‹ Moralistes françoisChapitre 142 sur 309 · DISCOURS SUR THÉOPHRASTE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR THÉOPHRASTE

COURS DE LA BRUYÈRE

SUR THÉOPHRASTE

lime pas qiie Thomine soit capable de forson esprit un projet plus vain et plus chique de prétendre, en écrivant de quelque 3 quelque science que ce soit , échapper à le de critique et enlever les suffrages de Bcteurs.

ins m'étendre sur la différence des esprits oes , aussi prodigieuse en eux que celle de ges, qui fait goûter aux uns les fautes de m, et aux autres celles de pratique; qui quelques uns cherchent dans les livres à mr imagination, quelques autres à former ment; qu'entre ceux qui lisent, ceux-ci être forcés par la démonsti'alion , et ceuxt entendre délicatement, ou former des raiits et des conjectures; je me renferme seuins cette science qui décrit les mœurs, qui les hommes, et qui développe leurs caracj'ose dire que sur les ouvrages qui traitent s qui les touchent de si près , et où il ne ! d'eux-mêmes , ils sont encore extrémeicîles à contenter.

les savants ne goûtent que les apophthegnciens , et les exemples tirés des Romains, (, des Perses, des Égyptiens; l'histoire du 'ésent leur est insipide : ils ne sont point es hommes qui les environnent et avec qui , et ne font nulle attention à leurs mœurs. les, au contraire, les gens de la cour, et qui n'ont que beaucoup d'esprit sans.érudifTérenls pour tontes les choses qui les ont sont avides de celles qui se passent à leurs qui sont comme sous leur main : ils les t, ils les discernent; ils ne perdent pas de «rsonnes qui les entourent , si charmés des lis et des peintures que Ton fait de leurs raiits , de leurs concitoyens, de ceux enfin ressemblent , et à qui ils ne croient pas Ty que jusque dans la chaire on se croit uvent de suspendre l'Évangile pour les lar leur foible , et les ramener à leurs dedes choses qui soient de leur goût et de

:, ou ne connoit pas la ville, ou, par le 'elle a pour elle , néglige d'en relever le

et n'est point frappée des images qu'il itr; et si , au contraire , l'on peint la cour, est toujours avec les ménagements qui lui

la ville ne lire pas tle ceiÊtt ébaudie de

quoi remplir sa curiosité , et se titre une juste idée d'un pays où il faut même avoir vécu pour le connoltre.

D'autre part, il est naturel aux hommes de ne pomt convenir de la beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les désigne , et où ils se reconnoisseut eux-mêmes : ils se tirent d'embarras en le condamnant ; et tels n'approuvent la satire que lorsque , commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes ^ elle va mordre Quelque autre.

Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si difTérents des hommes par un seul ouvrage de morale ? les uns cherchent des définitions, des divisions, des tables, et de la méthode : ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général, et celte vertu en particulier; quelle différence se trouve entre la valeur, la force , et la magnanimité; les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès entre lesquels chaque vertu se trouve placée, et duquel de ces deux extrêmes elle emprante davantage : toute autre doctrine ne leur plaît pas. Les autres , contents que l'on réduise les mœurs aux passions, et que l'on explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des artères, quittent un auteur de tout le reste.

Il s'en trouve d'un troisième ordre , qui, persuadés que toute doctrine des mœurs doit tendre à les réformer, à discerner les bonnes d'avec les mauvaises, et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de foible et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de saint et de louable, Sis plaisent infiniment dans la lecture des livres qui « supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et les modernes , se jettent d'abord dans leur application aux mœurs du temps , corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de choses qui leur sont si familières, et dont néanmoins ils ne s'avisoient pas de tirer leur instruction.

Tel est le traité des Caractères des^mœurs que nous a laissé Théophraste : il l'a puisé dans le^» Éthiques et dans les grandes morales d'Arislole , dont il fut le disciple. Les excellentes définitions que l'on lit au commencement de chaque chapitre sont établies sur les idées et sur les principes de ce grand philosophe , et le fond des caractères qui y sont décrits est pris de la même source. Il est vrai qu'il se les rend propres par l'éteadue qu'il leur donne, et |)ar la satire ingénieuse (ju'il en tire conti*e les vices des Grecs , et sur-tout des Athéniens (4).

Ce livre ne peut guère passer que pour le commencement d'un plus long ouvrage que Théophraste Avoit entrepris. Le projet de ce ]>hilosophe , comme

LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE

vous le remarqneret dans sa préface , étoit de traiter de toates les Tenus et de tous les vices. Et comme il assure lui-même dans cet endroit qu'il commence un si grand dessein à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort l'empêcha de le conduire à sa perfection (2). J'avoue que l'opinion commune a toujours été qu'il avoit poussé sa vie audelà de cent ans; et saint Jérôme, dans une lettre qu'il écrit à Népotien , assure qu'il est mort à cent sept ans accomplis : de sorte que je ne doute point qu'il «'y ait eu une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de règle à Diogène Laérce, qui ne le fait vivre que quatre-vingt-quinze années , ou dans les premiers manuscrits qui ont été faits de cet historien , s'il est vrai d'ailleurs que les quatrevingt-dix-neuf ans que cet auteur se donne dans cette préface se lisent également dans quatre manuscrits de la Bibliothèque Palatine, où l'on a aussi trouvé les cinq derniers chapitres des Caractères de Théophraste qui manquoient aux anciennes impressions, et où l'on a vu deux titres, l'un du goût qu'on a pour les vicieux, et l'autre, du gain sordide , qui sont seuls et dénués de letirs chapitres (3).

Ainsi cet ouvrage n'est peut-être même qu'un simple fragment , mais cependant un reste précieux de l'antiquité , et un monument de la vivacité de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe dans un âge si avancé. En effet, il a tonjours été lu comme un chef-d'œuvre dans son genre : il ne se voit rien où le goût attique se fesse mieux remarquer, et où l'élégance grecque éclate davantage : on l'a appelé un livre d'or. Les savants , faisant attention à la diversité des mœurs qui y sont traitées, et à la manière naïve dont tous les caractères y sont exprimés, et la comparant d'aillears avec celle du poète Ménandre , disciple de Théo^ phraste , et qui servit ensuite de mod^e à Térence , qu'on a dans nos jours si heureusement imité , ne peuvent s'empêcher de reconnoitre dans ce petit ouvrage la première source de tout le comique : je dis de celui qui est épuré des pointes , des obscénités* des équivoques, qui est pris dans la nature, qui fait rire les sages et les vertueux (4).

Mais peut-être que , pour relever le mérite de ce traité des Caraetéres, et en inspirer la lecture, il ne sera pas inutile de dire quelque chose de celui de leur auteur. Il étoit d'Érèse , ville de Lesbos , fils «l'un foulon : Il eut pour premier maître dans son ])ays un certain Leucippe (5) , qui étoit de la même \ille que lui : de là il passa à l'école de Platon , et s'arrêta ensuite à celle *d'Aristote, où il se distingua entre tous ses disciples. Ce nouveau maître, charmé de la fiicilité de son «sprit et ie la doncem' de son éfocution, lui changea son nom, qui étoit

Tyrtame, en celui d'Eophraste, qui signifie edui qui parle bien; et ce nom ne répondant point wmz \ à la haute estime qu'il avolt de la beauté de son gé- l nie et de ses expressions , il l'appela Théophraste, f c'est-à-dire un honune dont le langage est divio. j Et il semble que Cicéron soit entré dans les senti- l ments de ce philosophe , lorsque , dans le livre qu'il intitule Brufus , ou des Orateurs iUusîres , il parie • ainsi (6) : a Qui est plus fécond et plus abondant . a que Platon , plus solide et plus ferme qu' Arislote, « plus agréable et plus doux que Théophraste? » Et dans quelques unes de ses épltres à Alticos , on veit que , parlant du même Théophraste , il l'appelle sm ami; que la lecture de ses livres lui étoit fomiiière, et qu'il en faisoît ses délices (7).

Aristole disoit de lui et de Gallisthène (8), on autre de ses disciples , ce que PlatoiHivoit dit la pre> ^ mière fois d' Aristote même et de Xénocrate (9), que < Gallisthène étoit lent à concevoir et avoit l'esprit tardif, et que Théophraste, au contraire, l'aToitâ «^ vif, si perçant, si pénétrant, qu'il comprenoit d'à- « bord d'une chose tout ce qui en ponvoit être oomm; que l'un avoit besoin d'éperon pour être excité, et qu'il falloit à l'autre un frein pour le retenir.

Il estimoit en celui-ci, sur toutes choses, un grani caractère de douceur qui régnoit paiement dans «s mœurs et dans son style (10). L'on raconte que les disciples d' Aristote, voyant leur maître avancé e# âge et d'une santé fort affSoiblie, le prièrent de leur nommer son successeur; que comme il avoit deux hommes dans son école sur qui seuls ce dioix pouvoit tomber, Ménédème (44) le Rhodien et Théophraste d'Erèse , par un esprit de ménagement pour celui qu'il vouloit exclure, il se déclara de cette manière. Il feignit , peu de temps après que ses disciples lui eurent fait cette prière, et en lenr présence, que le vin dont il faisoit un usage ordinaire lui étoit nuisible, et il se fit apporter des vins de Rhodei et de Lesbos : il goûta de tous les deux, dit qu'ib ne démentoient point leur terroir, et que chacon dans son genre étoit excellent : que le premier aTQ| de la force , mais que celui de Lesbos avoit plus ai douceur, et qu'il lui donnoit la préférence. Qwi qu'il en soit de ce fait , qu'on lit dans Auln-Gelle, il est certain que lorsque Aristote, accusé par Eorymédon, prêtre de Cérès, d'avoir mal parié des dieux, paignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Athènes et se retirer à Chalcis, ville d'Eubéè, fl abandonna son école au Lesbien, lui confia ses écrits, à condition de les tenir secrets; et c'est pa^ ThéiH phraste que sont venus jusqu'à nous les ouvrages de ce grand homme (42). «

Son nom devint si oâèbre par toute la Grèce, que, sncoessenrd' Aristote, il put compter bienidt dans

DISCOURS SUR THÉOPHRASyE.

l'école qu'il hii avoH taksée josqd'â deuxinUie dis* iiplea II eidu Tenvie de Sophocle (45) ,*^ d'Ân»ïhiclide , et qui pour lors étoit préteur : celui-ci , en sffec son ennemi , mais sons prétexte d'une exacte x>lice, et d'empêcher les assemblées, fit une loi qui léfendoit, sur peine de la vi^, à aucun philosophe l'enseijher dans les écoles. Ils obéirenlf mais l'anlée suivante, Philon ayant succédé à Sophocle ,*qui !liNl sorti de diarge , le peuple d'Athènes abrogea «tte loi odieuse que ce dernier avdt faite, le eonlamna à une amende de cinq talents, rétablit Théch ihrasie et le reste des philosophes.

Plus heureux qu'Aristole, qui avoit'été contraint le céder à Eurymédon , il fut sur le point de voir un xrtain Agnonide puni comme impie par les Athéliens, seulement â cause qu'il avoit osé l'accuser rimpiété : tant étoit grande l^fRtetion que ce peuple ivoit pour lui , et qu'il méritott par sa vertu (44) !

En eflet, on lui rend ce témoignage, qu'il avoit une singulière prudence, qu'il étoit zélé pour le bien public , laborieux , officieux , afKible , iiienfaisant. Ainsi, au rapport dePlutarque (45), lorsque Erèse fut accablée de tyrans qui avoient usurpé la domination de leur pays, il se joignit à Phidias (46), 80D compatriote , contribua %vec hii de ses biens pour armer les bannis, qui rentrèrent dans leur ^lle,. ea chassèrent les traîtres , et rendh-ent à toute l'He defesbos s^ liberté.

Tant de rares qualités'tie lui acquirent pas seulement la bienveillance du peuple , mais encore l'estime et la familiarité des rois. Il fût ami de Cassandre, qol avoit succédé à A*rrhtdée , frère d'Alexandre-le- Grand, au royaume de MacMoine (47); et Ptolonée, fils de Lagus et premier roi d'Egypte , entretint toujours un commerce étroit avec ce philosophe. U mourut enfin accablé d'années et de fetigues , et il cessa tout à-la-fois de travailler et de vivre. Toute la Grèce le pleura, et tout le peuple athénien assista à ses funérailles.

L'on raconte de lui que, dans son extrême vieillesse^ ne pouvant plus marcher à pied , U se feisoit porter en litière par la ville , où il étoit vu du peuple â qoi il étoit si cher. L'on dit aussi que ses disciples, qoi entouroient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé s'il n'avoit rien à leur recommander, il leur tint ce discours : « La vie nous séduit , elle

< nous promet de grands plaisirs dans la posses- « ston 8e la gloire , mais à peine commence-t-on a à vivre , qu'il feut mourir. Il n'y a souvent rien « de plus stérile que l'amour de la réputation. Ge- « pendant, mes disciples, contentez-viibs : si vous

< n^ligez l'estime des hommes , vous voi^ épar- « gnez à vpus-mémes de grands travaux ; Sk'ils ne

< rebulmt point votre courage, il peut arriver que

a la gloire sera votre ^écompeiiA. Souvenez-Tou» « Auiémeat qu'il y a dans la vie* ^ucoup de « choses inutiles, et qu'il y en a peu qui mènent a à une fin solide. Ce A'^esL point à moi, à délibé- « r^ sur le parti que je dois prendre, il n'est plus « tenpi : pour vous , qui avez à me suprivre, vous a ne sauriez peser ti%p mûrement ce que vous de- « vez foire. » Et ce furent là ses dernières paroles.

Cicéron, dans le troisiènie livre des TuseuJanêk, dit que Théophraste mourant se pUignit de^a nature, de ce qu'elle avoit accopdé aux cerfs^^etiAux corneilles une vie si longue, et qui leur est inutile , lorsqu'elle n'avoit donné aux hommes qu'une vie (jrès courte , bien qu'il leur importe si fort de vivre lon^-temps; que, si l'âge des hommes eàt pu s'étendre à^n4>lus grand nombre d'années , il seroit arrivé que leur vie auroit été cultivée par une doctrine universelle ) et' qu'il n'^ auroit eu dans le monde ni art ni science q|d n'eût atteint sa perfection (48): Et saint Jérôme , dans l'en^foit déjà df^, assure que Théophraste, à l'âge de eent sept ans, frappé de la maladie dont u mourut , regretta de sortir de la vie dans un temps où il ne faisoit que commencer à être sage (49). ' **

Il avoit coutume de dire qu'il ne font pas aimer se» amis pour les éprouver, (nais les éprouver pour les aimer; que les amis doivent être communs entre les frères , comme tout est commun entre les antfl ; que l'on devoit plot^ se fier à un cl^eval sans frein, qu'à celui qui parie sans jugement; qtie la plus forte dépense que l'on puisse faire est celle du temps. Il dit un jour à un hommi qui se tâisoit à table ^ans un festin : « Si tu es un habile homme , « tu as tort de ne pas parler; mais s'il p'est pas « ainsi, tu en sais beaucoup. » Ydlà quelques unes de ses maximes (20).

Mais si nous parlons de ses.ouwages , ils sont infinis , et nous n'apprenons pas que nul ancien ak plus écrit que Théophraste. Mogène Laèroe fiait l'énumération de plus de deux cents traités différents, et sur toutes sortes de sujets , qu'il a composés. \jà plus grande partie s'est perdue par le malheur des temps , et l'autre se réduit à vingt traités , qui sont recueillis dans le volume de ses osuvres. L'on y voil neuf livres de l'histoire des plantes , six livres de leurs causes : il a écrit des vents, du feu, des pierres^ du miel , des signes du beau temps, des signes de k pluie, des signes de la tempête , des odeurs , de la f sueur, du vertige , de la lassitode , du relïchenient, des nerfs, de la défiiillandfc , d^ poissons qui vivent " hors de l'eau , des animaux qui changent de couleuf ,. des animaux qui naissent subitement , dés anunaux sujets à l'envie , des eara(^res des mœurs. Voilà ce qui nous reste de ses écrits , entre lesquels ce der-

LES CARACTÈRES DE TIIÉOPHRASTE

nierseal., dont (Â donne h traduction, pent ré-' po|}dre non seulement, de la beauté de ceux que

Ton vient

kt de df^i

ire« mais encore du mérite d'un

nombre inOgi d'autre^qui'ne sont point venus jusqu'à nous (21). . • ^

Qbe si quelques uns se refroidîssoient Qf^r cet ouvrage moral par les choses^u'ils y voient , qui sont du temps auquel fi a été écrit , et qui ne sont point selon .leurs mœunf ; qne peuventrils faire de plus ulîle et de plus' agréable pour eux, que de se délltrq|de<celte prévention pour leurs coutumes et leurs manières, qui, sans autre discussion, non seulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait presque décider que tout c^ qui n'^ est pas conforme est méprisable , et qui les prive , dans la lecture des livres des anciens , du plaisir et 4le rtnsttuction*qu*ils en doivent attendre ?

Noos, qui sommes simodenies, serons anciens dans quelque^siècles. Alors T histoire du nôtre fera g()âter à la postérité la vénalité des charges , c'està-dire le pouvoir de protéger l'innocence , de punir le crime, et de faire justice à tout le monde* acheté à deniers comt)tant8 comme une métairie ; la splendour des partiso^if (22) , gens si méprisés chez les

plaindre par avanêe de se priver eux-mêmes, pir cette faussé délicatesse , de la lecture de si ^qx ouvrages , si travaillés , si réguliers , et de la ooonoissance du plus beau règne dont jamais rhisloiR ait été embellie ?

Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence .que nous espérons nous-mêmes de la posfeéiité, persuadés que les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles; qu'elles changent avec les temps; que nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé, et trop proches de celles qui régnent encore , pour Are dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos mœurs, ni la bienséance de nos coutumes; ni notre faste, ni notre niagniilcence , ne nouit préviendront pas davantage contre )a vie simple des Atliéniens , que contre celle des premiers hommes , grands par eux-mêmes, et indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées pour suppléer (leut-être à cette véritable grandeur qui n'est plus.

La nature se niontroit en eux dans toute sa pureté et sa dignité, et n'éloit point encore souillée par la

Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler vanité, par le luxe et par la sotte ambition, lu d'une capitale d'un gr^d royanme où il n'y avoit homj^ie n'étoit honoré sur la terre qu'à cause de sa ni places publiques, ni bains, ni fontaines, uiam- ! force ou de sa vertu : i^. n'étoit point liche par d» pMUiéâtres, ni galeries, ni portiques, ni prome- * charges ou des pensions , mais pai* son champ, ^r

noirs, qui était pourtant une ville merveileuse. L'on dira' que tout le. cours de la vie s'y passoit presque à sortir de sa maison poin* aller se renfermer dans celle d'hn autre ; qtie d'honnêtes femmes , qui n'étoiftit ni marchandes , ni hôtelières , avoient leurs maisons ouvertes à ceux qui payoient pour y entrer; que l'on avoità choisfr des dés, des caries, e| de tous les jeux ; que l'on mangeoit dans ces maisons , et qu'elles ctoient commodes à tout commerce. L'on saura que ie peuple ne paroissoit dans la ville que pour y passer avec précipitation; nul entretien , nulle familiarité ; que tout y étoit far^udie 'et comme^alanné par le bruit des chars qu'il falloit éviter, et qui s'abandonnoient au milieu des rues, comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on apprendra sans étonnement qu'en pleine paix , et dans une tranquillité publique , des citoyens entroient dans les temples , alloient voir des femmes , yu visitoient leurs amis , avec des armes offensives , et qu'il n'y avoit pres- ^i\m personne qui n'eût à son côté de quoi pouvohr. il' un s^ coup en |/ier Qn autre. Ou si ceux i|ui f ieftdront après nous , rebutés par des mceui-s si étranges et si différentes des leurs , se dégoûtent

par-là de nos mcmokes^ de uas poésies, de notre * dans ses Caractêri^ étoient Athéniens, clnoussoincariUque et de nos satires, pouvofjs-nous ne les pas me» François,: et si nous joignons à la div^il^des

ses troupeaux , par ses enfants et ses serviteurs : sa nourriture étoit saine et naturelle , les fruits de ta terre , le lait de ses animaux et de ses brebis ; ses vêtements simples et uniformes , leurs laines , lenn» toisons; ses plaisirs innocents, une grande recolle, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisius, la paix dans sa famille. Rien n'est plus oppose à nos mœurs que toutes ces choses; maj^ roloignement des temps nous l6| fait goûter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce q»e les diverses relations ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des nations étrangères. "

Ils racontent une religion, une pojice, uneT manière de se nourrir, de s'habiller, de IxUu-, et de faire la guerre , qu'on ne sa voit point ; des ni<Eun> que l'on ignoroit : celles qui approchent des nôtres nous touchent , celles qui s'en éloignent nous étonnent; mais toutes nous amusent : moins rebult^par la barbarie des manières et des coutumes dépeuples si éloignes, qu'instruits et même réjouis par leiir nouveauté, il nous suflît que ceux dont il s'?git soient SiaiaDis , Chinois , Nègres ou Abyssins.

Or, ceux ûmi Théophraste nous peint les mqîurs

DISCOURS SUR

i du climat le IcMigintenralle des temps, et Bs considérions que ce livre a pu être écrit la "6 année de la cent quinzième olympiade , *ut quatorze ans avant Tère chrétienne, et i il y a deux mille ans accomplis que vivoil 3le d'Athènes dont il a fait la peinture , nous rons de nous y reconnoitre nous-mêmes, iftis 10S ennemis , ceux avec qi)i nous vivons ; et te ressemblance avec des hommes séparés par ! siècles soit «i entière. £n effet , les hommes loint chauj^ selon le cœur et selon les pasils sont encore tels qu'ils éloient alors et ont marqués dans Théophraste , vains, dis- ( , flatteurs , intéressés , effrontés , importuns, s , médisaifts , querelleurs , superstitieux. 1 vrai , Athènes et oit libre , c'étoit le centre république : ses citoyens étoient égaux ; iH ne oient pujint l'un de l'antre; h ils marchoient e seuls^et à pied dans une ville propre , paiit spacieuse , entroient dans les boutiques et « marchés, achetoient eux-mêmes les choses ûre^; l'émulation d'ude cour lie les faisoit sortir d'une vie commune : ils réservoient sclaves pour les bains , pour les re|)as , pour ice intérieur des maisons, pour les voyages; oient une partie de leur vie dans les places, ■s temples, aux amphilhéâires, sûr un port, js portiques, et ^u milieu d'une ville dont ils également les maîtres. Là, le peuple s'asit pour parler ou pour délibérer (25) des af- »ubliques : ici, il s'enlretenoit avec les étranlilleurs ^ les philosophes tantôt enseignoient ctrin», tantôt conféroient avec leurs disciples : IX étoient tout A-la-fois la scène des plaisirs et lires. Il y avoit dans ces mœurs quelque chose pie et de popillaire. et qui ressemble peumux , je l'avoue; mai^cependant quels hommes éral que les Athéniens ! et qlielie ville qu'A- ! quelles lois ! quelle police .' quelfe valeur'! discipline! quelle perfection dans teufips les s et dans tous les arts ! maïs qu^le [lolitesse ; commerce ordinaire et dans le langage! naste, le même Théop!;rasle dont l'on vient de si grandes choses , ce parleur agréable, nmequi s' exprimoit divinement, fui reconnu T et appelé de ce nom par une simple femme il aclietoit des herbes au marché, et qui tt- , par je ne sais quoi d'allique qui 4ui manet que leç Romains onf depuis appelé urbal'il n'^toil pas Athénien : et Cicéron rapporte grand persomiage demeura étminé de voir it vieilli dans Athènes, pus4i|l'UVt si parfaite langage atti<inc, et ene avant acquis l'cicr une liaMude de tant d'années^ il n^s'éloit

THÉOPilRASTK * 427

pu donner ce que le simple peuple avpit naturellement et sans nulle^peine fâé). Que si Von ne laisse pas de lire quelqiiefois datl's ce traite d^ Càrtfcieres de certaines mœurs qu'on iiS peiit excuser, et qui noiis paroissent ridicules, il fatit se souvenir qu'elles ont pfto tellf s à Théophi^^le , qui *les a V^arâéa& comme des vices dont il a fait une peinture tiaîve qui fît honte aux Athéniens, et qui s^tvii à les corriger.

Enfm, .dans l'esprit de contenter ceilx qui reçoivent froidement tout ce qui appartient au!t étrangers, et aux anciens, et qui* n'estiment que leurs jhœurs, on t«s ajoute à cet ouvrage. L'on, a cm pouvoir s^" dispenser de snivw le projet de .ce philosopha, ^it paréequ'il est toujours pernicieux de poui*suivre le travail d' autrui , sur-tout si c^'est- d'un ancien ou d'un auteur d'une' grande réputation ; soit encore parceqne cette tinique lignré* qu'on appelle desoi'iption ou énumération , employée avec tant de succès dans ces^vingt-huit diapitres des Caractères , pourroit en avoir im beaucoup moindre, si'ellje.éloit traitée par un* génie fort inférieur à celui de Théophi'aste. * ' • *

Au contr^re, se ressouvenant qne parmi le grahd nombre des traités de ce philosophe , rapportas par Diqi^ne Laêrce , il s'en trouve un sous le titre* db Proverbes ^ c'est-à-dire de pièces détachées, comme i\ei r^exions ou des remarques ; que le premier et le plus gcand l^'re de morale qui ait été fait porte 'ce mém» nom dans les divine! Écritures, on s'est? trofivâexoitc , par dcst grands ffiodèles y à suivre^, sefbn ses forces , une semblable* maiii eue dl^ire des mœius (25)^ el l'on n'a point été détoufné de son entrenrise par deux ouvrages- de fnorale ({iii sont dans Tes mi^ns df tout le monde, "et d*oè, faute d'attention, ou. par un esprit d^critifue, quelcfies uns pourroient penser que 'ces rcni1)rque»^ont imitées. * * - L'un, par l'engagement êi son auteur (26), fi^it servir la métaphysique» à la religiorF, fait connoUi^ l'ame , ses passions , ses vices , traite les grands eties sérieux motifs pour conduire à la vertu , el veurren-« dre lliomme chrétien. L'^iutre , f]ui est la production d'un esprit instruit f^Eir le commerce du monde (27 ) , et dont la délicatesse étoit égale à la pénétration , ol»serwnC qu'e Tamour-propre est dan» l'homme la •cause d^ tous ses foihlesii l'attaque sans relâche quelque part où il le trouve; et celte uniqne pensée, comme mullipliée en mille aotrcs, a tôftjotirs, pâ^J% choif des motè et par la variêlc de-l'expi-eiBion, la grâce de la nouveautét '

L''on ne suit aucune deccs routes dans l^ouvrage qu^ est jomt à la traduction de» Cmrdctnes: fl est tout différent des d^nix autres que je vien% de tcycner :

438 LE% CARACTÈRES

moins 8id>Iune que le premier y et moins (^licat que le second, il ne tend ^'à ren^fc rbomme raisonnable ^ ina^j)ar des voies simples et coipmnnes , et en l'examinant irtdiffi^emment, san^ beanconp de méthode, et selon que les divers chapitres y conduisent, par les â^, les SCxes et les conditjips, et parles vices, les foibles et les ridicules qui y sont attachés.

L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit, anx replis du cœur et à tont l'intérieur de Thopime, que nip fait Théophraste : et l'on peut dire que comme 'ses CoMCières . par mille choses extérieures qu'ils

' ^onVreqiarqaer dans l'homme, par ses actions, sm paroles et ses démarches, apfirenneiit quel est son fond, et font remonter jusqu'à la source de son dérèglement; tout au contraire les nouveaux Caractères,

«l^ployant d'abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes , découvrent le prigtcipe de leur maNce et de leurs foiblesses, font que l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire on de fiHre, et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vîdeuses ou frivoles dbnt leur vie est*toute remplie. ' Il faut avouer qn% sûr les titres de ces deux on^ vfages l'embarras s'est trouvé presque égal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne plaisent point assez. Ton permet d'en suppléer d'autres : m^, à l'égard des titres des Caractères de Théophraste , la même liberté n'est pas accordée, parcequ'qp rie$t point maître du bien d'^stutrui. Il a fhllu suivra l'es-

* prit de l'auteur, et \6s traduire selon le sens4e plus proche de Udictidh grecque, et en même t^pl selon la pftis exacte conformité avec leurs chapitres : ce qui n'est pas une chose facile; parceque souvient la signification d'un terme gi^ traduit en fj^ançois mot pdnr mot ,'n'est plus la mèma^afts notre langue : pÉr exem|^e ,nronîe est chez nous une raillerie dans la^oonver^tion , ou une figure de rhétorique ; et chez théophraste c'est quelque chose entre la fourberie ^ la dissimulation, qni n'est pourtant ni l'une ni l'autre, mais précisément ce qui est décrit dans le premier chapitre.

• Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou 4rois termes assez difTérents pour exprimer deS dioses qui le sont aussi, et que nojps ne saurions guère rendre que par un seul mot : cette pauvreté embarrasse. £n effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois espèces d'avario», deux iortes d'impor^ tuns, des flatteurs de dett;r manières, et autant de

i^rands parleurs; ^ mtie que les caractères de ces per^nlTts semblent rentrer les uns dans les àultes au qésavantage du lilrQ; Ils ne sont pas aussi toujours 3(^tvis et parfaitement conformes , parceque Th^phraste, eni|K>rté yel^uefois par le dessein qu'il «lide feife des portraits , setroq|'e déterminé <i

PE. THÉOPHRASTE

ces changements par le caractère seul et les moBon dn personnage qu'il pemt, ou dont il bit la salirez.

Les défiqjtions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs difficu^. Elles sott covrtes et concises dans Théophraste, selon la fora du grecet le style d'Âristote qui lai en a foumiles INr^ nfières idées : on les a étendues dans la traductioi', pour les rendre intelligibles. Il se lit aussi, dans ce traité , des {arases qui ne sont pas achevées, et qui forment un sens imparfait, auquel il a été fodlede suppléer le véritable : il s'y trouve de différentes kçens, quelques endroits tout-à-fiiit inlerrompas, H qui pouvoient recevoir diverses explications; et, pour ne point s'égarer dans ces dootes , on a suiii les meilleura interprètes.

Enfin , comme cet ouvrage n'est qu'âne simple insfruction sur les mœurs des honunes, et qu'il iw moins à les rendre savants qu'à 1» rendre S9ga» Ton s'est trouvé exempt de le diargei; de longues d curieuses observations ou de doctes commentaiRi qui rendissent un compte exact de l'antiquité (SI). L'on s'est contenté de* mettre de petites noies à edté de certains endroits que l'on a cru les mériter, afin que nuls de ceux qui ont de la justesse , de la vinelle , et à qui il ne nuinque que d'avoir lu beauooop, ne se reprochent pas même ce petit défaut, nepi»' sent être arrêtés dans la lecture des Caractères, et douter un moment du sens ^e Théophraste.

NOTES ET ABDinôî«IS.

(1 ) Aristote bit , dans les oorryges que La Bruyère nest de citer, et auxquels il faut ajouter celui ^ue ce philosophi a adressé à son disciple Eudème, une énnmératioo méthodique des vertus et des vices, en considénuitles der niers comme s*écartant des premières en deux sens opposés', en plus et en moins, p dé^ihiniDe les unes ptr ki autres, et s'attache sur4odt1i tracer les bornes par lesquelles la droite raison sépare les Tertns de leurs eztrioMi vicieux.

Théoidiraste a suivi* en général la carrière que son oiltre aToit owrprié, en transformant en science d'obsenralioD la morale qtd avant lui étoit, pour ainsi dire , toute en a^ tion et en préceptes. Dans cet ouvrage en particulier, il profite souvent des définitions, et même quelquefois dei distinctiona et des sulNlivisions de son maître, n ne dob présente , k la vérité , qu'une suite de caractères de viœi et de ridiciiles, et en peint beaucoup de nuances qn'Arirtotc nasse sous silence ; mais il avoit peut-être suivi , pour atteîBdre le bi^ moral qn'U se proposoit, un plan assez Ibalos» Il ^ celui d'Âristote , en «approchant les tableaux des vices opposés À chaque Vertu. La forme actuelle de son liitt n'offre, à la#érité, qtte les tny^ d'un s&nblahle plao, que l'on trouvera dans le tableau d-après; mais cette collection ie caractères ne nous a été transmise que par lOûr ceaux #étailiés , trebvés suocessivenient dans diffétgnt» mann8^its inat Aous sommes si peu c^tains d'en!

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