UVRE DEUXIÈME
xxn.
Des pauions.
Toutes les passions roulent sur ie plaisir et la douleur , conune dit M. Looke ^ : c*en est l'essence et le fonds.
Nous éprouvons , en naissant , ces deux états : le plaisir, parcequ'il est natureUement attaché à être; la douleur^ parcequ'elle tient a être impai'faitement *.
Si notre existence étoit parfaite, nous ne connoitrions que le plaisir. Étant imparfaite , nous devons connoftre le plaisir et la douleur : or c'est de l'expérience de ces deux contraires que nous tirons l'idée du bien et du mal.
Mais comme le plaisir et la douleur ne viennent pas à tous les hommes par les mêmes choses , ils attachent à divers objets Tidée du bien et du mal, chacun selon son expérience, ses passions, ses opinions , etc.
11 n'y a cependant que deux organes de nos biens et de nos maux : les sens et la réflexion.
Les impressions qui viennent par les sens sont imm^ates et ne peuvent se définir ; on n'en connoit pas les ressorts ; elles sont TefTet du rapport qui est entre les choses et nous ; mais ce rapport secret ne nous est pas connu.
Les passions qui viennent par l'orfjane de la réflexion sont moins ignorées. Elles ont leur principe dans l'amour de l'être ou de la perfection de l'être , ou dans le sentiment de son imperfection et de son dépérissement.
Nous tirons de l'expérience de notre être une idée de grandeur, de plaisir, de puissance , que nous voudrions toujours augmenter : nous prenons dans rimperf-'ection de notre être une idée de petitesse, de sujétion, de misère, que nous tâchons d'étouffer : voilà toutes nos passions.
Il y a des honunes en qui le sentiment de
• Locke (Jean), mort en 1704, -auteur de YEssai sur l'entendement humain t ouvrage cicellent, traduit en fraaçoûpar Coste, en 1729. F.
* Nous éprouvons, etc. Je ne sais ai on peut dire éprouver un étal. On éprouve une impression qui passe. Être imparfailement n'explique pas ce (lue c'est qu'être douloureusement, M. — Le plaisir n'est pas natureUement attaclié à être , car on existe souvent sans plaisir ni douleur. Être imparfaitement donneroit plutOt l'idée du dcsir que de la douleur. S.
l'être est plus fort que celui de leur imperfieclioD; de là l'enjouement , la douceur, la modératioD des désirs.
Il y en a d'autres en qui le sentimentde leur imperfection est plus vif que celui de ll||^ ; de là l'inquiétude , la mélancolie , etc.
De ces deux sentiments unis, o*est-à-dice! celui de nos forces et celui de notre misère, naissent les plus grandes passions ; parceque le sentiment de nos misères nous pousse à sortir de nous-mêmes , et que le sentiment de nos j^ sources nous y encourage et nous pprtc^pir l'espérance ^ Mais ceux qui ne sentent queiéir misère sans leur force , ne se passionnent jamais autant , car ils n'osent rien espérer ; ni ceux qui ne sentent que leur force sans leur impuissance, car ils ont trop peu à désirer : ainsi il faut on mélange de courage et de foiblesse , de tristesse et de présomption. Or, cela dépend de la cluileiu* du sang et des esprits ; et la réflexion qui modère les veUéités des gens froids ^courage l'ardeur des autres , en leur fournissant des ressources qui nourrissent leurs illusions : d'où vient que les passions des hommes d'uu esprit profond sont plus opiniâtres et plus invindbfes, car ils ne sont pas obligés de s'en distraire comme le reste des hommes , par épuisement de pensées; mais leurs réflexions, au contraire, sont un entretien éternel à leurs désirs, qui les échauffe ; et cela explique encore pourquoi ceo\ qui pensent peu , ou qui ne sauroient penser long-temps de suite sur la même chose , n ooi que l'inconstance en partage.
xxin.
De la gcûeté, de la joie, de la mékmcolk^
Le premier degré du sentiment agréable de notre existence est la gaieté : la joie est un sentiment plus pénétrant. Les hommes enjoués n étant pas d'ordinaire si ardents que le reste des hommes , ils ne sont peut-être pas capables des plus vives joies ; mais les grandes joies durent peu , et laissent notre ame épuisée.
La gaieté, plus proportionnée à notre foiUesse que la joie, nous rend confiants et hardis ^
» iSoti* porte par l'espe'rance , etc. 11 semble qu'il faodwit . . nou^ y porte (à sortir de nous-mêmes ). Autrement porte •en*^ ' employé là d'une manière qui n'est pu ôommimp. M.
DE L'ESPRIT HUMAIN
donne un être et un intérêt aux choses les moins importantes , fait que nous nous plaisons par instinct en nous-mêmes, dans nos possessions, nos ||ioiirs, notre esprit, notre suffisance, malglp assez grandes misères.
Celte intime satisfaction nous conduit quelquefois à nous estimer nous-mêmes, par de très frivoles endroits ; il me semble que les personnes enjouées sont ordinairement on peu plus vaines que les autres.
D'autre part, les mâancoliques sont ardents , timides , inquiets, et ne se sauvent, la plupart, de la vanité, que par Tambition et TorgueiL
De l'anumr-profnre el de l'amour de nous-mêmes.
L'amour est une complaisance dans Tobjet aimé. Aimer une chose , c'est se complaire dans sa possession, sa grâce, son accroissement; craindre sa privation , ses déchéances , etc.
Plusieurs philosophes rapportent généralement à l'amour-propre toute sorte d'attachements. Ils prétendent qu'on s'approprie tout ce que Ton aime , qu'on n'y cherche que son plaisir et sa propre satisfaction , qu'on se met soimême avant tout ; jusque-là qu'ils nient quecelui qui donne sa vie pour un autre , le préfère à soi. Ils passent le but en ce point : car si l'objet de notre amour nous est plus cher sans l'être , que l'être sans l'objet de notre amour, il paroît que c'est notre amour qui est notre passion dominante , et non noire individu propre ; puisque tout nous échappe avec la vie , le bien que nous nous élions approprié par notre amour, comme notre être véritable. Us répondent que la passion nous fait confondre dans ce sacrifice notre vie et celle de l'objet aimé; que nous croyons n'abandonner qu'une partie de nous-mêmes pour conserver l'autre : au moins ils ne peuvent nier que celle que nous conservons nous paraît plus considérable que celle que nous abandonnons. Or, dès que nous nous regardons comme la moindre partie dans le tout, c'est une préfà-ence manifeste de l'objet aimé. On peut dire la même chose d'un homme qui , volontairement et de sang-froid , meurt pour la gloire ; la vie imaginaire qu'il achète au prix de son
être réel est une préférence bien incontestable de la gloire , et qui justifie la distinction que quelques écrivains ont mise avec sagesse entre l'amour-propre et l'amour de nous-mêmes.
Ceux-ci conviennent bien que l'amour de nousmêmes entre dans toutes nos passions ; mais ils distinguent cet amour de l'autre. Avec l'amour de nous-mêmes, disent-ils, on peut chercher hors de soi son bonheur ; on peut s'aimer hors de soi davantage que son existence propre ■ ; on n'est point à soi-même son unique objet. L'amour-propre, au contraire, subordonne tout à ses commodités et à son bien-être * ; il est à luimême son seul objet et sa seule fin : de sorte qu'au lieu que les passions , qui viennent de l'amour de nous-mêmes, nous donnent aux choses , l'amour-propre veut que les choses se donnent à nous , et se lait le centre de tout.
Rien ne caractérise donc l'amour-propre, comme la complaisance qu'on a dans soi-même et les choses qu'on s'approprie.
L'orgueil est un efl^t de cette complaisance. Comme on n'estime généralement les choses qu'autant qu'elles plaisent, et que nous nous plaisons si souvent à nous-mêmes devant toutes choses; de là ces comparaisons toujours injustes qu'on fait de soi - même à autrui , et qui fondent tout notre orgueil.
Mais les prétendus avantages pour lesquels nous nous estimons étant grandement variés , nous les désignons par les noms que nous leur avons rendus propres. L'orgueil qui vient d'une confiance aveugle dans nos forces , nous Tavons nommé présomption; celui qui s'attache à de petites dioses, vanité ; celui qui est courageux » fieité.
' On peut s'aimer hors de soi davantage que son existence propre. Cela n'est pas eorrect. Davantage est un adverbe de comparaison . mais qui s'emploie absolument . sans être suivi de la conjonction que. Lorsque cette conjonction est nécessaire , il faut substituer plus & dctvantage, H y a dans l'ouTrage de Vao- Tenargnes plusieurs autres incorrections que nous n'avons pas cm devoir relever ; nous remarquons ceUen^i, parce que d'assez bons écrivains ont commis la même faute. S.
> L'amour-propre , au contraire . subordonne tout à ses commodités et à son bien-être. Cette manière de distinguer l'amour de nous-mêmes de l'amour-propre , parolt plus subtile que juste ; et ce que Vauvenargues applique ici à l'amour-pro* pre, seroic plutAt le caractère de oe qu'on entend par le mol égoîsme. Ce qu'on exprime communément par le mot û'amour^ propre^ c'est l'amottr des choses qui nous sontproptyi, la complaisance pour nos qualités ou nos avantages personnels* ||itôt que l'attention an bien-être de notre personne. S.
VAUVENARGUES
Tout ce qu'on ressent de plaisir en s'appropriant quelque chose, richesse, agrément, héritage , etc., et ce qu'on éprouve de peine par la perte des mômes biens , ou la crainte de quelque mal, la peur, le dépit, la colère, tout cela vient de Tamour-propre.
L'amour-propre se niéle à presque tous nqs sentiments , ou du moins l'amour de nous-mêmes ; mais pour prévenir Fembarras qiie feroient naître» les disputes qu'on a sur ces termes, j'use d'expressions synonymes, qui me semblent moins équivoques. Ainsi je rapporte tous nos sentiments à celui de nos perfections et de notre imperfection : ces deux grands principes nous portent de concert à aimer^ estimer, conserver, agrandir et défendre du mal noire frêle existence. C'est la source de tous nos plaisirs et déplaisirs , et la cause féconde des passions qui viennent par l'oi^ane de la réflexion.
Tâchons d'approfondir les principales; nous suivrons plus aisément la trace des petites , qui ne sont que'des dépendances et des branches de ceUes-ci.
De l'ambition.
L'instinct qui nous porte à nous agrandir n'est aucune part si sensible que dans l'ambition *; mais il ne faut pas confondre tous les amr bilieux. Les uns attachent la grandeur solide à l'aulorité des emplois ; les autres aux gi*andes richesses; les autres au iasie des titres, etc. ; plusieurs vont à leur but sans nul choix des moyens ; quelques uns par de grandes choses, «t d'autres par les plus petites : ainsi telle ambition est vice ; telle , vertu ; telle , vigueur d'esprit ; telle , égarement et bassesse, etc.
Toutes les passions prennent le tour de notre caractère. Nous avons vu ailleurs que l'ame influoil beaucoup sur l'esprit ; l'esprit influe aussi sur l'ame. C'est de l'ame que viennent tous les sentiments; mais c'est par les organes de Tesprit que passent les objets qui les excitent. Selon les couleurs qu'il leur donne , selon qu'il les pénètre, qu'il les embellit , qu'il les déguise, l'ame les rebute ou s'y attache. Quand donc même on
« L'inslifietqui nous porte à nouê agrandir n*eêt auernie par^i senwibte quedan$ l'ambition. Aucune fart pom nulle imrt, expression négli^. S.
ignoreroit que tous les hommes ne sont pou égaux par le cœur, il suffit de savoir qu'ils envisagent les choses selon leurs lumières, peutêtre encore plus inégales, pour comprej^ h différence qui distingue les passions méiÉBp'oD désigne du même nom. Si différemmentpart»gés par l'esprit et les sentiments, ils s'atuchem au même objet sans aller au niême intérêt ■ ; et cela n'est pas seulement vrai des ambitieux, mais aussi de toute passion.
De l'amour du monde.
Que de choses sont comprises dans l'anioor du monde! le libertinage, le désir de plaire, l'envie de primer, etc. : l'amour do sensible et du grand ne sont nulle part si mêlés \
Le génie et l'^nivité portent les hommes à h vertu et â la ^oire : h^ petits talents, la paresse, te goût des plaisirs, la gaieté et b vanité les fixent aux petites choses : mais en tout c'est le même instinct ; et l'amour du monde raiferme de vives semences de presque toutes les passions.
Sur t amour de la gloire.
La gloire nous donne sur les cœurs une autorité naturelle qui nous touche sans doule autant que nulle de nos sensations, et nous étourdit plus sur nos inisères qu'une vaine dissipation : elle est donc réelle en tous sens.
Ceux qui parlent de son néant inévitable soutiendroient peut-être avec peine le mépris ouvert d'un seul homme. Le vide des grandes passions est rempli par le grand nombre des petites : les contempteurs de la gloire se piqueot de bien danser, ou de quelque misère encore
^ Ils Rattachent au même objet sans aller au même intérêt. C'est-à-dire sans ¥Oir de même Totoet où |is s'atudient. et sans y être portés par le ménie intérêt. Deux hommes tcolent la même place, l'un pour l'argent et l'autre pour le crédit. Deux amants recherchent la même femme, l'an pourn igoR et l'autre pour ton esprit , etc. S.
' L* amour du sensible et du grand ne sont nulle part n mêlés. C'est-à-dire, je crois, selon la manière de TOirde ValIV^ nargues . Us penchants pkysiqueé et lês eenHmente mormx. D'autant que dans la première édition, il ^ioutoit : Je park d'un grand, mesuré à l'esprit et au coeur qu'il touche. W» tous les cas cela n'est pas dair. s.
DE L'ESPRIT HUMAIN
D. Ils sont si aveugles qu'ils ne sentent est la gloire qu'ils cherchent si curieu* dt si vains qu'ils osent la mettre dans 5 les plus frivoles. La gloire , disentni vertu » ni méiîte ; ils raisonnent bien elle n'est que leur récompense; mais excite donc au travail et à la vertu , et 1 souvent estimables afin de nous faire
»t très abject dans les hommes, la gloire , la vie ; mais les plus petits ont M>rtions reconnues. Le chêne est un i)re près du cerisier ; ainsi les hommes les uns des autres. Quelles sont les les inclinations de ceux qui méprisent ^ L'ont-ils méritée?
xxvin.
'amour des sciences et des kUres,
ssion de la gloire et la passion des se ressemblent dans leur principe ; car ment l'une et l'autre du sentiment de e et de notre imperfection. Mais l'une se former comme un nouvel être hors
et l'autre s'attache à étendre et à cuire fonds. Ainsi la passion de la gloire is agrandir au-dehors, et celle des au-dedans.
peut avoir l'ame grande , ou l'esprit lénétrant , sans quelque passion pour s. Les arts sont consacrés à peindre les la belle nature ; les sciences à la vérité, et les sciences embrassent tout ce qu'il la pensée de noble ou d'utile ; de sorte *este à ceux qui les rejettent que ce qui le d'être peint ou enseigné , etc.
ipart des hommes honorent les lettres la religion et la vertus c'est-à-dire ne chose qu'ils ne peuvent ni connoltre , uer, ni aimer..
me néanmoins n'ignore que les bons it l'essence des meilleurs esprits, le pré-
oari de* hommes honorent le* lettre* comme la la vertu, U faut : comme ils honorent. On avoit pensée dans TEncydopédie . sans en citer l'auteur, isles de TréToux , qui aToient fort loué l'ouvrage de ics lorsqu'il parut, firent un crime de cette maxime rpédtstes. M.
ds de leurs comMMSsances et le fruit de leurs longues veilles. L'étude d'une vie entière s'y peut recueillir dans quelques heures; c'est un grand secours.
Deux inconvénients sont à craindre dans cette passion : le mauvais choix et l'excès. Quant au mauvais choix, il est probable que ceux qui s'attachent à des connoissances peu utiles ne seroient pas propres aux autres ; mais l'excès se peut corriger.
Si nous étions sages , nous nous bornerions à un petit nombre de connoissances, afin de les mieux posséder. Nous tâcherions de nous les rendre familières et de les réduire en pratique : la plus longue et la plus laborieuse théorie n'éclaire qu'imparfaitement. Un homme qui n'auroit jamais dansé posséderoit inutilement les règles de la dansé; il en est sans doute de même des métiers d'esprit '.
Je dirai bien plus : rarement l'étude est utile, lorsqu'elle n'est pas accompagnée du commerce du monde. Il ne faut pas séparer ces deux choses : l'une nous apprend à penser, l'autre à agir ; l'une à parler, Tautre à écrire; l'une à disposer nos actions, l'autre à les rendre faciles.
L'usage du monde nous donne encore de peqser naturellement, et l'habitude des sciences, de penser profondément.
Par une suite naturelle de ces vérités, ceux qui sont privés de l'un et l'autre avantage pjur leur condition fournissent une preuve incontestable de l'indigence naturelle de l'esprit humain. Un vigneron, un couvreur, resserrés dans un petit cercle d*idées très communes, connoissent à peine les plus grossiers usages de la raison , et n'exercent leur jugement, supposé qu'ils eu aient reçu de la nature, que sur des objets très palpables. Je sais bien que l'éducation ne peut suppléer le génie; je n'ignore pas que les dons de la nature valent mieux que les dons de l'art ' : cependant Fart est nécessaire. pour faiie fleurir les talents. Un beau naturel négligé ne porte jamais de fruits mûrs.
* Il en est sans doute de même de* métiers d*esprit. Il faudroit, ce me semUe , des métier* de l'esprit. M.
« Je n'iifnore pas que les dons de la nature valent mieux que les dons de VarU Je ne sais si l'on peut dire les dons de l'art comme les dons de la nature. La nature donne , dote , doue; l'art ne bit rien de tout cela : il vend et ne donn^fias. et ron achète ses biens avec l'étude et le travail. M.
VAUVENARGUES
Peut-on regarder comme un bien un génie à peu près stérile? Que servent à un grand seigneur les domaines qu'il laisse en friche? Est-il riche de ces champs incultes?
De l'avarice.
Ceux qui n'aiment l'argent que pour la dépense ne sont pas véritablement avares. L'avarice est une extrême défiance des événements , qui cherche à s'assurer contre les instabilités de la foitune par une excessive prévoyance, et manifeste cet instinct avide qui nous sollicite d'accroître, d'élayer, d'affermir notre être. Basse et déplorable manie, qui n'exige ni connoissancc, ni vigueur d'esprit, ni jeunesse, et qui prend par cette raison , dans la défoillance des sens, la place des autres passions,
De la pamon du jeu.
Quoique j'aie dit que l'avarice naît d'une défiance ridicule des événements de la fortune, et qu'il semble que l'amour du jeu vienne au contraire d'une ridicule confiance aux mômes événements, je ne laisse pas de croire qu'il y a des joueurs avares et qui ne sont confiants qu'au jeu : encore ont-ils, comme on dit, un jeu timide et serré.
Des commencements souvent heureux remplissent l'esprit des joueurs de l'idée d'un gain très rapide qui paroit toujours sous leurs mains : cela détermine.
Par combien de motifs d'ailleurs n'est -on pas porté à jouer? par cupidité, par amour du faste, par goût des plaisirs, etc. Il suffit donc d'aifier quelqu'une de ces choses pour aimer le jeu ; c'est une ressource pour les acquérir, hasardeuse à la vérité , mais propre à toute sorte d'hommes, pauvres, riches, foibles, malades, jeunes et vieux , ignorants et savants , sots et liabiles, etc. : aussi n'y a-tnl point de passion jplus commune que celle-ci.
De lu poision des exercices.
Il y a dans la passion des exercices un plaisir
pour les sens et un plaisir pour lame. Les sens sont flattés d'agir, de galoper un cbe^nl', d'entendre un bruit de chasse dans une forêt ; l'ame jouit de la justesse de ses sens , de la force et de l'adresse de son corps , etc. Aux yeux d'unphilosophe qui médite dans son cabinet , cette gloire est bien puérile; mais, dans l'ébranlement de l'exercice , on ne scrute pas tant les choses. En approfondissant les bonunes, on rencontre des vérités humiliantes, mais incontestables.
Vous voyez Tame d'un pécheur qui se détache en quelque sorte de son corps pour suivre un poisson sous les eaux, et le pousser au piège que sa mam lui tend. Qui croiroit qu'elle s'applaudit de la défaite du foible animal , et triomphe au fond du filet? Toutefois rien n'est si sensible.
Un grand, à la cliasse , aime mieux tuer rni sanglier qu'une hirondelle : par quelle raison? Tous la voient.
De l'amour paternel.
L'amour paternel ne diffère pas de ^aroou^ propre. Un enfant ne subsiste que par ses parents, dépend d'eux, vient d'eux, leur doit tout ; ils n'ont rien qui leur soit si propre.
Aussi un père ne sépare point l'idée d*un fils de la sienne , à moins que le fils n'affoiblisse cette idée de propriété par quelque contradiction ; mais plus un père s'irrite de cette contradiction, plus il s'afflige, plus il prouve ce que je dis.
xxxin.
De l'aniour filial et fraternel.
Comme les enfants n'ont nul droit sur la volonté de leurs pères, la leur étant au contraire toujours combattue , cela leur fait sentir qu'ils sont des êtres à part , et ne peut pas leur inspirer de l'amour-propre ; parceque la-jj'^P^^ ne sauroit être du côté de la dépendance : cela est visible. C'est par cette raison que la tendresse des enfants n'est pas aussi vive que oello des pères; mais les lois ont pourvu à cet inconvénient. Elles sont un garant au père contre l'in-
« Les êffutont flattés d*agir» ds galoper tm cheval. MiM* Les sens ne galopent pat on cheval. M.
les enfants , comme la nature est aux otage assure contre l'abus des lois, le d'assurer à la vieillesse les secours >it prêtés à la foiblesse de l'enfonce, nnoissance prévient, dans les enfants ce que le devoir leur impose. Il est ne nature d'aimer ceux qui nous ailous protègent; et l'habitude d'une ndance en fait perdre le sentiment :
fit d'être homme pour être bon père ; 'est homme de bien , il est rare qu'on ils.
e , qu'on mette à la place de ce que je ipatbie ou le sang, et qu'on me Casse pourquoi le sang ne parle pas autant nfants que dans les pères ; pourquoi hie périt quand la soumission dimirquoi des frères souvent se baissent «déments si légers , etc.
uel est donc le nœud de l'amitié des ne fortune , un nom communs , même et même éducation , quelquefois même ; eniinrhabitudedese regarder comme mt les uns aux autres, et comme [u'un seul être. Voilà ce qui fait que e 9 voilà l'amour-propre ; mais trouvez de séparer des frères d'intérêt , l'amrvit à peine; l'amour-propre qui en nds se porte vers d'autres objets.
munir que l'on a pour les hêtet.
mirer quelque chose qui flatte les sens oùt qu'on nourrit pour certains aniland ils nous appartiennent. J'ai tousé qu'il s'y mêle de l'amour-propre :
si ridicule à dire , et je suis £&ché qu'il ; mais nous sommes si vides, que, i à f ous la moindre ombre de proous nous y attachons aussitôt. Nous un perroquet des pensées et des sen- Dous nous figurons qu'il nous aime, s craint, qu'il sent nos faveurs, etc.
is aimons l'avantage que nous nous
tf if rkUeuie à dire , et jô s^ii fdehé qu*U toit a MOODde fois qu'on relève cette façon de parler. 9i , pour que cela toit vrai ; c'est une faute. S.
DE L'ESPRIT HUMAIN. 497
accordons sur lui. Quel empire ! nuds c'est là l'homme.
De Camkié,
C'est l'insuffisance de notre être qui fiait naître Tamitié , et c'est l'insuffisance de l'amitié même, qui la fait périr.
Est-on seul? on sent sa misère , on sent qu'on a besoin d'appui; on cherche un fauteur de ses goûts, un compagnon de ses plains et de ses peines; on veut un homme dont on puisse posséder le cœur et la pensée. Alors Tamitié paroit être ce qu'il y a de plus doux au monde. A-t-on ce qu'on a souhaité, on change bientôt de pensée.
Lorsqu'on voit de loin quelque bien , il fixe d'abord nos désirs; et lorsqu'on y parvient, on en sent le néant. Notre ame, dont il arrétoit la vue dans l'éloignement, ne sauroit s'y reposer quand elle voit au-delà ; ainsi l'amitié, qui de loin bomoit toutes nos prétentions, cesse de les borner de près; elle ne remplit pas le vide qu'elle avoit promis de remplir ; elle nous laisse des besoins qui nous distraient et nous portent vers d'autres biens.
Alors on se néglige» on devient difficile , on exige bientôt comme un tribut les complaisances qu'on avoit d'abord reçues conune un don. C'est le caractère des hommes de s'approprier peu à peu jusqu'aux grâces dont ik jouissent; une longue possession les accoutume naturellement à regarder les choses qu'ils possèdent conmie eux; ainsi l'habiUide les persuade qu'ils ont un droit naturel sur la volonté de leurs amis '• Ils voudroient s'en former un titre pour les gouverner; lorsque ces prétentions sont réciproques, comme on voit souvent*, l'amour-propre s'irrite et crie des deux côtés» produit de l'aigrav, des froideurs, et d'amères explications, etc.
On se trouve aussi quelquefois mutuelleroent des défauts qu on s'étoit cachés ; ou l'on tombe dans des passions qui dégoûtent de l'amitié ,
' L'habitude let fertuade qv^ilt ont tm droit naturel tur la volonté de leurt amit. U tiut, je crois , leur persuade, 8.
* Lorsque ces préUntiont sont réciproques, comme on voit souvent, l'amour-propre s'irrite. Il faudroit, comme on le voit souve^iU S.
VAUVENARGUES
<X)niine les maladies violentes dégoùteat des plus doux plaisirs.
Aussi les hommes les plus extrêmes ne sont pas les plus capables d'une constante amitié. On ne la trouve nulle part si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux, dont Tame modérée connott la vertu ; car elle soulage leur cœur oppressé sous le mystère et sous le poids du secret, détend leur esprit, l'élargît, les rend plus confiants et plus vifs , se mêle à leurs amusements, à leurs affairesetà leurs plaisirs mystéitaix : c*est l'ame de toute leur vie.
Les jeunes gens sont aussi très sensibles ci très confiants ; mais la vivacité de leurs passions les distrait et les rend volages. La sensibilité et la confiance sont usées dans les vieillards ; mais le besoin les rapproche , et la raison est leur lien ; les uns aiment plus tendrement, les autres plus solidement.
Le devoir de l'amitié s'étend plus loin qu'on ne croit : nous suivons notre ami dans ses disgrâces; mais, dans ses foiblesses, nous l'abandonnons : c'est être plus foible que lui.
Quiconque se cache, obligé d'avouer les débuts des siens, fait voir sa bassesse *. Éles-vous exempt de ces vices, déclarez-vous donc hautement; prenez sous votre protection lafoiblesse des malheureux; vous ne risquez rien en cela : mais il n'y a que les grandes âmes qui osent se montrer ainsi. Les foibles se désavouent les uns les autres, sesacrifientMchement aux Jugements souvent injustes du public, ils n'ont pas de quoi résister, etc.
XXXVÎ.
De Vamovr.
Il entre ordinairement beaucoup de sympathie dans l'amour, c'est-à-dire une inclination dont les sens forment le nœud ; mais, quoiqu'ils en forment le nœud, ils n'en sont pas toujours l'intérêt principal ; il n'est pas impossible qu'il y ait un amour exempt de grossièreté.
Les mêmes passions sont bien différentes dans les hommes. Le memeobjet peutleurplaire
' Quiconque se cache , obligé d*avouer les défauts des siens, fait voir sa bassesse. Toute cette pensée est mal exprimée et obscm^. Quiconque se caclte d'avoir des amis dont il est obligé d'avouer les défauts, fait voir sa bassesse. Je crois que c'est ainsi qu'il fant l'expliquer. M.
par des endrcûts opposés. Je suppose que plusieurs hommes s'attachent à la même femme: les uns l'aiment pour son esprit, les autres pour sa vertu, les autres pour ses défauts, etc. ; et il se peut faire encore que tous l'aiment pour des choses qu'elle n'a pas, comme lorsque l'on aime une femme légère que l'on croit solide. N'importe; on s'attache à l'idée qu'on se plait à s'en figurer, ce n'est même que cette idée que l'on aime, ce n'est pas la feoune légère : ainsi l'objet des passions n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit , mais ia manière dont on envisage cet objet. Or j'ai dit qu'il élûit possible que l'on cherchât dans l'amour quelque chose de plus que l'intérêt de nos sens. Voici ce qui me le fait croire. Je vois tous les jours dans le monde qu'un homme environné de femmes auxquelles il n'a jamais parlé, comme à la messe, au sermon , ne se décide pas toujours pour celle qui est la plus jolie, et qui même lui paroit telle. Quelle est la raison de cela ? c'est que chaque beauté exprime un caractère tout particulier; et celui qui entre le plus dans le nôtre» nous le préférons. Cestdonc le caractère qui nous détermine quelquefois; c'est donc l'ame que nous cherchons : oo ne peut me nier cela« Donc tout ce qui s'offre à nos sens ne nous plait alors que comme une image de ce qui se cache à leur vue ; donc nous n'aimons alors les qualités sensibles que comme les organes de notre plaisir, et avec subordination aux qualités insensibles dont elles sont l'expression; donc il est au moins vrai que l'ame est ce qui nous touche le plus. Or ce n'est pas aux sens que l'ame est agréable, mais à l'esprit; ainsi l'intérêt de l'esprit devient riotéfét principal , et si celui des sens lui étoit opposé, novs le lui sacrifierions. On n'a donc qu'à nous persuader qu'il lui est vraiment opposé, qu'il est une tache pour l'ame : voilà l'amour pur. Amour cependant véiûtable, qu'on ne sauroii confondre avec l'amitié : car, dans l'amitié, c'est l'esprit qui est l'organe du sentiment; ici ce sont les sens. Et conime les idées qui vienaeit par les sens sont infiniment plus puissantes qu^ les vues de la réflexion, ce qu'elles insyiirentest passion. L'amitié ne va pas si loin ; et, maigre tout cela , je ne décide pas; je ie laisse à ceai qui ont blanchi sur ces importantes qoesticos.
DE L'ESPRIT HUMAIN
XXXVH.
De la physionomie.
ysiooomie est Texpression du caractère du tempérament. Une sotte pbysiono- ::elle qui n'exprime que la coinpiexion, un tempérament robuste, etc. ; mais il jamais juger sur la physionomie : car nt de traits mâles sur le visage et dans ien des hommes, que cela peut souvent re; sans parler des accidents qui détins traits naturels, et qui empêchent que i s'y manifeste, comme la petite-vérole, •eur, etc.
)urroit conjecturer plutôt sur le caraos hommes, par Tagrément qu'ils attade certaines figures qui répondent à ssions; mais encore s*y tromperoit-on ^
xxxvin.
De ta pitié.
tié n'est qu'un sentiment mêlé de trisd'amour *; je ne p^se pas qu'elle ait l'être excitée par un retour sur nousoomme on le croit. Pourquoi la misère rait-elle sur notre cœur ce que fait la le plaie sur nos sens? N'y a-t-il pas des qui afFectent immédiatement l'esprit?
ssion des nouveautés ne prévient-elle ours nos réflexions? Notre amc est-elle le d'un sentiment désintéressé?
De la haine.
ineest une déplaisance dans l'objet haï^
mrroit conjectm'er plutôt stir le caractère des par F agrément qu'ils attachent à de certaines i répondent à leurs passions. Celte phrase est ob- 'gligéc; il faudrait, ce me semble, conjecturer du
îé n'est qu'un sentiment mêlé de tristesse et d'àlYenargues entend ici par amour, toute disposition »rte vers un objet; comme il entend pw haine, toute
qui vous eu éloij^. Autremeat il aeroit impossible * le chapitre suivant , où il dit qu'il y a peu de peul n'entre de l'amour et de la haine ; que le mépris timenl mêlé de haine et d'orgueil. S.
ne est une déplaisancp dans l'objet haû C'eat plue ceUe déplaisance. Il faudrait, ce semble ; la haine plaisir que nous émue , etc. M.
je raà litt plus haut , que Vauveoargnes
C'est une tristesse qui nous donne , pour la cause qui l'excite , une secrète aversion : qb appelle cette tristesse jalousie, lorsqu'elle est un effet du sentiment de nos désavantages comparés au bien de quelqu'un. Quand il se joint à cette jalousie delà haine , une volonté de vengeance dissimulée par foiblesse, c'est envie.
11 y a peu de passions où il n'entre de l'amour et de la haine. La colère n est qu'une aversion subite et violente, enflammée d'un désir aveugle de vengeance; l'indignation, un sentiment de colère et de mépris; le mépris^ un sentiment mêlé de haine et d'orgueil rfantipathie, ne haine violente et qui ne raisonne pas.
Il entre aussi de l'aversion dans le dégoût; ii n'est pas une simple privation comme Tindiffiérence ; et la mélancolie, qui n'est communéMent qu'un dégoût universel sans espérance , tient encore beaucoup dé la haine.
A l'égard des passions qui viennent de l'amour, j'en ai déjà pai*lé ailleurs ; je me contente donc de répéter id que tous les sentiments qua» le désir allume sont mêlés d'amour ou de haine.
De l'fiêtime, du respect et du m^is.
L'estime est un aveu intérieur du mérite de quelque chose ; le respect est le sentiment de la supériorité d autrui.
Il n'y a pas d'amour sans estime ; j'en ai dit la raison. L'amour étant une complaisance dans l'objet aimé , et les hommes ne pouvant se défendre de trouver un prix aux choses qui Jeui* plaisent, peu s'en faut qu'ils ne règlent leur estime sur le degré d'agrément que les objets ont pour eux. Et s'il est vrai que chacun s'estime personnellement plus que tout autre , c'est , ainsi que je lai déjà dit, parcequ'il n'y a rien qui nous plaise ordinairement tant que nousmêmes.
Ainsi, non seulement on s'estime avant tout, mais on estime encore toutes les choses que l'on aime, comme la chasse, la musique, les chevaux, etc.; et ceux qui méprisent leurs pio-
prcnd ilutôt ici la liaine pour ce sentiment même de di<plaisance qui nous éloigne d'un ol4ct. Cette expression n'est |Kts usitée en ce s(.^ns; cei)etidanl je crois bien que c'est celui q^'il lui donne. S.