ADBB8SE A DR AMI
Cest sans doute une chose assez ànnge, mon aimable ami, que, pour exciter les hommes à la gloire, on soit obligé de leur prouifer auparavant ses avantages. Cette forte et noble passion , cette source ancienne et féconde des vertus humaines , qui a fait sortir le monde de la barbarie et porté les arts à leur perfectioo, maintenant n'est plus regardée que comme une erreur imprudente et une éclatante folie. Les hommes se sont lassés de la vertu ; et ne toqlant plus qu'on les trouble dans leurdépravatiaii et leur mollesse , ils se plaignent qu'elle se donne an crime hardi et heureux , et n orae jamais le mérite. Us sont sur cela dans l'errev; et quoi qu'il leur paroisse, le vice n'obtient point d'hommage réel. Si Cromwell > n'eût àe prudent, ferme, laborieux, libéral, autant qu'3 étoit ambitieux et remuant , ni la gloire, ni h fortune n'auroient couronné ses projets ; car œ n'est pas à ses défauts que les hommes se sont rendus, mais à la supériorité de son génie et à la force inévitable de ses précautions. Dénnés de ces avantages, ses crimes n'aunnent pis seulement enseveli sa gloire, mais sa grandeur même *.
Ce n'est donc pas la gloire qu'il faut mépriser ; c'est la vanité et la foiblesse ; c'est odui qui méprise la gloire, pour vivre avec honneur dans l'infamie ^.
> OUTier CromweU, né à Hnntiiigtoii le S anH 1805 , le Jov même que moornt la reine Elisabeth, t'empan en I646(kb ▼Ule d'Oxford, eC fit, aunitôt après, pronoooer par le Pari6 ment la déposition de Charles !«', second rai de la maiian do Stuarts. Le 9 février 1SI9 U enroya ce prince à récha&rad . sb^ lit la monarchie et lui substitua la république. Csurpafearéi nouveau gouTemement, il prit le tilre de Proteeieur, sODli^ quel il gouverna despotiquement l'Angleterre Juffio'à sa mort, arrivée le 3 septembre 1658. Mais l'Angleteire, qui a oublié m despotisme, admhre ai]^)ourd'hui son génie et est fiére de a gloire. B.
« Ses crimes n*aturoUnt pas seulement easeveH sa glein, mais sa grandeur même. Celte expression , enseveli sagrat deur même , signilie-t-ette que ses crimes auraient fidt oabiff sa grandeur, ou qu'ils l'auroient détruite ? S.
3 Pour vivre avec ktmneur dans i'infamiô. On peut nvn avec un certain éclat dans rin&unie ; mais peut-on y vivre afce honneur? S.
DISCOURS SUR LA GLOIRE
A la mort, dil-il, que sert la gloire? Je réponds : Que sert la fortune? que vaut la beauté ? Les plaisirs et la vertu même ne finissent-ils pas avec la vie? La mort nous ravit nos honneurs, nos trésors, nos joies, nos délices, et rien ne nous suit au tombeau. Mais de là qu'osons-nous conclure? sur quoi fondons-nous nos discours? Le temps où nous ne serons plus estil notre objet? Qu'importe au bonheur de la vie ce que nous pensons à la mort? Que peuvent , pour adoucir la mort , la mollesse , Imtempérance ou l'obscurité de la vie?
Nous nous persuadons faussement qu'on ne peut dans le même temps agir et jouir, travailler pour la gloire toujours incertaine, et posséder le présent.dans ce travail. Je demande : Qui idoit jouir? l'indolent ou le laborieux? le foible ou le fort? Et l'oisiveté , jouit-elle? ^ L'action fiait sentir le présent ; l'amour de la gloire rapproche et dispose mieux l'avenir. Il nous rend agréable le travail que notre condition rend nécessaire. Après avoir comme enfenté le mérite de nos beaux jours , il couvre d'un voile honorable les pertes de l'âge avancé ; l'homme se survit; et la gloire, qui ne vient qu'après la vertu , subsiste après elle.
HésiteriOns-nous, mon ami? et nous seroit-il plus utile d'être méprisés qu'estimés, paresseux qu'actifs , vains et amollis qu'ambitieux ?
Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne peut le faire ; et s'il n'aide à notre fortune,, il soutient notre adversité. Mais pourquoi séparer des choses que la raison même a unies? pourquoi distinguer la vraie gloire du mérite dont elle est la preuve?
Ceux qui feignent de mépriser la gloire pour donner toute leur estime à la vertu , privent la vertu même de sa récompense et de son plus ferme soutien. Les hommes sont foibles, timides, paresseux, légers, inconstants; les plus vertueux se démentent. Si on leur ôte l'espoir de la gloire , ce puissant motif, quelle force les soutiendra contre les exemples du vice , contre les légèretés de la nature, contre les promesses » de l'oisiveté? Dans cecondiat si douteux de l'activité et de la pasesse , du plaisir et de la raison , de la liberté et du devoir, qui fera pencher la balance? qui portera l'esprit à ces nobles efforts, où la vertu , supérieure à soi-même , fran-
chit les limites mortelles de son court essor , et d'une aile forte et légère échappe à ses liens?
Je vois ce qui vous décourage , mon très cher ami. Lorsqu'un honune passe quarante ans, il vous parott peut-être déjà vieux. Vous voyez que ses héritiers comptent ses années et le trouvent de trop au monde. Vous dites : Dans vingt ans , moi-même je serai tout près de cet âge qui parott caduc à la jeunesse ; je ne jouirai plus de ses regards et de son aimable société : que me serviroient ces talents et cette gloire qui rencontrent tant de hasards et d obstacles presque invincibles? les maladies, la mort, mes feutes, les fentes d'autrui, rompront tout-à-coup mes mesures... Et vous attendriez donc de la mollesse , sous ces vains prétextes , ce que vous désespérez de la vertu? ce que le mérite et la gloire ne pourroient donner, vous le chercheriez dans la honte? Si l'on vous offroit le plaisir par la crapule, la tranquillité par le vice, l'ac^ cepteriez-vous?
Un homme qui dit : Les^ talents, la gloire, coûtent trop de soins, je veux vivre en paix si je puis, je le compare à celui qui feroit le projet de passer sa vie dans son lit , dans un long et gracieux sommeil. 0 insensé! pourquoi voulezvous mourir vivant ! votre erreur en tout sens est grande. Plus vous serez dans votre lit, moins vous dormirez. Le repos , la paix , le plaisir, ne sont que le prix du travail.
Vous avez une erreur plus douce , mon aimable ami : oserai-je aussi la combattre? Les plaisirs vous ont asservi ; vous les inspirez ; ils vous touchent; vous portez leurs fers. Com'^ ment vous épargneroient-ils dans une si vive jeunesse , s'ils tentent même la raison et l'expé^ rience de l'âge avancé? Mon charmant ami, je vous plains : vous savez tout ce qu'ils promettent et le peu qu'ils tiennent toujours. Pour moi , il ne m'appartient pas de vous £aire aucune leçon. Vous n'ignorez pas quel dégoût suit la volupté la plus chère, quelle nonchalance elle inspire, quel oubli profond des devoirs, quels frivoles soins, quelles craintes, quelles distractions insensées.
Elle éteint la mémoire dans.les savants, dessèche l'esprit, ride la jeunesse, avance la mort. Les finirions, les vapeurs, la goutte, presque toutes les maladies qui tourmentent les hom-
mes en tant de nuiniëres, qui les arrêtent dans leurs espérances , trompent leurs projets et leur apportent dans la force de leur âge les infirmités de la vieillesse : voilà les effets des plaisirs ; et TOUS i*enonceriez, mon cher ami, à toutes les vertus qui vous attendent, à votre fortune, à la gloire? Non , sans doute ; la volupté ne prendra japfiais cet empire sur une ame comme la vôtre, quoique vous lui prêtiez vous-même de si fortes armes.
Mais quel autre attrait, quelle crainte pourroit vous détourner de satisfoire à vos sages inclinations'? seroient-ce les bizarres préjugés de quelques fous qui voudroient vous donner leurs ridicules, eux qui se piquent d'avoir la peau douce et de donner le ton à quelques femmes? S'ils sont effacés dans un souper, ils se couchent avec un mortel chagrin; et vous n'oseriez à leurs yeux avoir une ambition plus raisonnable?
Ces gens-là sont-ils si aimables? je dis plus, sont-ils si heureux que vous deviez les préférer à d'autres hommes, et prendre leurs extravagances pour des lois? Ëcouteriez-vous aussi ceux qui font consister le bon sens à suivre la coutume , à s'établir, à ménager sourclemeot de vils inléréts? Tout ce qui est hardiesse, générosité, grandeur de génie, ils ne peuvent même le conpevoir; et cependant ils ne méprisent pas sincèrement la gloire; ils l'attachent à leurs erreurs.
On en voit parmi ces derniers qui combattent par la religion ce qu'il y a de meilleur dans la nature , etqui rejettent ensuite la religion même , ou comme une loi impraticable, ou comme une belle fiction , et une invention politique.
Qu'ils s'accordent donc, s'ils le peuvent. Sont-ils sous la loi de grâce? que leurs mœurs le fassent connoftre. Suivent-ils encore la nature? qu'ils ne rejettent pas ce qui peut l'élever et la maintenir dans le bien.
Je veux que la gloire nous trompe : les talents qu'elle nous fera cultiver, les sentiments dont elle remplira notre ame, répareront bien cette erreur. Qy'importe que si peu de ceux qui courent la même carrière la remplissent, s'ils
' Mais quel antre attrait, quellmcrainte pot^roit vaut détourner de satisfaire à vos sages inclinations ? On satisfait à son devoir; mais on satisfait ses inclinaiions, S.
VAUVENARGUES
cueillent de si ncfbles fleurs sur lé chemin, si jusque dans l'adversité leur consdence est plus forte et plus assurée que celle des heureux du vice!
Pratiquons la vertu; c'est tout. La gloire, mon très cher ami, loin de vous nuire *, âèvera si haut vos sentiments, que vous apprendrez d'elle-même à vous en passer, si les hommes vous la refusent : car quiconque est grand par le cœur, puissant par l'esprit, a les meilleurs biens; et ceux à qui ces choses manquent ne sauroient porter dignement ni Tune ni l'autre fortune.