SECOND DISCOURS
Puisque vous souhaitez , mon cher ami, que je vous parle encore de la gloire , et que je vous explique mieux mes sentiments, je veux tâcher de vous satisfaire, et de justifier mes opinions sans les passionner, si je puis ; de peur de farder ou d'exagéier la vérité qui vous est si chère , et que vous rendez si aimable.
Je conviendrai d abord que tous les hommes ne sont pas nés, comme vous dites *, pour les grands talents, et je ne crois pas qu'on puisse regai*der cela comme un malheur, puisqu'il faut que toutes les conditions soient conservées, et que les arts les plus nécessaires ne sont ni les plus ingénieux , ni les plus honorables.
Mais ce qui importe, je crois, c'est qu'il règne dans tous ces états une gloire assortie au mérite qu'ils demandent. C'est l'amour de cette gloire qui les perfectionne , qui rend les hommes de toutes les conditions plus vertueux, et qui fait fleurir les empires, comme Texpérience de tous les siècles le démontre.
Cette gloire, inférieure à celle des talents plus élevés, n'est pas moins justement fondée : car ce qui est bon en soi-même ne peut être anéanti par ce qui est meilleur. Il peut perdre
> La gloire, mon très cher ami, loin dewms nuire, lat gloire pour l'amour de la gloire. Od a déjà remarqué cette faute où Vauvenargués tombe souTent. Ce mot gloire, lorsqu'il signifie un sentiment , se prend toajqian en mauTûae part : c'ert le caracU^ du Glorieux, S.
* Comme vous dites, il faut, je crois, comme vous le diUs, S,
i notrie estime , mais il ne peut souffrir de ichéance dans son être ; cela est visible. S*il y a donc quelque erreur à cet égard ivmi les hommes 9 cest lorsqu'ils cherchent le gloire supérieure à leurs talents, une gloii*e ir conséquent qui trompe leurs désirs et leur it ]}égiiger leur vrai partage, qui tient cepeniDt leur esprit au-dessus de leur condition, et s sauve peut-être de bien des foiblesses.
Vous ne pouvez tomber, mon cher ami , dans ae semblable illusion; mais cette crainte si lodeste est une vertu trop aimable dans un omme de votre mérite et de votre âge.
On ne peut qu*estimer aussi ce que vous dites ir la brièveté de la vie. Je croyois avoir pré-* enu à ce sujet tout ce qu'on pouvoit m*opposcr e raisonnable. Cependant je ne blâme pas vos întiments. Dans une si grande jeunesse, où les utres hommes sont si enivrés des vanités et es apparences du monde, c'est sans doute une reuve, mon aimable ami, de l'élévation de otre ame, lorsque la vie humaine vous paroit "op courte pour mériter nos attentions. Le lëpris que vous concevez de ses pitnnesses téloigne que vous êtes supérieur à tous ses dons, [ais puisque , malgré ce mérite qui vous élève, DUS êtes ncanmoins borné à cet espace que DUS méprisez, c'est à votre vertu à s'exercer ans ce champ étroit ; et, puisqu'il vous est rejsé d'en étendre les bornes, vous devez en mer le fonds. Autrement, que vous serviroient int de vertus et de génie? n'auroit-on pas lieu 'en douter ?
Voyez comme ont vécu les hommes qui ont a lame élevée comme vous. Vous me permetz bien celte louange qui vous fait un devoir s leur vertu. Lorsque le mépris des choses unnâines les soutenoit où dans les perles, ou iDs les erreurs, ou dans les embarras inévita* es de la vie, ils s'en couvroient comme d'un )uclier qui irompoît les traits de la fortune. ais lorsque ce même mépris se tournoit en Hesse et en langueur; qu'au lieu de les porter I travail , il leur conseilloit la mollesse ; alors i rejetoient une si dangereuse tentation , et ils »xcitoient par la gloire , qui est moins donnée la vertu pour récompense que pour soutien. nîtez en cela, mon cher ami, ceux que vous Imirez dans tout le reste. Que desirez-vous.
DISCOURS SUR LA GLOIRE. 595
que le bien et la perfection de votre ame ' ? mais comment le mépris de la gloire vous inspireroit-il le goût de la vertu , si même il vous dé* goûte de la vie? Quand concevez-vous ce mépris, si ce n'est dans l'adversité , et lorsque vous désespérez en quelque sorte de vous-même? Qui n'a du courage , au contraire , quand la gloire vient le flatter? qui n'est plus jaloux de bien faire?
Insensés que nous sommes, nous craignons toujours d'être dupes ou de l'activité , ou de b gloire, ou de la vertu I Hais qui lait plus de dupes véritables que l'oubli de ces mêmes choses? qui Fait des promesses plus trompeuses qde l'oisiveté?
Quand vous êtes de garde au bord d'un fleuve , où la pluie éteint tous les feux pendant la nuit, et pénètre dans vos habits, vous dites : Heureux qui peut dormir sous une cabane écaitée , loin du bruit des eaux ! Le jour vient ; les ombres s'eflaoent et les gardes sont relevées; vous rentrez dans le camp ; la fatigue et le bruit vous plongent dans un doux sommeil, et vous vous levez plus serein pour prendre un repas délicieux. Au contraire, un jeune homme né pour la vertu, que la tendresse d'une mère retient dans les murailles d'une ville forte, pendant que ses camarades dorment sous la toile et bravent les hasards, celui-ci qui ne risc|ue rien , qui ne foit rien , à qui rien ne manque, ne jouit ni de l'abondance, ni du calme de ce séjour t au sein du repos, il est inquiet et agité ; il cherche les lieux solitaires ; les fêtes , les jeux , les spectacles, ne l'attirent point; la pensée de ce qui se passe en Moravie occupe ses jours , et pendant la nuit il rêve des combats et des batailles qu'on donne sans lui. Que veux-je dire par ces images? que la véritable vertu ne peut se reposer ni dans les plaisirs, ni dans l'abondance, ni dans l'inaction : qu'il est vrai que l'activité a ses dégoûts et ses périls ; mais que ces inconvénients, momentanés dans le travail, se multiplient dans l'oisiveté , cii un esprit ardent se consume lui-même et s'importune.
Et si cela est vrai en général pour tous les hommes, il l'est encore plus particulièrement
« Qu^ desirfZ'Vous , que le bien et la perfection de votre ame? U y a ellipse : que desirez-rous autre chose qtte. Les deux que si rapprochés sont une m^gli.i^rnce. M.
VAUVENARGUES
pour vous % mon cher «mi, qui éfes né si vîbh blement pour la vertu , et qui ne pouvez être heureux par d*autres voies , tant cdies du bien vous sont propres.
iltsm quand vous aeriei moins certain d'avoir ces talents admirables qui forcent la gloire » après tout, mon aimable ami, voudriez -vous négliger de cultiver ces talents mêmes? Je dis plus : s'il étoit douteux que la gloire fAt un grand bien» renonceriez-vous à ses charmes? Pourquoi donc chercher des prétextes pour autoriser des moments de paresse et d'anxiété? S'il falloit prouver que la gloire n'est pas une erreur, cela ne seroit pas fort difficile. Hais , en supposant que c'est une erreur, vous n'êtes pas même résolu de l'abandonner; et vous avez grande raison : car il n'y a point de vérité plus douce et plus aimable. Agissez donc comme vous pensez; et sans vous inquiéter de ce que Ton peut dire sur la gloire, cultivez-la, mon cher ami, sans défiance, sans foiUesse et sans vanité.
G'auroit été une chose assez hardie, mon aimable ami, que de parler du mépris de la gloire devant des Romains du temps des Sdpion * et des Gracchus ^. Un homme qui leur auroit dit que la gloire n'étoit qu'une folie , n'auroit guère été écouté; et ce peuple ambitieux l'eût méprisé comme un sophiste qui dé* toumeroit les hommes de la vertu même, en attaquant la plus forte et la plus noble de leurs passions. Un tel philosophe n'auroit pas été plus suivi à Athènes ou à Lacédémone. Auroit-il osé dire que la gloire étoit une chimère, peùdaMi qu'elle donnoit parmi ces peuples une si haute considération, et qu'elle y étoit même si répandue et si commune, qu'elle devenoit nécessaire et presque un devoir? Plus les hommes ont de vertu, plus ils ont de droit à la gloire ; plus elle
> Et si cela est vrai pour tout les hommes, il Vest encore fins particulièrement pour vous, ri pour cela, CeU« inoorrectioo a d^ été remarquée, s.
* II y a eu plusieurs Scipion, et presque tous paroissent avoir aimé la gloire. Le vainqueur d'Amiitial . Pulilius Cornélius Scipion, surnommé l'Africain, est l'un des plus grands hommes qui aient Jamais existé : il a mérité d'avoir Piutarqiié pour historien. Le Jeune Scipion, surnommé aussi V Africain, est celui qui prit Carthage et détruisit Numance. F.
s Tibériua et Catus Sempnmius Gracchus étoient deux frères célèbres dans l'histoire romaine. Plutarque a écrit leur vie, qui est très intéressante. L'amour de la gloire les condirisit tous deia à une mort violente. F.
est près d'eux, plna ils raîment , plus 3s h de* sirent , plus ils sentent sa réalité. Ibis quand b vertu dégénère ; quand le talent manque, oa h force; quand la légèreté et la noResse dt» nent les autres passions, alors oo ne voit phi la gloire que très loin de soi ; on n'ose ni se kl promettre, ni la cattiver, et enfin les hoipoMs s'accoutument k la regarder eonmie mi songe. Peu-à-peu on en vient au point que c'est une chose ridicule même d'en parler. Ainsi, coomie on se seroit moqué à Rome d'un dédamatetf qui auroit exhorté les SyUa ' et les Pwnpëe' au mépris de la gloire , on riroit aiqoord*hn d'un philosophe qui encourageroit des François à penser aussi grandement que les Ro* mains , et à imiter leurs vertus.. Aussi nesHt pas mon dessein de redresser sur cela nos idées, et de changer les mœurs de la nation. Ma» parceque je crois que la nature a toujours pro> duit quelques hommes qui sont sepérienn il l'esprit et aux préjugés de leur siècle, je ne confie, mon aimable ami, aux sentiments que je vous connois, et je veux vous parler de k gloire , comme j'aurois pu en parler à un Athénien du temps de Thémistocle ^ et de Socrale^.