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L'HISTOIRE DE LA MORALE EN GRÈCE

ÂYÀWt THÉOPHAASTB.

Halgrë les germes de civilisation que des colonies orientales avoient portés dans la Grèce à une époque très reculée , nous trouvons dans rhistoire de ce pays une première période où la vengeance suspendue sur la tête du criminel ^ le pouvoir arbitraire d'un chef, et llndîgnation publique , tenoient lieu de justice et de morale.

Dans ce premier âge de la société , au lien de philosophes moralistes , des guerriers généreux parcourent la Grèce pour atteindre et punir les coupables ; des oracles et des devins attachent aa crime une flétrissure qui nécessite des expiations religieuses, au défaut desquelles le criminel est. menacé de la colère des dieux et proscrit parmi les hommes.

Bientôt des poètes recueillent les laits héroïques et les événements remarquables , et les duintent en mébnt à leurs récits des réflexions ec des sentences qui deviennent des proverbes et des maximes. Ayant conçu l'idée de donner des formes humaines à ces divinités que les peul^es de YAsie représentoient par des allégories souvent bizarres , ils furent obligés de chercher dao&la nature humaine ce qu'elle avoit de plus élevé , pour composer leurs tableaux des traits qui commandoient la plus grande admiration. Leurs brillantes fictions se ressentent des mœurs don siècle à demi barbare; mais elles traçoient (b moins à leurs contemporains des modèles de Pindeur, $t même de vertus, plus parfaits que la réalité.

Les idées que la tradition avoit fournies à ces chantres révérés , ou que leur vive imagination leur avoit lait découvrir, furent méditées, réunies, augmentées par des hommes supérieurs, m même teAps que tous les membres de la société ^nKrent le besoin de sortir de cet état i'iostabilité , de troubles et de malheurs.

Alors les héros furent remplacés par des lé- [^islateurs, et les idies religieuses se fixèrent; ^lles furent enseignées sur-tout danftes célèbres

mystères fondés par Eumolpe , quelques générations avant la guerre de Troie, auxquels Qcéron ' attribue la civilisation de TEurope, et que la Grèce a regardés pendant une si longue suite de siècles comme la plus sacrée de ses institutions. Dans lesinitiations solennelles d'Eleusis , la morale étoit présentée avec la sanction imposante de peines et de récompenses dans un« vie à venir, dont les notions , d*abord grossières^ et même immorales , s'épurèrent peu à peu.

Dans cette période, les hommes éclairés jouirent d'une vénération d'autant plus grande , que les lumières étoient plus rares ; et les talents extraordinaires plaçoient presque toujours celui qui les possédoit à la tète du gouvernement. L'orateur philosophe que je viens de citer * observe que parmi les sept sages de la Grèce il n'y eut que Thaïes qui ne fut pas le chef de sa république; et cette exception provint de ce que ce philosophe se livra presque exclusivement aux sciencesjphysiques.

Pythagore seul se fraya une carrière diffiirente. Exilé de sa patrie par la tyrannie de Potycrate , il demeura sans fonctions civiles , mais il fut l'ami et le conseil des chefs des républiques de la Grande Grèce. En même temps, pour se créer une sphère d'activité plus vaste et plus indépendante, il fonda une école qui embrassoic à-la-fois les sciences physiques et les sciences morales, et une association secrète qui devoit réformer peu à peu tous les états de la Grèce , et substituer aux institutions qu'avoient iait naître la violence et les circonstances, des constitutions fondées sur les véritables bases du contrat social ^. Hais cette association n'acquit jamais une influence prépondérante dans la Grèce proprement dite, et n'y laissa, guère d'autres traces que quelques traités de morale qui préparèrent la forme qu' Aristote donna par la suite à cette science.

Tant que les républiques de la Grèce étoient florissantes , leur histoire nous offre des actions et des sentiments sublimes; la morale servoit de base à la législation, elle présidoit aux séances de l'Aréopage , elle dictoit des oracles et

> De Oratore, m, uxiv.

1 Voyez Meinen, Histoibb dbs sciBNCUi dirs la ûr^ce . lir. ni ; et ]« VoTAGR m* jbvnr AifàoiARns . «hap. lut.

LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE

conduisoit la pluroedesbistoriens; ses préceptes étoient gravés sur les Hermès, prêches publiquement par les poètes dans les chœurs de leurs tragédies, et souvent vengés par les satires politiques de la comédie de ce temps. Mais, excepté le petit nombre d'écrits pythagoriciens dont je viens de parler , et de quelques paraboles qui nous ont été conservées par des auteurs postérieurs, nous ne voyons parottre dans cette période aucun ouvrage qui traite expressément de la morale. Les esprits actifs se livroient à la carrière politique où les appeloit la forme démocratique des gouvernements sous lesquels ils vivoient, ou aux arts qui promettoient aussi des récompenses publiques. Les esprits spéculatifs s'occupoient des sciences physiques , premier objet des besoins et de la curiosité de rhomme.

La morale feisoit, à la vérité, une partie essentielle de l'éducation qu'on donnoit à la jeunesse; mais dans les écoles, Tétude de cette science étoit presque entièrement subordonnée à celle de l'éloquence ; et cette circonstance contribua beaucoup à en corrompre les principes. On n'y cherchoit ordinairement que ce qui pouvoit servir à émouvoir les passions et à faire obtenir les suffrages d'une assemblée tumultueuse. Cette perversité fut même érigée en science par ces vains et subtils dédamateurs appelés sophistes.

En même temps les guerres extérieures et civiles , l'inégalité des fortunes , la tyrannie exer^ cée par les républiques puissantes sur les républiques foibles, et, dans l'intérieur des étals, la focilité d'abuser d'un pouvoir populaire et mal déterminé , cprrompoient sensiblement les mœurs ; et les républiques se ressentirent bientôt , par l'altération des anciennes institutions , du changement qui s'étoit opéré dans les esprits. Mais, à côté des vices et de la corruption, les lumières que donne l'expérience , et l'indignation môme qu'inspire le crime, forment souvent des hommes que leut^s vertus élèvent non seulement au-dessus de leur siècle / mais encore au-dessus de la vertu moins éclairée des siècles qui les ont précédés. Cependant la carrière politique est alors fermée à de tels hommes par la distance même où ils se trouvent du vulgaire , cjt par la répugnance que leur inspirent

l'intrigue et les vils moyens qu'il iaudroit employer pour s'élever aux places et pour s'y maintenir. S'ils sont portés , par cet instinct sublime qui attache notre bonheur à celui de nos semblables, vers une activité généreuse, ils ne peuvent s'y livrer qu'en signalant les méchants, en distinguant ce qui reste de citoyens vertueux, en s'entourant de l'espoir de la génération future, et en combattant ses corrupteurs.

Tels furent la situation et les sentiments de Socrate, lorsqu'il résolut de foire descendre, selon le beau mot de Cicéron , la philosophie du ciel sur la terre, et qu'il s'érigea, pour ainsi dire , en censeur public de ses concitoyens, asservis à-la-fois par la mollesse et par la tyrannie.

11 combattit les pervers par les armes du ridicule ,*et s'attacha les vertueux en enflamoiant dans leur sein le sentiment de la moralité, ilais il chercha vainement à ramener sa patrie a un ordre de choses dont les bases avoient été détruites , et il périt victime de sa noble entreprise.

Bientôt Philippe et Alexandre relouèrent presque entièrement dans les écoles et dai^sles livres les sentiments qui autrefois avoient formé des citoyens et des héros. Le philosophe qui vouloit suivre les traces de Socrate étoil condamné au rôle de Diogène; Platon et Aristote enseignèrent dans l'intérieur de l'Académie et du Lycée; Zenon trouva peu de disciples parmi ses contemporains; et la morale d'Épicure, fondée sur la seule sensibilité physique, fut le résultat naturel de cette révolution , et l'expression fidèle de l'esprit du siècle qui la suivS.

Le temps des vertus privées et celui des observations fines et délicates, des systèmes et des fictions morales, avoient succédé aux siècles des vertus publiques, des grands hommes et des actions sublimes. . ^

Les différents degrés du passage à qp nouvel ordre de choies sont ms^rqués par les aimables ouvrages de Xénophon, qui écrivit comme Socrate avoit (Xirlé; parles dialogues spirilueb de Platon, qui plaça les beautés morales dans des espaces imaginaires et dans des pays Hcjib; par la doctrine lumineuse d'Aristote^ entre les mains duquel la morale devint une science éki^ servation ; et par les élégantes satires Ac TBêO' phiaste, dont l'entreprise^ pu être renoiivf!<^ du temps dfrl^uis XIY.

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