‹ Moralistes françoisChapitre 139 sur 309 · LA VERTU · texte numérisé non relu

LA VERTU

Quelquefois, messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges des illustres mortj dont ils remplissent la place , hésitent , partagés entre plusieurs choses qui méritent également qu'on les relève : vous aviez choisi en H. Tabbe de La Chambre un homme si pieux, si tendre, si charitable , si louable par le cœur, qui avoil des mœurs si sages et si chrétiennes , qui ëtoil si touché de religion , si attaché a ses devoirs, qu'une de ses moindres qualités étoit de hier écrii'e : de solides vertus, qu'on voudroit oélé brer, font "passer légèrement sur son érudiiiot ou sur son éloquence ; on estime encore plus s vie et sa conduite que ses ouvrages. Je préfère rois en effet de prononcer le discours funèbn de celui à qui je succède , plutôt que de me bor ner à un simple éloge de son esprit. Le mérite en lui n'étoit pas une chose acquise , mais ui patrimoine, un bien héréditaire ; si du moins i en faut juger par le choix de celui qui avoit livn son cœur, sa confiance , toute sa personne, : cette famille, qui l'avoit rendue comme votn alliée, puisqu'on peut dire qu'il l'avoit adopté et qu'il l'avoit mise avec l'Académie François sous sa protection.

Je parle du chancelier Séguier : on s'en sou vient comme de l'un des plus grands magistrat que la France ait nourris depuis ses commence ments; il a laissé à douter en quoi il exceiloi davantage, ou dans les belles-lettres, ou dan les affaires ; il est vrai du moins, et on en cod vient , qu'il surpassoit en l'un et en l'autre toui ceux de son temps : homme grave et familier profond dans les délibérations , quoique dons et facile dans le commerce , il a eu naturelle ment ce que tant d'autres veulent avoir et nes£ donnent pas, ce qu'on n'a point par l'étude et par l'affectation, par les mots graves ou seo-

< L'abbé Bignoa, re^u le nième jour que La Bruyère.

DISCOURS

teodeux, ce qui est plus rare que la science, et peut*étre que la probité , je veux dire de la dignité; il ne la devoit pas à réminence de son poste ; au contraire « il l'a ennobli : il a été grand et accrédité sans ministère, et on ne voit pas <|ue ceux qui ont su tout réunir en leur per* fionne Taîent effacé.

Vous le perdîtes il y a quelques années , ce {nmd protecteur : vous jetâtes la vue autour de vous, vous promenâtes vos yeux sur tous ceux qni s'offroient et qui se trouvoient honorés de vous recevoir; mais le sentiment de votre perte fat tel , que , dans les efforts que vous fîtes pour b réparer, vous osâtes penser à celui qui seul pouvoit vous la iaire oublier et la tourner à votre gloire. Avec quelle bonté, avec quelle bomanité ce magnanime prince vous a-t-il r^ ^s! n*en soyons pas surpris; c'est son carac^ tère, le même , messieui's , que Ton voit éclater dans toutes les actions de sa belle vie , mais que les surprenantes révolutions arrivées dans un royaume voisin et allié de la France ont mis dans le plus beau jour qu'il pouvoit jamais recevoir.

Quelle facilité est la nAtre, pour perdre tout d on coup le sentiment et la mémoii*e des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimés! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons passés dans l'agitation et dans le trouble; curieux, incertains quelle fortune auroient courue un grand roi , une grande reine , le prince leur fils , famille auguste , mais mallieureuse, que la piété et la religion avoient poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adtersité ! Hélas! avoient*ils péri sur h mer ou par les mains de leurs ennemis ? nous ne le savions pas : on s'interrogeoit, on se promettoit réciproquement les premières nouvelles qui viendroient sur un événement si lamentable : ce fi'étoit plus une affaire publique , mais domestique ; on n'en dormoit plus , on s'éveilloit les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avoit appris. Et quand ces personnes royales, à qui l'on prenoit tant d'intérêt , eussent pu échapper àb mer ou à leur patrie, étoit-ce assez? Ne &lloit-il pas une terre étrangère où ils pussent aborder, un roi également bon et puissant qui pût et qui voulût les recevoir ? Je Tai vue , cette

réception, spectacle tendre s'il en fut jamais!

On y versok îles larmes d'admiration et de joie :

ce prince n*a pas plus de grâce , lorsqu'à h tête de ses camps et de ses armées il foudroie une ville qui lui résiste , ou qu'il dissipe les troupes ennemies , du seul bruit de son approche.

S'il soutient cette longue guerre , n'en doutons pas , c'est pour nous donner une paix heureuse ; c'est pour l'avoir à des conditions qui soient justes et qui fessent honneur à la nation , qui ôtent pour toujours à l'ennemi l'espérance de nous troubler par de nouvelles hostilités. Que d'autres publient , exaltent ce que ce grand roi a exécuté , ou par lui-même , ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont toute l'Europe est ébranlée ; ils ont un sujet vaste et qui les exercera long-temps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut achever dans cette campagne. Je ne parle que de son cœur, que de la pureté et de la droiture de ses intentions ; elles sont connues , elles lui échappent ; on le félicite sur des titres d'honneur dont il vient de gratifier quelques grands de son état : que dit-il ? qu'il ne peut être con^ tent quand tous ne le sont pas , et qu'il lui est impossible que tous le soient comme il le voudroit. Il sait , messieurs , que la fortune d'un roi est de prendre des villes , de gagner des batailles , de reculer ses frontières, d'être craint de ses ennemis ; mais que la gloire du souverain consiste à être aimé de ses peuples, en avoir le cœur, et par le cœur tout* ce qu'ils possèdent. Provinces éloignées, provinces voisines, ce prince humain et bienfaisant , que les peintres et les statuaires nous défigurent , vous tend les bras , vous regarde avec des yeux tendres et pleins de douceur ; c'est là son attitude : il veut voir vos habitants, vos bergers, danser au son d'une flûte champêtre sous les saules et les peupliei*s, y mêler leurs voix rustiques , et chanter les louanges de celui qui , avec la paix et les fruits de la paix , leur aura rendu la joie et la sérénité.

C'est pour arriver à ce comble de ses souhaits , la félicité commune , qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pénible , qu'il essuie l'inclémence du ciel et des saisons , qu'il expose sa personne , qu'il risque une vie heureuse : voilà son secret , et les vues qui le font agir; on les pénètre, on les discerne par les seules qualités de ceux qui sont en place , et

LA BRUYÈRE

qui Faident de leurs conseils. Je ménage leur modestie : qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine point les projets de ce sage prince; qu'on devine au contraire, qu'on nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. U ne se décharge pas entièrement sur eux du poids de ses affaires : lui-même , si je l'ose dire , il est son principal ministre; toujours appliqué à nos besoins , il n*y a pour lui ni temps de relâche , ni heures privilégiées : déjà la nuit s'avance , les gardes sout relevées aux avenues de son palais, les astres brillent au ciel et font leur course; toute la nature repose , privée du jour, ensevelie dans les ombres : nous reposons aussi , tandis que ce roi , retiré dans son balustre , veille seul sur nous et sur l'état. Tel est, messieurs, le protecteur que vous vous êtes procuré , celui de ses peuples.

Vous m'avez admis dans une compagnie illustrée par une si haute protection : je ne le dissimule pas , j'ai assez estimé cette distinction pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intégrité , je veux dire de la devoir à votre seul choix; et j'ai mis votre choix à tel prix que je n'ai pas osé en blesser, pas même en efBeurer la liberté par une importune sollicitation : j'avois d'ailleurs une juste défiance de moi-même , je sentois de la répugnance à demander d'être préféré à d'autres qui pouvoient être choisis. J'avois cru entrevoir, messieurs , une chose que je ne devois avoir aucune peine à croire , que vos inclinations se tournoient ailleurs , sur un sujet digne , sur un homme rem-

pli de vertus , d'esprit et de connoissances, qui étoit tel avant le poste de confiance qu'il occupe, et qui seroit tel encore, s'il ne l'occupoit plus : je me sens touché , non de sa déférence, je sais celle que je lui dois , mais de l'aiDitié qu'il m'a témoignée, jusqu'à s'oublier en ma faveur. Un père mène son fils à un spectacle; la foule y est grande, la porte est assiégée; il est haut et robuste, il fend la presse ; et , comme il est près d'entrer, il pousse son fils devant lui, qui , sans cette précaution , ou n'entreroît poiol, ou entreroit tard. Cette démarche d'avoir supplié quelques uns de vous , comme il a fait, de détourner vers moi leurs suffrages , qui pouvoient si justement aller à lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est unique; et elle ne diminue rien de ma reconnoissance envers vous , puisque vos voix seules , toujours libres et arbitraires, donnent une place dans l'Académie Françoise.

Vous ihe l'avez accordée , messieurs, etdesi bonne grâce , avec un consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule munificence. Il n'y a ni poste , ni crédit , ni richesses , ni titres , ni autoi-ilé , ni faveur, qui aient pu vous plier à faire ce choix ; je n'ai rien de toutes ces choses, tout me manque : un ouvra{;e qui a eu quelque succès par sa singularité, et dont les fausses , je dis les fausses et malignes applications, pouvoient me nuire auprès des personnes moins équitables et moins éclairées que vous, a été toute la médiation que j'ai employée , et que vous avez reçue. Quel moyen de me repentir jamais d'avoir écrit?

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