‹ Moralistes françoisChapitre 13 sur 309 · PREMIÈRE PARTIE, ART. III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. III

die ; s'ils ne l'ont pas oonçu parfeitement, j*avoue qu'ils n'auront irâi à y apprendre.

Mais s'ils sont entrés dans l'esprit de oes règles, et qu'elles aient assez fait d'impression pour s'y enraciner et s'y affermir, ils sentiront combien il y a de différence entre ce qui est dit ici et ce que quelques logiciens en ont peut-être émt d'approchant au hasard, en quelques lieux de leurs ouvrages.

Ceux, qui ont l'esprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent. Croii*a-t-on, en vérité, que deux personnes qui ont lu et appris par oûeur le même livre le sachent également? si l'un le comprend en sorte qu'il en sache tous les principes, la force des conséquences, les réponses aux objections qu'on peut y faire, et toute l'économie de l'ouvrage; au lieu qu'en l'autre ce soient des paroles mortes et des semences qui, quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans l'esprit stéiile qui les a reçues en vain.

Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pasde la même sorte; et c'est pourquoi l 'iocomparâble auteur de TArt de conférer ' s'arrête avec tant de soin à foire entendre qu'il ne Êiut pas juger de la capacité d'un homme par TexceUence d'un bon mot qu'on lui entend dire : mais au lieu d'étendre l'admiration d'un bon discours à la personne , qu'on pénètre , ditil, l'esprit d'où il sort; qu'on tente s'il le tient de sa mémoire ou d'un heureux hasard ; qu'on le reçoive avec froideur et avec mépris , afin de voir s'il ressentira qu'on ne donne pas à ce qu'il dit l'estime que son prix mérite ; on verra le plus souvent qu'on le lui fera désavouer sur l'heure, et qu'on le tirera bien loin de cette pensée meilleure qu'il ne croyoit , pour le jeter dans une autre toute basse et ridicule. Il fout donc sonder comme cette pensée est logée en

* Montaigne. Voyei ms Essais, Liv. m, ch. 8, qui a poiu titre: Dk l'abt ue conpêieb. On pourrott être étonné que Pascal doooe ici l'épitbéte d'incomparable k ce phikMophe, en voyant ailkun qn'il lui reoonnolt de grands détaiiU ; mats dans aes véflexions sur Épictètc et Monlaigne, où il montre les défauts de ce dernier, il lui donne encore la même épithète , et fait voir àua quel sens il l'enlend. Voyez ci-^près, part, i, art. if , S 5.

{iroledeVédiUdeî79r.)

son auteur ; comment , par où , jusqu'où , il la possède : autrement le ju{jement sera précipité.

Je voudrois demander à des personnes équi* tables, si ce principe, la maiière est dans une incapaciié naturelle invincible dépenser ; et celuici , je pense, donc je suis, sont en effet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin , qui a dit la même chose douze cents ans auparavant.

En vérité , je suis bien éloigné dédire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur , quand il ne l'auroit aj^r is que dans la lecture de ce grand saint : car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure , sans v faire une réflexion plus longue et plus étendue , et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouvent la distinction des natures matérielle et spirituelle , pour en faire un principe ferme et soutenu d'une métaphysique entière, comme Descartes a prétendu laire. Car, sans examiner s'il a réussi efficacement dans sa prétention, je suppose qu'il l'ait fait , et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans sqs écrits, d'avec le même mot dans les autres qui l'ont dit en passant , qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort.

Tel dira une chose de soi-même , sans en comprendre l'excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le même mot , et qu'il ne le doit non plus à celui d'où il l'a appris , qu'un arbre admirable n'appaitienëi*a pas à celui qui en auroit jeté la semence , sans y penser et sans la connoitre , dans une terre abondante qui en auroit profité de la sorte par sa propre fertilité.

Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur: infertiles dans leur champ naturel , abondantes éiajut transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon esprit fait produire lui-même à ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables, et qu'ensuite quelques autres, les ayant oui estimer, les empruntent et s'en parent, mais sans en connoitre l'excellence; et c'est alors que la différence d'un même mot , en di^ verses bouches, paroit le plus.

PENSÉES DE PASCAL

Cest de cette sorte que b logique a peutêtre emprunté les règles de la géométrie sans en comprendre la force ; et ainsi en les mettant à Taventure parmi cdles qui lui sont propres, il ne s'ensuit pas de là que les logiciens soient entrés dans l'esprit de la géométrie ; et s'ils n'en donnent pas d'autres marques que de l'avoir dit en passant, je serai bien éloigné de les mettre en parallèle avec les géomètres qui apprennent la véritable manière de conduire la raison. Je serai, au contraire, bien disposé à les en exclure, et presque sans retour. Car de l'avoir dit en passant , sans avoir pris garde que tout est renfermé là-dedans , et , au lieu de suivre ces lumières , s'égarer à perte de vue après des recherches inutiles, pour courir à ce qu'elles oflrent, et qu'elles ne peuvent donner, c'est véritablement montrer qu'on n'est guère clairvoyant, et bien moins que si l'on n'avoit manqué de les suivre, que parcequ'on ne les avoit pas aperçues.

La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire, les géomètres seuls y arrivent, et hors de leur science et de ce qui l'imite , il n'y a pdntde véritables démonstrations; tout l'art en est renfermé dans les seuls préceptes que nous avons dit; ils suffisent seuls, ils prouvent seuls; toutes les autres règles sont inutiles ou nuisibles. Voilà ce que je sais par une longue expérience de toute sorte de livres et de personnes.

Et sur cela je iais le même jugement de ceux qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces régies, paroequ'ils les avoient en effet, mais confondues parmi une multitude d'autres inutiles ou fausses dont ils ne pouvoient pas les discerner, que de ceux qui, cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux , mais qu'ils ne sauroient pas en distinguer, se vanteroient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable; aussibien que celui qui, sans s'arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que Ton recherche , et pour laquelle on ne jetoit pas tout le reste.

Le défaut d'un raisonnement faux est une maladie qui se guérit par les deux remèdes indiqués. On en a composé un autre d'une infinité crherbes inutiles, oii les bonnes se trouvent en-

vdoppées, et ou elles demeurent sans effet, par les mauvaises qualités de ce mélange.

Pour découvrir tous les sophismes et toutes les équivoques des raisonnements captieux , les logiciens ont inventé des noms barbares qui étonnent ceux qui les entendent ; et au lieu qu'on ne peut débrouiller tous les replis de ce nœud si embarrassé , qu'en tirant les deux bouts que les géomètres assignent , ils en ont marqué un nonn bre étrange d'autres oà ceux-là se trouvent compris , sans qu'As sachent lequel est le bon.

Et ainsi , en nous montrant un nombre de chemins différents, qu'ils disent nous conduire oii nous tendons, quoiqu'il n'y en ait que deux qui y mènent, et qu'il faut savoir marquer en particulier, on prétendra que la géométrie, qui les assigne certainement , ne donne que ce qu'on tenoit déjà d'eux , parcequ'ils donnoient en effet la même chose « et davantage ; sans prendre garde que ce présent perdoit son prix par son abondance, et qu'il ôtoit en ajoutant.

Bien n'est plus commun que les bonnes choses : il n'est question que de les discerner; et il est certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée , et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver , et on s'en éloigne. Il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il auroit pu faire ; la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.

Je ne fais donc pas de doute que ces règles, étant les véritables, ne doivent être simples, naïves, naturelles, comme elles le sont. Ce n*est pas Barbara et Baralipton qui forment le raisonnement. 11 ne faut pas guinder l'esprit; les manières tendues et piénibles le remplissent d'une sotte présomption , par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule , au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse. L'une des raisons prindpales qui éloignent le plus ceux qui entrent dans ces connoissances , du véritable chemin qu'ils doivent suivre, est l'imagination qu'on prend d'abord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grmidea, hautes, élevées, sublimes. Cela ()erd tout. Je

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