoles, et dans de vaines terreurs ; le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s'ennuyer.

L'ennui est entré dans le monde par la paresse ; elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de

lié grsmdB talents, de grandes qualités , et qui remplissoit par- Eiitement Ions les deroirs de son état à t'eiC(\)tion d'un seuL La Bniyère nous dispense de dire lequel.

la société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même.

La plupart des hommes emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable.

n y a des ouvrages ' qui commencent par A et finissent par Z ; le bon , le mauvais, le ph*c , tout y entre ; rien , en un certain genre, n'est oublié : quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages ! on les appelle des jeux d'esprit. De même- il y a un jeu dans la conduite ; on a commencé , il feut finir, on veut finir toute la carrière. Il seroit mieux ou de changer ou de suspendre , mais il est plus rare et plus difficile de poursuivre : on poursuit, on s'anime parles contradictions ; la vanité soutient , supplée à la raison , qui cède et qui se désiste : on porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses , dans celles même où il entre de la religion.

Il n'y a que nos devoirs qui nous coûtent, parceque leur pratique ne regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire ^ elle n'est pas suivie de grands éloges, qui est tout ce qui nous excite aux actions louables , et qui nous soutient dans nos entreprises. N... aime une piété fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des pauvres, le rend dépositaire de letu* patrimoine , et fait de sa maison un dépôt public où se font les distributions; les gens à petits collets et les gceur$ grises y ont uni libre entrée ; toute une ville voit ses aumônes, et les publie : qui pourroit douter qu'il soit homme de bien, si ce n'est peut-être ses créanciers?

Gêronte meurt de caducité , et sans avoir fait ce testament qu'il pi^ojetoit depuis trente années : dix têtes viennent ab ituesiat partager sa succession. Il ne vivoit depuis long-temps que par les soins (ï Astérie j sa femme , qui jeune encore s'étoit dévouée à sa personne, ne le pei'doit pas de vue, secouroit sa vieillesse, et lui a enfin fermé les yeux. II ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoii* se passer, pour vivre, d'un autre vieillard.

* Ces mois , qui eommeneeni par A et finistent par z, sembleroient Indiquer un dictionnaire . et notamment celui de l'Académie. Mais comment appeler un dictionnaire un Jeu d'esprit ? comment trouver, dans un dictionnaire de langue, de la rexherehe et de Ififfectation? Unie semble fort difficile de dire à quelle espèce d'«uvragc Ija Bruyère fait ^allusion.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

Laisser perdre charges et bénéfices plutôt que de vendre ou de résigner, même dans son extrême vieQlesse, c'est se persuader qu*on n*est pas du nombre de ceux qui meurent ; ou , si l'on croil que Ton peut mourir, c'est s'aimer soi-même, et n'aimer que soi.

Fauste est un dissolu , un prodigue, un libertin, un ingrat , un emporté , qu'Aurèle, son onde, n'a pu haïr ni déshériter.

Froniin, neveu d'Aurèle, après vingt années d'une probité connue , et d'une complaisance aveugle pour ce vieillard , ne Ta pu fléchir en sa faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une lé- ^re pension que Fauste , unique légataire , lui doit payer.

Les haines sont si longues et si opiniâtrées , que le plus grand signe de mort dans un homme malade , c'est la réconciliation.

L'on s'insinue auprès de tous les hommes , ou en les flattant dans les passions qui occupent leur ame , ou en compatissant aux infirmités qui affligent leur corps. En cela seul consistent les soins que l'on peut leur rendre ; de là vient que celui qui se porte bien, et qui désire peu de chose , est moins facile à gouverner.

La mollesse et la volupté naissent avec l'homme , et ne finissent qu'avec lui ; ni les heureux , ni les tristes événements, ne l'^i peuvent séparer : c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune , ou un dédommagement de la mauvaise.

C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux.

Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes, et combien il leur étoit difficile d'être chastes et tempérants. La première chose qui arrive aux hommes après avoir renoncé aux plaisirs, ou par bienséance, ou par lassitude, ou par régime , c'est de les condamner dans les autres. Il entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes que l'on vient de quitter ; l'on aimeroit qu'un bien qui n'est plus pour nous ne fut plus aussi pour le reste du monde : c'est un sentiment de jalousie.

Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds, qu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude : et d'ailleurs comment pourroient-ils craindre de manquer dans leur

caducité des conunodités de la vie , puisqu'ils s^en privent eux-mêmes volontairement pour satisfoire à leur avarice? Ce n'est point aussi l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants , car il n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même , outre qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce vice est plutôt l'effet de l'âge et delà complexion des vieillards qui s'y abandonnent aussi naturellement qu'ils suivoicnt leurs plaisirs dans leur jeunesse , ou leur ambition dans l'âge viril. Il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé, pour être avare ; l'on n'a aussi nul besoin de s'empresser, ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus : il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se priver de tout. Cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion , parcequ'ils sont hûuimes.

11 y a des gens qui sont mal logés , mal couchés, mal habillés , et plus mal nourris, qui essuient les rigueurs des saisons, qui se privent eux-mêmes de la société des hommes , et passent leurs jours dans la solitude , qui souffreat du présent , du passé et de l'avenir, dont la \k estconune une pénitence continuelle , et qui ont ainsi trouvé le secret d'aller à leur perte par le chemin le plus pénible : ce sont les avares.

Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards ; ils aiment les lieux où ils Font passée : les personnes qu'ils ont commencé de connoitre dans ce temps leur sont chères ; ils affectent quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé; ils tiennent pour randeone manière de chanter, et pour la vieille danse ; ils vantent les modes qui régnoient alors dans les habits, les meubles et les équipages; ils ne peuvent encore désapprouver des choses qui servoient à leurs passions , et qui étoient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire: comment pourroient-ils leur préférer de nouveaux usages , et des modes toutes récentes où ils n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien , que les jeunes gens ont faites , et dont ils titrent à leur tour de si grands avantages contre la vieillesse?

Une trop grande négligence comme une excessive parure dans les vieillards multiplient leurs rides , et font mieux voir leur caducité.

Un vieillard est fier, dédaigneux, et d'un

DE L'HOMME

conuneroe clifBdle , s'il n*a beaucoup d'esprit. Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens et une mémoire fidèle , est un trésor inestiofiable : il est plein de feits et de maximes ; Ton y trouve Thistoire du siècle» revêtue de circonstances très curieuses , et qui ne se lisent nulle part ; l'on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs, qui sont toujours sûres, parcequ'elles sont fondées sur Texpérience.

Les jeunes gens, à cause des passions qui les amusent , s'accommodent mieux de la soli- Uide que les vieillards.

Philippe, déjà vieux, rafiBne'sur la propreté «t sur la mollesse ; il passe aux petites délicatesses ; il s'est foit un art du boire , du manger, du repos , et de Texercice : les petites règles qu'il s'est prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les observe avec scrupule, et ne les romproit pas pour une maîu^sse, si le régime lui avoit permis d*en retenir. 11 s'est accablé de superAuités , que Thahîtude enfin lui rend nécessaires. II double ainsi et renforce les liens qui l'attachent à la vie , et il veut employer ce qui lui en reste à en rendre b perte plus douloureuse : n'appréhendoit-il pas assez de mourir ?

Gfuahon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils D'éloient pomt. Non content de remplir à une taUe kl première place, il occupe lui seul (die de deux autres ; il oublie que le repas est pour loi et pour toute la compagnie; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service ; il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudroit pou- Toir les savourer tous tout à-la-fois : il ne se sert à table que de ses mains , il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en ose de manière qu'il faut que les conviés, s'ils leulent manger, mangent ses restes; il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe : s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat eisur la nappe, on le suit à la trace; il mange baut et avec grand bruit , il roule les yeux en i inangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il )

écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait , quelque part où il se trouve , une manièrei: d'établissement , et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui Icu conviennent ; dans toute autre , si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en foiblesse. S'il fût un voyage avec plusieurs , il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit : il tourne tout à son usage ; ses valets , ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service ; tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, bardes , équipages ; il embarrasse tout le monde , ne se contraint pour personne, ne pkdnt personne, ne connoit de maux que les siens , que sa réplétion et sa bile , ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèteroit volontiers de l'extinction du genre humain.

CUion n'a jamais eu toute sa >îe que deux affaires, qui sont de dîner le matin, et de souper le soir ; il ne semble né que pour la digestion ; il n'a de même qu'un entretien ; il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas on il s'est trouvé ; il dit combien il y a eu de potages , et quels potages ; il place ensuite le rôt et les entremets ; il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier sei*vice ; il n'oublie pas les hors-d'œuvre , le fruit et les assiettes; il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre , et il me fait envie de manger à une bonne table oii il ne soit point : il a sur-tout un palais sûr, qui ne prend point le change ; et il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible inconvénient de manger un mauvais ragoût, ou de boire d'un vin médiocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusqu'où il pouvoit aller; on ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange si bien : aussi est-il l'arbitre des bons morceaux ; et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus , il s'est fait du moin^ porter à table jusqu'au dernier soupir ; il donnoit à manger le jour qu'il est mort ; quelque part où il soit , il mange ; «t , s'il revient au monde , c'est pour manger.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

Rufjim oominenoe à grisonner, mais il csl sain 9 il a un visage frais et un œil vif qui lui promettent encore vingt années de vie ; il est gaà^jornU, familier, indiffèrent; il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet ; il est content de soi , des siens , de sa petite fortune ; il dit qu*il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance , et qui pouvoit un jour être Thonneur de sa famille ; il remet sur d'autres le soin de le pleurer : il dit. Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère; et il est consolé. Il n a point de passions , il n*a ni amis, ni ennemis; personne ne rembarrasse, tout le monde lui convient , tout lui est propre ; il parle à celui qu'il voit une première fois avec la même liberté et la même confiance qu'à ceux qu'il appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt deses quolibeu et de ses historiettes : on l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse attention, et le même conte qu'il a commencé de faire à quelqu'un, il l'achève à celui qui prend sa place.

N** est moins affoibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans, mais il a la goutte, et il est sujet à une colique néphrétique ; il a le visage décharné , le teint verdàtre , et qui menace ruine ; il fait marner sa terre , et il compte que de quinze ans entiers il ne seia obligé de la fumer : il plante un jeune bois , et il espère qu'en moins de vingt années il lui donnera un beau couvert. II fait bâtir dans la rue ** une maison de pierre de taille , raffermie dans les encoignures par des mains de fer, et dont il assure , en toussant et avec une voix frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fin : il se promène tous les jours dans ses ateliei*s sur le bras d'un valet qui le soulage, il montre à ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point, ni pour ses héritiers , personnes viles , et qui se sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demam. Anlagoras a un visage trivial et populaire; un suisse de paroisse ou le saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de toute la multitude. Il parcourt le matin toutes leschambrçs et tous les greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une ville : il plaide depuis quarante ans, plus proche de strtir de la vie que de sortir d'affaires. II n'y a

point eu au palais, depuis tout ce temps, de causes célèbres ou de procédures longues et embrouillées où il n'ait du moins intei*venu : aussi a-tril un nom fait pour remplir la boudie de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le défendeur comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous , et haï de tous , il n'y a guère de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de lui : appliqué successivement i saisir une terre, à s'opposer au sceau, à se senr'ird'un commitùmuê, ou à mettre un arrêta exécution. Outre qu'il assiste chaque joui- i quelques assemblées de créanciers, par-tout syndic de directions, et perdant à toutes les banqueroutes , il a des heures de reste pour se» visites : vieux meuble de nielle, où il parle procès et dit des nouvelles. Vous l'avez laissé dans une maison au Marais, vous le retrouverez au grand faubourg, où il vous a jNrévenu , et où déjà il redit ses nouvelles et s(m procès* Si vous plaidez vous-même , et que vous alliez le lendemain à la pointe du jour chez l'un de vos juges pour le soUiciter, le juge attend pour vous dosner audience qu'Antagoras soit expédié.

Tels hommes passent une longue vie à se défendre des uns et à nuire aux autres , et ib meurent consumés de vieillesse, après avoir causé autant de maux qu'ils en ont souffert

11 faut des saisies de terre et des enlèvemrais de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue : mais justice, lois, et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les honunes traitent d'autres hommes.

L'on voit ' certains animaux farouches , des mâles et des femelles , répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée , et quand ils se lèvent sur leurs pieds , ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Us se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau, et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre , et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.

■ Lm paynam et les laboureurs.

D£ L'HOMME

Om Ferwmddsaas^ province est oisif, ignotaly mëdisanl, querelleur, fourbe > inlempérant , impeninenl , mais il Ure Tépëe contre ses raisins, et pour un rien il expose sa \ie : il a tué les hommes , il sera tué.

Le noUe de province, inutile à sa patrie, ï sa (iunîlle , et à Jui-méme , souvent sans toit , laos habit , sans aucun mérite , l'épèle dix fois le joor<|u'il est gentilhonune, traite les fourrui-es st les mortiers de bourgeoisie, occupé toute sa kîe de ses parchemins «t de ses titres, qu'il ne diangeroit pas contre les masses d'un chancelier.

il se fait généralement dans tous les hommes ies combinaisons infinies de la puissance , de la a¥eiir, du génie, des richesses, des dignités, ie la noblesse, delà force, de Tindostiie, de a capacité , de la vertu, do vice , de la foiblesse, le la stupidité, delà pauvreté, def impuissance, le la roture et de la bassesse. Ces choses, niéëes ensemble en mille manières différentes , et xNnpensées l'une par l'autre en divers sujets, braient aussi les divers états et ies différentes »nditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous iavent le fort et le foible les uns des autres, igissent aussi réciproquementcommeilscroient e devoir faire , eonnoissent ceux qui leur sont ^ux , sentent la supériorité que quelques uns )nt sur eux, et celle qu'ils ont sur quelques lutres : et de là naissent entre eux ou h Esunfliarité , ou ie respect et la déférence , ou la fierté et le mépris. De cette source vient que Jans les endroits pubUcs, et où le monde se rassemble, on se trouve à tous moments entre celui f ue l'on cherche à aboitler ou à saluer, et cet lutre que l'on feint de ne pas connottre, et dont 'on veut encore moins se laisser joindre ; que 'on se lait honneur de l'un, et qu'on a honte de *autre; qu'il amve même que celui dont vous fom faites honneur, et que vous voulez retenir, »t celui aussi qui est embarrassé de vous , et ]ai vous quitte ; et que le même est souvent selni qui rougit d'autrui , et dont on rougit , qui lédaigne ici , et qui là est dédaigné : il est encore assez ordinaire de mépriser qui nous méjrise. Quelle misère! et puisqu'il est vrai que, lans un si étrange commerce , ce que l'on pense pgner d'un côté on le perd de l'autre , ne rcriendroit-il pas au môme de renoncer à toute

hauteur et à toute fierté, qid convient si peu aux foibies hommes , et de composer ensemble , de se traiter tous avec une mutuelle bonté , qui « avec l'avantage de n'être jamais mortifiés, nous procureroit un aussi grand bien que celui de ne mortifier pei*sonne?

Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie ■. Elle convient à tout le monde : la pratique en est utile à tous les âges , à tous les sexes , et à toutes les conditions : elle nous console du bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté : elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladieet la mort, contre les sots et les mauvais railleurs : elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.

Les hommes, en un même jour , ouvrent leur ame à de petites joies, et se laissent dominei* par de petits chagrins : rien n'est phis mégal et moins suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur cœur et dans leur esprit. Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde précisément que ce qu'elles valent.

Il est aussi difficile de ti^ouver un homme vain qui se croie assez heureux , qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux.

Le destin du vigneron, du soldat , et du tailleur de pierre , m'empêche de m'estimer malheureux par ta fortune des princes ou des ministres , qui me manque.

11 n^y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en faute , et d'avoir quelque chose à se reprocher.

La plupart des hommes , pour arriver à leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance. Leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fi*uit de;; meilleurs commencements. Ils se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment.

J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des mesures que les suivre, résoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut

> L'on ne i)cul plus entendre qnc celle qui est dépendante de la religion dirétienne. {Im Bruyère,)

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

dire, que de (aire ou de dire ce qu'il fout. On se propose fermement, dans une affoire qu'on négocie, de taire une certaine chose; et ensuite , ou par passion, ou par une intempérance de langue, ou dans la chaleur de Tentretira, c'est la première qui échappe.

Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, pendant qu'ils se font un mérite, ou plutôt une vanité, de s'empresser pour celles qui leur sont étrangères , et qui ne conviennent ni à leur état, ni à leur caractère.

La différence d'un homme qui se revêt d'un caractère étranger à lui-même, quand il rentre dans le sien , est celle d'un masque à un visage.

Télèpke a de Tesprit , mais dix fois moins , de compte fait , qu'il ne présume en avoir : il est donc , dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait , dans ce qu'U médite et ce qu'il projette , dix fois audelà de ce qu'il a d'esprit ; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'étendue : ce raisonnement est juste. Il a comme une barrière qui le ferme, et qui devroit l'avertir de s'arrêter en-deçà ; mais il passe outre , il se jette hors de sa sphère, il trouve lui-même son endroit foible , et se montre par cet endroit : il parle de ce qu'il ne sait point , ou de ce qu'il sait mal ; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il désire au-delà de sa portée ; il s'égale à ce qu'il y a de meilleur en tout genre ; il a du bon et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du merveilleux : on voit ciairem^t ce qu'il n'est pas , et il faut deviner ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se connoit point : son caractère est de ne savoir pas se renfermer dans celui qui lui est propre, et qui est le sien.

L'homme du meilleur esprit est inégal, il souffre des accroissements et des diminutions ; il entre en verve, mais il en sort : alors s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à im%iner ni à plaire. Chante-t-on avec un rhume ? Ne faut-il pas attendre que la voix revienne?

Le sot estatitomau, il est machine, il est ressort ; le poids l'emporte , le fait mouvoir, le foit tourner, et toujours , et dans le même sens , et avec la même égalité : il est uniforme ; il ne se dément point; qui l'a vu une fois l'a vu dans tous

les instants etdaas toutes les périodes de sa vie ; c'est tout au plus le boeuf qui meugle, ou k merle qui siffle : il est fixé et déterminé par ta nature, et j'ose dire par son espèce. Ce qui paroit le moins en lui , c'est son ame : elle n'agit point, elle ne s'exerce |K>int, elle se repose.

Le sot ne meurt |K>int ; ou, si cela lui arrive, selon notre manière de parler, il est vrai de dire qu'il gagne à mourir, et que , dans ce moment où les autres meurent, il commence à vivre: son ame alors pense, raisonne, faifère, conclut , juge , prévoit , fait préciaément tout ce qu'elle ne foisoit point ; elle se trouve dégagée d'une masse de chair où elle étoit oonune ensevelie sans fonction, sans mouvement , sansaucun du moins qui fût digne d'elle: je dirois presque qu'elle rougit de son propre corps et des organe» bruts et iinparfoits auxquels elle s'est vue attachée si long -temps, et dont elle n'a puÊiire qu'un sot et qu'un stupide; elle vad*égalavecles grandes âmes, avec celles qui font les bonnes têtes ou les hommes d'esprit. L'ame d'AUm oe se démêle plus d'avec celles du grand Coxoé, de RiGHELiKU , de Pascal , et de Lingsnios'.

La fausse dâicatesse dans les actions libres, dans les mœurs ou dans la conduite , n'est p» ainsi nommée parcequ'elle est feinte , mais pa^ cequ'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasiiMis qui n'en méritent point. La fausse délicatesse de goût et de complexion n'est tdie au contraire aue parcequ'elle est feinte ou affectée : c'est Emilie qui crie de toute sa force sur un petit péril qui ne lui foit pas de penr; c'est une autre qui par mignardise pâlit à b vue d'une souris, ou qui veut aimer les violettes et s'évanouir aux ttd)éreuses.

Qui oseroit se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon et quelque puissant qu'il fut, voudroit-il l'entreprendre? Qu'il l'essaie; qu'il se fasse lui-même une affaire de leurs plaisirs ; qu'il ouvre son palais à ses courtisans, qu'il les admette jusque dans son domestique ; que, dans des lieux dont h vue seule est un spectacle, il leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des

' Jean de Lingendes , évêque de Sariat et eimtite de mecn. •edialki^iacoiBiQe prtfUtttoomaieQnicttrsUaiomi snMtf- Un autre Lingendes . de la même famUle et de U oompa^ àt Jésus, eut de la réputation comme prédicateur. C'est du premier saosdoute que La Brayère parle Ici. '

DE L'HOMME

jeux, des ooooertSy et de tous les rafratehissemenlft : qu'il y ajoute une chère splendide et une entière libené; qu'il entre avec eux en société des mêmes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le héros soit humain et familier, iln'aurapasassezfait. Les hommes s'ennuient enfin des mêmes choses qui les ont charmésdansleurscommencements; ilsdéserteroient la table dei dieux; et le nectar, avec le temps, leurdevientinsipide. Ils n'hésitent pas de critiquer des choses qui sont parfaites ; il y en- U« de la vanité et une mauvaise délicatesse : leur goût, si on les en croit, est encore au-delà de toute l'affectation qu'on auroit à les satisfaire, et d'une dépense toute royale que l'on feroit pour y réussir ; il s'y mêle de la malignité, qui va jusqu'à vouloir affoiUir dans les autres h joie qu'Us auroient de les rendre contents. Ces mêmes gens, |K>ur l'ordinaire si flatteurs et si complaisants, peuvrat se démentir; quelqnefobon ne les reconnoît plus, et l'on voit Fbomme jusque dans le courtisan.

L'^fectation, dans le geste, dans le parler, et dans les manières, est souvent une suite de roisiveté ou de l'indifférence, et il semUe qu'un grand attachement ou de sérieuses affaires jettent l'homme dans son naturel.

Les h(Mnmes n'ont point de caractères ; ou , s'ik en ont, c'est celui de n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se démente jpoint, et où ils soient reconnoissables. Us souffrent beaucoup à être toujours les mêmes, à persévérer dans la règle ou dans le désordre ; et, s*ils se délassent qndqueibis d'une vertu par ime autre vertu, ils se dégoûtent plus souvent d'un vice par un antre vice : ils ont des passions contraires, et desfbiblesqui secontredisent ; illeurcoùtemoins de joindre les extrémités que d'avoir une conduite dont une partie naisse de l'autre : ennemis de la modération , ils outrent toutes choses, les bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supportar l'excès, ils l'adoucissent par le changement. Adragie étoit si corrompu et si libertin, qu'il lui a été moius difficile de suivre la mode et se foire dévot : il lui eût coûté davantage d^être honune de bien.

Voè vient 4ne les mêmes hommes qui ont un flegme tout prêt pour recevoir indifféremment les {dus grands désastres, s'échappent, et

ont une bile intarissable sur les plus petits inconvénients? Ce n'est pas sagesse en eux qu'une telle conduite, car la vertu est égale et ne se dément point : c'est donc un vice ; et quel autre que la vanité , qui ne se réveille et ne se recherche que dans les événements où il y a de quoi faire parler le monde , et beaucoup à gagner pour elle, mais qui se néglige sur tout le reste?

L on se repent rarement de parler peu ; très souvent , de trop parler ; maxime usée et triviale, que tout le monde sait, et que tout le monde ne pratique pas.

C'est se venger contre s(M-même, et donner un trop grand avantage à ses ennemis, que de leur imputer des choses qui ne sont pas vraies, et de mentir pour les décrier.

Si l'homme savoit rougir de soi, quds crimes non seulement cachés, mais publics et connus, ne s'épargneroit-U pas!

Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusqu'où ils pourroient aller, c'est par le vice de leur première instruction.

n y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui contribue à les rendre sages.

Il faut aux enfents les verges et la fënile : il faut aux honunes faits une couronne , un sceptre, un mortier, des fourrures, des feisceaux, des timbales, des hoquetons. La raison et la justice, dénuées de tous leurs ornements , ni ne persuadent , ni n'intimident. L'homme, qui est esprit , se mène par les yeux et les oreilles.

Jtmon ou le misanthrope peut avoir l'ame austère et farouche, mais extérieurement il est dvil et cérémonieux : il ne s'échappe pas, il ne s'apprivoise pas avec les hommes; au contraire, il les traite honnêtement et sérieusement; il emploie à leur égard tout ce qui peut éloigner leur familiarité; il ne veut pas les mienx connoître ni s'en faire des amis, semblable en ce sens à une femme qui est en visite chea une autre femme.

La raison tient de la vérité, elle est une : Ton n'y arrive que par un chemin, et l'on s'en écarte par miHe. L'étude de la sagesse a moins d'étendue que celle que l'on feroit des sots et des impertinents. Cdm qui n'a vu que des hommes pdis et raisonnables, ou ne eonnolt pas l'homme, ou' ne le oonnolt qu'à demi : quel-

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

que diversité qui se trouve dans les complexions ou dans les mœurs, le commerce du monde et la politesse donnent les mêmes apparences, font qu'on se ressemble les uns aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement , qui semblent communs à tous, et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y rapporte. Celui, au contraire, qui se jette dans le peuple ou dans la province y fait bientôl, s'il a des yeux, d'étranges découvertes, y voit des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutoit pas, dont il ne pouvoit avoir le moindre soupçon : il avance par des expériences continuelles dans la connoissance de l'humanité; il calcule presque en combien de manières différentes l'homme peut être insupportable.

Après avoir mûrement approfondi les hommes, et connu le faux de leurs pensées, de leurs sentiments, de leurs goûts et de leurs affections, l'on est réduit à dire qu'il y a moins à perdre pour eux par l'inconstance que par fopiniàtreté.

Ck>mbien d'ames foibles, molles et indifférentes, sans de grands défauts, et qui puissent fournir à la satire! Combien de sortes de ridicules répandus parmi les hommes, mais qui, par leur singularité, ne tirent point à conséquence, et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et pour la morale! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux, et qui sont moins de l'humanité que de la personne.

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