LE LUNDI 15 JUIN 189S
PRÉFACE
i|ni , interrogés sur le Discours que je fis à lie Françoise le jour que j'eus Fhonnear d'y I, ont dît sèchement que j'avois fait des Gar crovant le blâmer, en ont donné l'idée la
plos avantageuse qne Je poanÀê moknéme désirer; car le public ayant approuvé ce genre d'écrire où je me suis appliqué depuis quelques années, c'étoit le prévenir en ma faveur qne de feire une telle réponse. Il ne restoit pins que de savoir si je n'aurob jMs dû renoncer aux Caractères dans le Discours dont il s'agissoit ; et cette question s'évanouit dès qu'on sait que l'usage a prévalu qu'un nouvel aca-^ démicien compose celui qu'il doit prononcer le jour de sa réception , de l'éloge du roi , de ceux du car-* dinal de Richelieu, du chancelier Séguier, de la personne à qui il succède , et de l'Académie Françoise. De ces cinq éloges il y en a quatre de personnels : or je demande à mes censeurs qu'ils me posent si bien la différence qu'il y a des éloges personnels aux caractères qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute. Si, chargé de foire quelque autre harangue, je retombe encore dans des peintures , c'est alors qu'on pourra écouter leur critique, et peut-être me condamner; je dis peut-être , puisque les caractères, ou du moins les images des choses et des persoimes, sont inévitables dans l'oraison , que tout écrivain est peintre, et tout excellent écrivain excellent peintre. J'avoue que j'ai ajouté à ces tableaux, qui étoient de commande , les louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Académie Françoise; et ils ont dû me le pardonner, s'ils ont fait attention qu'autant pour ménager leur pudeur que pour éviter les caractères , je me suis abstenu de toucher à leurs personnes , pour ne parler que de leurs ouvrages , dont j'ai fait des âoges critiques plus ou moins étendus, selon que les sujets qu'ils y ont traités pouvoient l'exiger. J'ai loué des académiciens encore vivants, disent quelques uns. Il est vrai; mais je les ai loués tous : qui d'entre eux auroit une raison de se plaindre? C'est une conduite toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avoit point encore eu d'exemple. Je veux en convenir, et que j'ai pris soin de m'écarter des lieux communs et des phrases proverbiales usées depuis si long-temps, pour avoir servi à un nombre infini de pareils discours depuis la naissance de l'Académie Françoise : m'étoit-U donc si difficile de faire entrer Rome et Athènes , le Lycée et le Portique, dans l'éloge de cette savante compagnie? « Etre au comble de ses vœux « de se voir académicien ; protester que ce jour où a l'on jouit pour la première fois d'un si rare bona heur est le jour le plus beau de sa vie; douter si « cet honneur qu'on vientde recevoir est une chose a vraie ou qu'on ait songée; espérer de puiser déa sonnais à la source les plus pures eaux de l'élo- « qnence françoise ; n'avoir accepté , n'avoir désiré « une telle place que pour profiter des lumières de « tant de persomies si éclairées; promettre. que,
LA BRUYÈRE
« lontlodiiiM de leor choix qa'onwnoooaollyOD « s'efloroera de s'en rendre digne : » eent autres formules de pareils compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les trouver, les pteoer, et en mériter des applaudissements?
Parce donc que j'ai cru que, quoique l'enTie et l'injustice publient de l'Académie Françoise , quoi qu'elles veuillent dire de son âge d'or et de sa décadence, eHe n'a jamais, depuis son établissement, rassemblé un si grand nombre de personnages illustres par toutes sortes de talents et en tout genre d'érudition qu'il est facile aujourd'hui d'y en remarquer, et que dans cette prévention où je suis je n'ai pas espéré que celte compagnie pût être une autre fois plus belle à peindre , ni prise dans un jour plus favorable , et que je me suis servi de l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproclies? Cicéron a pu louer impunément Brutus, César, Pompée, Marceilns , qui étoient vivants, qui étoient présents ) il les a loués plusieurs fois ; il les a loués seuls , dans le sénat, souvent en présence de leurs ennemis, toujours devant une compagnie jalouse de leur mérite , et qui avoît bien d'autres dé- Hcatesses de politique sur la vertu des grands hommes que n'en sauroit avoir l'Académie Françoise. J'ai loué les académiciens, je les ai loués tous, et ce n'a pas été impunément : que me seroit-il arrivé si je les avois blâmés tous?
« Je viens d'entendre, a dit Tfaéobalde, une grande « vilaine harangue qui m'a fait bâiller vingt fois, et « qui m'a ennuyé à la mort. » Voilà ce qu'il a dit, et voilà ensuite œ qu'il a fait, lui et peu d'antres qui ont cru devoir entrer dans les mêmes intérêts. Us partirent pour la conr le lendemain de la prononciation de ma harangue, ils allèrent de maisons en maisons , ils dirent aux personnes auprès de qui ils ont accès, que je leur avois balbutié la veille un discours où il n'y avoit ni style ni sens commun , qui étoit ren\pli d'extravagances, et une vraie satire. Revenus à Paris, ils se cantonnèrent en divers qnai^ tiers, où ils répandirent tant de venin contre moi, s'aebamèrent si fort à diffamer cette harangue, soit dans leurs conversations , soit dans les lettres qu'ils écrivirent à leurs amis dans les provinces, en dirent tant de mal , et le persuadèrent si fortement à qui ne l'avoit pas entendue , qu'Us crurent pouvoir insinuer au public , ou que les Caractères faits de la même main étaient mauvais | ou que, s'ils étoient bons, je n'en étois pas l'auteur; mais qu'une femme de mes amis m'avoit fourni ce qu'il y avoit de plus supportable. Ils prononcèrent aussi que je n'étois pas capable de fiire rien de suivt, pas même la moindre préfooe : tant ils estimoient impraticable à im homme màme qui est dans l'habitudle de penser,
et d'écrire oe (|B'il pense, Fart de lier ses pe de faire des transitions !
Us firent plus : violant les lois de l'A Françoise , qui défendent aux académiciens ou de faire écrire contre leurs confrères, il rent sur moi deux auteurs associés à une mi zette ' : ils les animèrent, non pas à pnbliei moi une satire fine et ingénieuse , ouvrage i dessous des uns et des autres , « facile à ma a dont les moindres esprits se trouvent capa mais à me dire de ces injures grossières et nelles, si di£Qciles à rencontrer, si pénibles noncer ou à écrire , surtout à des gens à qui croire qu'il reste encore quelque pudeur et soin de leur réputation.
Et en vérité je ne doute point que le publi enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis c années de vieux corbeaux croasser autour • qui, d'un vol libre et d'une plume légère, élevés à quelque globre par leurs écrits. Ces lugubres semblent , par leurs cris continue vouloir imputer le décri universel où tombi sairement tout ce qu'ils exposent au grand l'impression; comme si on étoit cause qu'i quent de force et d'haleine, ou qu'on dût é pensable de celte médiocrité répandue si ouvrages. S'il s'imprime un livre de mœu mal digéré pour tomber de soi-même et ne citer leur jalousie , ils le louent volontiers , volontiers encore ils n'en parient point; i est tel que le monde en parle , ils l'attaqw furie : prùse , vers , tout est sujet à leur c tout est en proie à une haine ûnplacable qi conçue contre ce qui ose paroitre dans quel< feclion, et avec les signes d'une approbat blique. On ne sait plus quelle morale leur qui leur agrée; il faudra leur rendre cell< Serre ou de Desmarets , et , s'ils en sont c venir au Pédagogue chrétien et à 2a Cow U paroU une nouvelle satire écrite contre 1 en général, qui d'un vers fort et d'un style enfonce ses traits contre l'avarice, l'excès la chicane, la mollesse, l'ordure et Thyi où personne n'est nommé ni désigné, où noll vertueuse ne peut ni ne doit se reconno Bourdaloue en chaire ne fait point de peini crime ni plus vives ni plus innocentes : il n'i c^est médisance , c'est calomnie : voUà depi que temps leur unique ton, celui qu'ils e contre les ouvrages de mœurs qui réusàsseï prennent tout littéralement , ils les lisent osf histoire, ils n'y entendent ni la poésie ni k
'HMiCDSi CM.iNT, {tM Bruyère,)
DISCOURS
AU
«8 eiHiâaïQiieiit : y» y ^fwvfnt 408 cadniito 1 y en « daqs Homte^y dan» Pindiure» dans et dans Horace ; nù n'y en a-t-U poinl? «i peut-étce dans leurs éorits. Bemîn n'a pas marbre, ni traité tontes ses figures d'une oe; mais on ne laisse pus d^ voir, dans ce loins lienreusemcint renoonlré \ de certains iclievés tput prodie de quelques autres qui inoins , qn*ils découvrent aisément rexcdl'ouvrier : si c'est un dieval , les crins sont l'unç main hardie , ils voltigent et semblent »uet du vent; l'œil e^t ardent, les naseaux le ien et la vie^ un ciseau de maître s'y re« a mille endrolta; il n'est pas donné à ses ni à ses envieux d'arriver à de telles fautes s chefe-d'œuvre ; l'on voit bien que c'est chose de manqué par un habile honune , et e de Praxitèle.
|ui sont ceux. qui, si tendres et si sornpu*peuvent même supporter que, sans blesser lommer les vicieux , on se déclare conUre le it-ce des chartreux et des solitaires ? sont-ce tes, hommes pieux et éclairés? sont-'ce ces religieux qui l^biient en France les doRres bayes? Tous au contraire lisent ces sortes ;es, et en particulier, et en puldic , à leurs «s; Us en inspirent la lecture à leurs pense, à leurs élèves; ils en dépeuplent les bonis les conservent dans leurs bibliothèques : pas les premiers reconnu le plan et l'éoou livre dies Cara^W-ts ? n'ont-ils pas observé «eize chapitres qui le oomposent il y en a mi, s'att«qhant à découvrir le faux el le riui se rencontrent dans les objets des pasr des attachemisnts humains, ne tendent qu'à ous les obstacles qui alfoiblissent d'abord , éteignant ensuite dans tous les hommes la ance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des ions au seisième et dernier chapitre , où l'aeat attaqué et peut-^tre confondu , où les de Dieu , une partie du moins de celles que » hamnes sont capables de recevoir dans irit, sont apportées, où la providence de . défendue contre l'insulte et les plaintes des ? Qui sont donc ceux qui osent répéter a ouvrage si sérieux et si utile ce continuel « C'est médisance , c'est caloomie ?» Il faut sier : ce sont des poètes. Mais quels poètes? mrs d'hymnes sacrées ou des traducteurs de \y des Godeau ou des Corneille? Non , mais mrs de stances et d'élégies amoafieuses , de X esprits qui tournent un sonnet sur une abf sur un retour, qui font une épigramifte sur e gdirge , et un madrigal sur une jouissanee.
VoilA ceux qui, per déUcHesse de conaeienee, ne souf&ent qn^patiemment qu'en ménageait les particuliers avec tontes les précautions que la prudence peut suggérer, j'essaie dans mon livre des mœurs de décrier, s'il est posinble , tous les vices du cœur et de l'esprit , de rendre l'homme raisonnable et plus proche de devenir chrétien. Tels ont été lés Théobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur atelier.
Ils sont encore allés .{dus loin; car, palliant d'une politique ;Eélée le chagrin de ne se sentir pas à leur gré si bien loués et si long-temps que diacon des autres académidens, ils ont osé faire des applications délicates et dangereuses de l'endroit de ma harangue où , m'exposant seul à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus irréconciliables ennemis, gens péeunieux, que l'excès d'argent, ou qu'une fortune faite par de certaines voies, jointe à la laveur des grands qu'elle leur attire nécessairement , mène jusqu'à une froide insdenoe , je leur fois à la vérité à tous une vive apostrophe , mais qu'il n'est pas permis de détourner de dessus eux pour la r^eter sur un seul , et sur tout autre.
Ainsi en usent à mon ^ard , exdtés peut-<ètre par lès Théobaldes, ceux qui , se persuadant qu'un auteur écrit seulement pour les amuser par la satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale , au lieu de prendre pour eux et de felre servir à la correction de leurs niœura les divers traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à dé* couvrir, s'ils le peuvent , quels de leurs amis ou d» leurs ennemis ces traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que remarques solides on sérieuses réflexions, quoiqu'on si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier,, pour ne s'arrêter qu'aux pdntnres ou aux csrae* tares; et a^rès les avoir eiqpliqués à leur manière j et en avoir cru trouver les originaux , donnent au public de longues listes, ou, comme ils les appela lent, des dels, fausses défis, et qui leur sont aîissl inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont ks noms s'y voient déchiffrés , et à l'écrivain qui en est la causft, quoique iiwocente.
J'avois pris la précaution de protester dans une préface contre toutes ces interprétations, que quelque eonnoissanee que j'ai des hommes m'avoit fiiil prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devois , rendre mon livre publié, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par mes écrits , et la crainte de fournir à quelques uns de quoi gercer leur malignité. Mais, puisque j'ai eu Inïoililesse de publier ces Caraciires, qudfe digue élèvêrai-je contre ce déhige d'explications qui inonde la ville, et qui bientôt va gagner la conr? Dirai-je sérieusement, et
LA BRUYÈRE
protesterai-je avec d'horribles serments, que Je ne sais ni auteur ni complice de ces defii qui courent; que je n'en ai donné aucune; que mes plus familiers amis savent que je les leur ai toutes révisées ; que les personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d'avoir mon secret? N'est-ce pas la même chose que si je me tourmentois beaucoup à soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, sans mœurs, sans conscience, tel enfln que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire?
Mais d'ailleurs comment anrois-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-même les forger telles qu'elles sont , et que je les ai vues? Etant presque toutes différentes entre elles, quel moyen de les foire servir à une même entrée , je veux dire à l'uitelligence de mes remarques? Nommant des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que je ne connoLs point , peuvent-elles partir de moi, et être distribuées de ma main? Aurots-je donné celles qui se fabriquent à Romorantin, à Mortagne et à Bellesme , dont les différentes applications sont à la baillive , à la femme de l'assesseur, au président de l'éleclion , au prevdt de la maréchaussée , et au prévôt de la collégiale? Les noms y sont fort bien marqués, mais ils ne m'aident pas davantage à connoltre les personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage; je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisqu'elleÏB ressemblent à tant de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint à la vérité d'après nature , mais je n'ai pas toujours songé à peindre celoi-d ou cellelà dans mon livre de moeurs. Je ne me suis point loué au public pour foire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables et ne parussent feints ou imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé plus loin : j'ai pris un trait d*un côté et un trait d'un autre; et de ces divers traits, qui pouvoient convenir à une même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables , cbercliant moins à réjouir les lecteurs par le caractère , ou , oonmie le disent les mécontents , par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter, et des modèles à suivre.
Il me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui par hasard verroient leurs noms écrits dans ces insolentes listes que je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même attoidr» d'eux cette justice , que, sans s'arrêter à un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage , ils passeront jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est ihexca-
sable. Jedis en effet ce que je dis, et iranemeBt ee qu'on assure que j'ai voulu dire; et je réponds encore moins de ce qu'on me foit dire et que je ne (b point. Je nonrnie nettement les personnes que je veux nonuner, toujours dans fa vue de louer leur vertu ou leur mérite : j*écris leurs noms en lettre capitales , afin qu'on le» voie de loin , et que le keteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'aroii voulu mettre des noms véritaUes aux peinttini moins obligeantes , je me serois épargné le tnvafl d'emprunter des noms de l'andenne histoire, d'employer des lettres initiales qui n'ont qu'une signiication vaine et incertaine, de trouver enfin mSk tours et mille foux-fuyants pour dépayser ceux qà me lisent, et les dégoûter des applications. Toilàb conduite que j'ai tenue dans la compoâtion des Caractères.
Sur ce qui concerne la harangue, qui «para longue et ennuyeuse au chef des mécontents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tenté de foire de œ remerciement à l'Académie Françoise un discours oratoire qui eût quelque force et quelque étendue : de zélés académiciens m'avoient déjà frayé ce chemifl; mais ils se sont trouvés en petit nombre, et leorzèle pour l'honneur et pour la réputation de l'Acadêoiie n'a eu que peu d'imitateurs. Je pouvois saine l'exemple de ceux qui , postulant une place da» cette compagnie sans avoir jamais rien écrit, qaâqu'ils sachent écrire, annoncent dédaigneusement , la veille de leur réception , qu'ils n'ont que deox mots à dire et qu'un moment à parler, quoique apables de parler long-temps , et de parler bien. j
J'ai pensé, au contraire, qu'ainsi que nul artisair n'est agrégé à aucune société ni n'a ses lettres de maîtrise sans foire son chef-d'œuvre; de même, et avec encore plus de bienséance, un homme assœié à un corps qui ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se trouvoit engagé i faire en y entrant un effort en ce genre, qui le fit aux yeux de tous paraître digne du choix dont fl venoit de l'honorer. H me sembloit encore qoe, puisque l'éloquence profane ne paroissoit plus régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de l'expédition , et qu'elle ne devoit ploséb« admise dans la chaire , où elle n'a été que tropsoo^ forte, le seul asile qui pouvoit lui rester étoit l'Académie Françoise; et qu'il n'y avoit rien de plus naturel, ni qui pût rendre cette compagnie plus câèbre, que si , au sujet des réceptions de nouveaux académiciens, elle savoit quelquefois attirer la cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendie des pièces d'éloquence d'une juste étendue , fiôlo de iiuûn de maître , et dont te profession est d'exceiler dans la science de la parole.
DISCOURS
n'ai pas aUeifit mon bat, qui éloit de pionn discours éloquent, il me paraît du moins me suis disculpé de l'avoir fait trop long de es minutes : car si d'ailleurs Paris , à qui on promis mauvais, satirique et insensé, s'est {u'on lui avoit manqué de parole ; si Marly , uriosité de l'entendre s'étoit répandue, n'a etentl d'applaudissements que la cour ait don- 1 critique qu'on en avoit feite ; s'il a su fran- Ihantilly, écueil des mauvais ouvrages; si émie Françoise , à qui j'avois appelé conune s souverain de ces sortes de pièces, étant ase extraordinairement, a adopté ceile-d, l'a primer par son libraire , l'a mise dans ses ar- ; si elle n'étoit pas en efTet composée cTun ffecté, dur et interrompu, ni chargée de louantes et outrées, telles qu'on les lit dans les prod'opéras, et dans tant tfépitres dédicatoires: rat plus s'étonner qu'elle ait ennuyé Théo- Je vois les temps, le public me permettra de , ou ce ne sera pas assez de l'approbation lira donnée à un ouvrage pour en faire la rén ; et que , pour y mettre le dernier sceau , il icessaire que de certaines gens le désapprou- |u'ils y aient bâillé.
voudroient-ils, présentement qu'ils ont reque cette harangue a moins mal réussi dans ic qu'ils ne l'avoient espéré, qu'ils savent que hraires ont plaidé ' à qui l'imprimeroit; voui-ils désavouer leur godt et le jugement qu'ils porté dans les premiers jours qu'elle fut pro- ? Me permettroient-Us de publier ou seulele soupçonner une tout autre raison de l'âpre e qu'ils en firent, que la persuasion où ils qu'elle la méritoit? On sait que cet homme, om et d'un mérite si distingués , avec qui j'eus ;ur d'être reçu à l'Académie Françoise, prié, iy persécuté de consentir à l'impression de sa lie par ceux mêmes qui vonloieut supprimer me et en éteindre la mémoire, leur résista rs avec fermeté. H leur dit « qu'il ne pouvdt e devoit approuver une distinction si odieuse s vouloient fiEiire entre lui et moi; que la préice qu'ils donnoient à son discours avec celte itation et cet empressement qu'ils lui marent , bien loin de l'obliger, comme ils pou- At le croire, lui faisoitau contraire une véritable e; que deux discours également innocents, toncés dans le même jour, dévoient être imlés dans le même temps. » Il s'expliqua en- Uigeamment en public et en particulier sur M chagrin qu'il ressentait de ce que les deux
stance étoit an roquâtes de VUàkL {la Bruifére,)
auteurs de la gazette que j'ai cités avaient fiut servir les louanges qu'il leur avoit plu de lui donner à un' dessein formé de médire de moi, de mon discours et de mes Caractères ; et il me fit sur cette satire injurieuse des explications et des excuses qu'il ne me devoit point. Si donc on vouloit inférer, de cette conduite des Théobaldes , qu'ils ont cm hussèment avoir besoin de comparaisons et d'une harangue folle et décriée pour relever celle de mon collègue, ils doivent répondre, pour se laver de ce soupçon qui les déshonore , qu'ils ne sont ni courtisans , ni dévoués à la faveur, ni intéressés , ni adulateurs; qu'au contraire ils sont sincères, et qu'ils ont dit naïvement ce qu'ils pensoient du plan , du style, et des expressions de mon remerciement à l'Académie Françoise. Mais on ne manquera pas d'insister, et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville , des grands et du peuple , lui a été favorable. Qu'importe? ils répliqueront avec confiance que le public a son goût , et qu'ils ont le leur : réponse qui ferme la bouche et qui termine tout différend. Il est vrai qu'elle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun de mes écrits; car, si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels , qu'ils puissent toujours partager les Théobaldes et le public.
DISCOURS
Hessiecrs,
Il seroit difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous, d'avoir devant ses yeux r Académie Françoise, d'avoir lu l'histoire de son établissement , sans penser d'abord à celui à qui elle en est redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui doive moins vous déplaire , que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent le devoir et la coutume, par quelques traits où ce grand cardinal soit reoonnoissable, et qui en renouvellent la mémoire.
Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer par de belles paroles ou par de riches figures , par ces discours moins faits pour relever le mérite de celui que l'on veut peindre, que pour montrer tout le ku et toute la vivacité de l'orateur. Suivez le règne de Louis -le- Juste : c'est la vie du cardinal de
LA BRUYÈRE
Richelieu , c'est son éloge et cehii du prince qui Ta mis en œuvre. Que pourroîs-je ajouter à des faits encore récents et si mémorables? Ouvrez son Testament politique, digérez cet ouvrage : c*est la peinture de son esprit; son ame tout entière s'y développe ; Ton y découvre le sQQret de sa conduite et de ses aotions; Ton y trouve la source et la vraisem** biance de tant et de si grands événements qui ont paru sous son administration : Ton y voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu agir sûrement et avec succès, et que celui qui a achevé de si grandes choses, ou n*a jamais écrit, ou a dû écrire comme il a fait.
Génie fort et supérieur^ il a su tout le fond et tout le mystère du gouvernement ; il a connu le beau et le sublime du ministère ; il a respecté Fétranger^ ménagé les. couronnes, connu le poids de \tat alliance ; il a opposé des alliés i des ennemis; il a veillé aux intérêts du dehors , à ceut du dedans, il n'a oublié que les siens : une vie laborieuse et languissante, souvent exposée , a été le prix d'une si haute vertu. Dépositaire des trésors de son maître, comblé de ses bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances , on ne sauroit dire qu'il est mort riche.
Le croiroit-on , messieurs? cette ame sérieuse et austère , formidable aux ennemis de letat , inexorable aux factieux, plongée dans la négociation , occupée tantôt à affoiblir le parti de l'hérésie^ tantèt à déconcerter une ligue, et tantôt à méditei* une conquête , a trouvé le loisir d'être savante, a goûtié les belles-lettres et eetix qui en faisoient profession. Comparezvous, si vous Tosei , au grand Richelieu , hommes dévoués à la fortune ^ qui , par le succès de vos affaires particulières « vous jugez dignes que Yùa voos confie lés affaires publiques ; qui tous donnez pour des génies heureux et pour de bonnes têtes ; qui dites que vous ne savez rien; que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez poiiit^ ou ponr marquer l'inutilité des sciences , on pour parottre ne devoir rien aux autres » mais puiser tout de votre fonds ; apprenez que le cardinal de flicheliett a sa , qu'il a lu ; je^ ne di« pas qu'il n'a poffll eu d'éM^foenlefti pour les gens de lettres , itiais qu'il les a aimés, caressés, favorisés; qu'il leur a ménagé des
privilèges, qu'il leur dèsttnoit des pensioas, qu'il les a réunis en une compagnie célèbre, qu'il en a lait l'Académie Françoise. Oui , hommes riches et ambitieux , contempteur» de la vertu et de toute association qui ne roule pas sur les établissements et sur l'intérêt, celles est une des pensées de ce grand ministre, né homme d'état, dévoué à l'état) esprit solide, éminent, capable dans œ qu'il foisoît des mot% les plus relevés et qui tendoient au bien pnbSc comme à la gloire de là monarchie ; incapable de concevoir jamais rien qui ne fdt digne de loi, du prince qu'il servoit , de la France à qui 3 avoit consacré ses méditations et ses veilles.
Il savoit quelle est la force et l'utilité de Féloquence, la puissance de la parole qui aide la raison et la (ait valoir, qui insinue aux bommei la justice et la probité, qui porte dans le cœur du soldat l'intrépidité et l'audace, qui calme les émotions populaires, qui excite & leurs devoirs les compagnies entières, ou la multitude : i1 n'ignoroit pas quels sont les fruits de l'histoire et de la poésie, quelle est la nécessité de la grammaire , la base et le fondement des autres sciences; et que, pour conduire ces choses i un degré de perfection qui les rendit avantageuses à la république, il ialloit dresser le ^n d'une compagnie où la vertu seule fût admise, le mérite placé , l'esprit et le saveur rassemblés par des suffrages : n'aitons pas plus loin, voilà, messieurs, vos prmcipes et votre règle, dont je ne suis qu'une exception.
Rappelez en votre mémoire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse , rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composoient étoient remarquables chacun par quelques membres mutilés, eu par les cicatrices qui leur étoîent restées des fureors de la pe^ sécution : ils sembloient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette assemblée générale de toute TÉglise : il n'y avoit aucun de vos illustres prédécesseurs qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât dans les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui avoit feit un grand nom , et qui lui donnoit rang danscette Académienaissante qu'ilsavoieal comme fondée : tels étoîent œs graÎMis artisans de la parole, ces premiers maîtres de l'éloquence françoise; teb Toas élea, messieurs,
DISCOURS
|tiî ne cédez ni en savoir ni en mérite à nal de seux qui vous ont précédés.
L'un s aussi correct dans sa langue que sH ravoit apprise par règles et par principes» aussi âégant dans les langues étrangères que si elles loi étoient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours parler celui de son pays : il a entrepris, il a fini une pénible traduction que le plus bel esprit pourroit avouer, et que le plus pieux personnage devroit désirer d'avoir faite.
L'autre» fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les grâces et les richesses de la latine , foit des romans qui ont une fin , en bannit le proKxe et l'incroyable pour y substituer le vraisemblable et le naturel.
Un autre ^, plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le tour et la naiveté de tous les deux ; il instruit en badinant , persuade aux hommes la vertu par l'organe des bétes; élève les petits sujets jusqu'au sublime : homme unique dans son genre d'écrire; toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qu? a été au-delà de ses modèles , modèle lui-môme difficile a imiter.
Celui-ci ^ passe Jttvénal, atteint Horace , semble créer les pensées d*auti*ui , et se rendre propre toot ce qu'il manie ; il a , dans ce qu'il emprunte des autres, toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention : ses vers forts et harmonieux , iaits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lusaicore quand la langue aura vieilli , en seront les derniers débris : on y remarque une critique sûre, judicieuse, et innocente , s'il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.
Cet autre ^ vient après un homme loué , ap«plaiidi , admiré , dont les vers volent en tons lieux et passent en proverbe; qui prime, qui règne snr la scène ; qui s'est emparé de tont le théâtre : ii ne l'en dépossède pas, il est vrai; mais il s'y établit avec hii ; le monde s acoou-
' L'abbé de Cboifj, <|Di a bit une Induction de Hmitatioii K jûus-Cbrist.
* Séimh , tradiietrar des GémiMOUts et de IIInéiM de Vif^ Sile , et auteur piéfumé de ZaIHk et de b Pimcsasi Di CUm . qu'on a ni depuis être de madame de La Fayette. ^ La Fontaine. 4 Boilean.
'Racine.
tume à en voir faire la comptraiaon : quelques uns ne souffrent pas que Comeilie, le grand Corneille, lui soit préféré; quelques antres, qu'il lui soit égalé : ils en appellent à l'autre siècle, ils attendent la fin de quelques vieillards qui , touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse.
Que dirai-je de ce personnage > qui a fiait parler si long-temps une envieuse critique et qui l'a fait taire; qu'on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par l'éminenoe de ses talents ? orateur, historien , théologien , philosophe , d'une rare érudition , d'une plut rare éloquence , soit dans ses entretiens , soit dans ses écrits, soit dans la chaire; un défenseur de la religion, une lumière de l'Église! Parlons d'avance le langage de la postérité , un Père de l'Eglise! Que n'est-il point? nommez, messieurs, une vertu qui ne soit point la sienne.
Toncberai-je aussi votre dernier choix si digne de vous * ? Quelles choses vous furent dîtes dans la place où je me trouve ! je m'en souviens ; et, après ce que vous avez entendu , comment oséje parler? comment daignez- vous m'entendre? Avouons-le , on sent la force et Fascendant de ce rare esprit , soit qu'il prêche dé génie et sans préparation , soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire , soit qu'il explique ses pensées dans la conversation : toujours maître de l'oreiiie et du cœur de ceux qui l'éooif tent , ii ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation , ni tant de facilité , de délicatesse , de politesse : on est assez heureux de l'entendre, de «nffr ce qu'il dit , et comme U le dit ; on doW être content de soi si l'on emporte ses réflexions, et si l'on en profite. Quelle grande acqtiisition avez-vous fdke en cet lioriime illustre! à qui m'disociez-vons ?
Je voudrois., messleuN , moins pressé par le temps et par les bienséances qcri mettent des bornes ft ce discours, pourvoir louer chacun de ceux qui composent cette Académie par des endroits encore plus marquée et par de fini vives expressions. ToirtêS les sortes de talents que l'on voit répandus parmi les hommes se trouvent partagées entre vous. Veut-on de diserts ora^ teurs , qui aient semé dans h chaire toutes le&
• Bostnet.
> Péneion.
LA BRUYÈRE
fleurs de rék)quenoe» qui, avec une saine mo« raie, aient employé tous les tours et toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de paroles, qui fassent aimer les solennités, les temples, qui y fassent courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs ; ils sont parmi vous. Admi* re-t-on une vaste et profonde littérature qui aille fouiller dans les archives de l'antiquité pour en retirer des choses ensevelies dans l'oubli, échappées aux esprits les plus curieux, ig[norées des autres hommes ; une mémoire , une méthode , une prédsioa à ne pouvoir, dans ces recherches, s'égarer d'une seule année, quelquefois d'un seul jour sur tant de siècles : cette doctrine admirable, vous la possédez; elle est du moins en quelques uns de ceux qui forment cette savante assemblée. Si l'on est curieux du don des langues joint au double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes , et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simplicité que de vérité , des qualités si rares ne vous manquent pas et sont réunies en un même sujet. Si Ton cherche des hommes habiles, pleins d'esprit et d'expérience, qui, par le privilège de leurs emplois , fassent parler le prince avec dignité et avec justesse ; d'autres qui placent heureusement et avec succès dans les négociations les plus délicates les talents qu'ils ont de bien parler et de bien écrire ; d'autres encore qui prêtent leurs soins et leur vigilance aux affiiires publiques, après les avoir employés aux judiciaires , toujours avec une égale réputation : tous se trouvent au milieu de vous, et je souffre à ne les pas nommer.
Si vous aimez le savoir joint à l'éloquence, vous n'attendrez pas long-temps ; réservez seulement toute votre attention pour celui qui parlera après moi ^ Que vous manque-t-il enfin? vousavez desécrivains habilesen l'une et en l'autre oraison ; des poètes en tout genre de poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héraiques, soit galantes et enjouées ; des imitateurs des anciens ; des critiques austères ; des esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les conversations et dans les cercles. Encore une fois, à quels hommes, à quels grands sujets m'associez-vous !
■ Charpentier, alors directeur de rAcad<îinie.
Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? après qui vous fais-je ce public remerciement'? Il ne doit pas néanmoins, cet homme si louable et si modeste , appréhopder que je le loue : si proche de moi , il auroit autant de facilité que de disposition à m'interrompre. Je vous demanderai plus volontiers, à qui me faites-vous succéder? à un homme qui avoit de