DISCOURS SUR LES PLAISIRS
ADRESSÉ AU BàHB'.
Vous êtes trop sévère, mon aimable ami , de vouloir qu'on ne puisse pas , en écrivant, réparer les erreurs de sa conduite, et contredire
* Son épitaphe , composée , dit-on . par lui-même . porfoit o substance (joe personne n'svott bit tant de bien à ses anâs. ni tant de mal k ses ennemis. F.
* Cneios Pompeius reçat de Sylla le surnom de Cramât qn'9 Justifia par ses victoires et par son crédit; mais U ftit vaincapv César à Pbarsale. F.
s Thémistocle , vainqueur de Xerxès , sauva aa patite, et l'o» poisonna pour ne point combattre contre elle. U mourut 464 an avant l'ère chrétienne. F.
4 Socrate fut déclaré par l'orade le plus sage de tous loO^: on lui doit Xénophon, Aristote. Platon , et d'autres disc^ non moins illustres. Les AthénIeDÉ ne Ven oaDdamnéreot ps moins à mort ; mais ils punirent ensuite aet calomnîatean. W élevèrent une statue , et lui dédièrent une chapelle oonae à • demi-dieu. U mourut 400 ans avant l'ère chrétienne. F.
s D'après «ne note qui s'est trouvée dans les papiers de îuvenargues. U parolt que ce discours et le procèdent étoifli* adressés au même anfl pour qui il avoit écrit les cmueihiii* jevmê homme.
CARACTÈRE DES DIFFÉRENTS SIÈCLES
même ses propres discours. Ce seroit une grande servitude si on étoit toujours obligé d'écrire comme on parte, ou de foire coâime on écrit. Il fiaiut permettre aux hommes d'être un peu inconséquents , afin qu'ils puissent retourner à la raison quand ils l'ont quittée, et à la vertu lorsqu'ils l'ont trahie. On écrit tout le bien qu'on pense, et on fait tout celui qu'on peut; et lorsqu'on parle de la vertu ou de la gloire, on se laisse emporter à son sujet , sans se souvenir de sa foiblesse. Gela est très raisonnable. Youdriez-vous qu'on fît autrement, et qu'on ne tâchât pas du moins d être sage dans ses écrits , lorsqu'on ne peut pas l'être encore dans ses actions ! Vous vous moquez de ceux qui parlent contre les plaisirs, et vous leur demandez qu'à cet égard ils s'accordent avec eux-mêmes ; c'està-dire que vous voulez qu'ils se rétractent, et qu'ils vous abandonnent toute leur morale. Pour moi, il ne m'appartient pas de vous contrarier, et de défendre avec vous une vertu austère dont je suis peu digne ^ Je veux bien vous accorder, sans conséquence, que les plaisirs ne sont pas tout-à-fait inconciliables avec la vertu et la gloire. On a vu quelquefois de grandes âmes qui ont su allier l'un et l'autre, et mener ensemble ces choses si peu compatibles pour les autres hommes. Mais s'il fout vous parler sans flatterie , Je vous avouerai , mon ami , que les plaisirs de ces grands hommes ne me paroissent guère ressembler à ce que l'on honore de ce nom dans le monde. Vous savez comme moi quelle est la vie que mènent la plupart des Jeunes gens; quels sont leurs tristes amusements et leurs occupations ridicules; qu'ils ne cherchent presque jamais ce qui est aimable ou ce qu'ils aiment, mais ce que les autres trouvent tel; qui, moyennant qu'ils vivent en bonne compagnie, croient s'être divertis à un souper où Ton n'oseroit parler avec confiance, ni se taire, ni être raisonnable; qui courent trois ipectacles dans le même jour sans en entendre lucun; qui ne parlent que pour parler, et ne lisent que pour avoir lu ; qui ont banni l'amitié et 'estime non seulement des sociétés de bienséance, mais même des commerces les plus faniliers; qui se piquent de posséder une femme
« Une vertu auttéi'e dont je suis peu digne , c'est-à-dire . Umt je suis peu capable. S.
qu'ils n'aiment pas , et qui trouveroient ridicule que l'inclination se mêlât d'attacher à leurs voluptés un nouveau charme. Je tâche de comprendre tous ces goûts bizarres qu'ils prennent avec tant de soin hors de la nature , et je vois que la vanité foit le fonds de tous les plaisirs et tout le commerce du monde.
Le frivole esprit de ce siècle est cause de cette foiblesse. La frivolité, mon ami, anéantit les hommes qui s'y attachent. Il n'y a point de vice peut-être qu'on ne doive lui préférer: car encore vaut-il mieux être vicieux que de ne pas être. Le rien est au-dessous de tout, le rien est le plus grand des vices; et qu'on ne dise pas que c'est être quelque chose que d être frivole : c'est n'être ni pour la vertu , ni pour la gloire , ni pour la raison , ni pour les plaisirs passionnés. Vous direz peut-être : J'aime mieux un homme anéanti pour toute vertu, que celui qui n'existe que pour le vice. Je vous répondrai : Celui qui est anéanti pour la vertu n'est pas pour cela exempt de vices : il fait le mal par légèreté et par foiblesse; il est Tinstrument des méchants qui ont plus de génie. Il est moins dangereux qu'un méchant homme sérieusement appliqué au mal, cela peut être; mais feut-il savoir gré à l'épervier de ce qu'il ne détruit que des insectes, et ne ravage pas les troupeaux dans les champs comme les lions et les aigles? Un homme courageux et sage ne craint point un méchant homme; mais il ne peut s'empêcher de mépriser un homme frivole.
Aimez donc, mon aimable ami, suivez les plaisirs qui vous cherchent, et que la raison , la nature et les grâces ont faits pour vous. Encore une fois, ce n'est point à moi à vous les interdire; mais ne croyez pas qu'on rencontre d agrément solide dans l'oisiveté, la folie, la foiblesse et l'affectation.
SUR LE CARACTÈRE
DES DIFFÉRENTS SIÈCLES
Quelque limitées que soient nos lumières sur les sciences, je-crois qu'on ne sauroit nous disputer de les avoir poussées au-delà des bornes
VAUVENARGUES
dDciennes. Héritiers des sièdes qui nous précèdent , nous devons être plus riches des biens de l'esprit. Cela ne peut guère nous être contesté sans injustice ; mais nous aurions toit nousmêmes de confondre cette richesse héritée et empruntée, avec le génie qui la donne. Combien de ces connoissauccs que nous prisons tant, sont stériles pour nous ! Étrangères dans notre esprit, où elles n ont pas pris naissance, il arrive souvent qu'elles confondent notre jugement beaucoup plus qu'elles ne l'éclairent. Nous plions sous le poids de tant d'idées, comme ces États qui succombent par trop de conquêtes , où la prospérité et les richesses corrompent les mœurs , et où la vertu s*ensevelit sous sa propre gloire *.
Parlerai-je comme je pense? Quelque lumière qu'on acquière encore, et en quel siècle que ce puisse, je crois que l'on verra toujours parmi les hommes ce qu'on voit dans les plus puissantes monarchies, je veux dire que le plus grapd nombre des esprits y sera peuple, comme Test dans tous les empires la meilleure partie des hommes.
A la vérité on ne croira plus aux sorciers * et au sabbat ^ dans un siècle tel que le nôtre ; mais on croira encore à Calvin ^ et à Luther ^. On parlera de beaucoup de choses, comme si elles étoient évidemment connues, et on disputera en même temps de toutes choses , comme si toutes étoient incertaines. On blâmera un homme de ses vices, et on ne saura point s'il y a des vices. On dira d'un poëte qu'il est sublime.
> On Toit que Vauvenargiies désigne ici les Eomains. qui. par» venns à la plus haute puissance du temps de César et d'Auguste, ne purent conserver leurs mœurs ni leur liberté , et dont la prospérité eau» l'csclaYage et la corruption. P.
* On trouve dans les registres du parlement de Paris une très i^randc quantité d'arrêts qui ont condamné des sorciers au feu ; et le 22 décembre 1691 , des bergers de Bric furent condamnés k faire amende honorable et k être pendus et brûlés , comme atteints et convaincus de superstitions, impiétés, sacrilèges, |irofonations . poisons, maléfices, et d'avoir Tait mourir des chevaux et des bestiaux. Il n'y avoit donc pis long-temps, lorsque l'auteur écrivoit, que l'on ne croyoit plus aux sorciers. F.
3 D'anciens capitulaires du neuvième siècle recommandent aux pasteurs de l'Église chrétienne de désabuser les fidèles sur ce que l'on disoit de pluHieurs femmes , qu'elles alloient au sabbat. On voit par-U combien cette croyance étoit ancienne. F.
4 Jean Calvin mounit en 1964 . laissant un nom célèbre «ècaucoup de partisans, et encore plus d'ennemis.
s Martin Luther mourut en 1546. Ses sectateurs, pendant le seiiiéme siècle, prirent la devise : Plutôt Turc que Papiste.
parcequ'il aura peint un grand personnage; et ces sentiments héroïques qui font la grandeur du tableau, on les méprisera dans rorigioai. L'effet d'une grande multiplicité d'idées, c'est d'entraîner dans des contradictions les esprits foibics. L'effet de la science est d'ébranler h certitude et de confondre les principes les plus manifestes.
^ous nous étonnons cependant des erreurs prodigieuses de nos pères. Quelles bonnes gens, disons-nous, que les Égyptiens qui ont adoré des choux et des ognons! Pour moi, je ne vois pas que ces superstitions témoignent plus particulièrement que d'autres choses , la petitesse de l'esprit humain. Si j'avois eu le malbeurde naître dans un pays où l'on m'eût enseigné que la Divinité se plaisoit à se reposer dans les tulipes; qu'on m'eût dit que c'étoit un mystère que je ne comprcnois pas, parcequ'il n'appartenoit pas à un homme de juger des choses su^ naturelles, ni môme de beaucoup de choses naturelles; que l'on m'eût assuré que cette doctrine avoit été confirmée par des prodiges, cl que je risquois de tout perdre si je refusois de la croire ; soit raison , soR timidité sur un intérêt capital , soit connoissance de ma propre faiblesse, je sens que j'aurois déféré à lautoriié de tout un peuple , à celle du gouvernement, au témoignage successif de plusieurs siècles, et à l'instruction de mes pères. Ainsi je ne suis point surpris que de si grandes superstitions se soient acquises quelque autorité ^ Il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes , principalement dans les choses qui passent la portée de leur esprit, et qui intéressent leur cœur.
Qu'on ait cru encore dans les siècles d'ignorance l'impossibilité des antipodes, ou telle au* tre opinion "" que l'on reçoit sans examen, ou qu'on n'a pas même les moyens d'examiner, cela ne m étonne en aucune manière; mais que tous les jours, sur les choses qui nous sont les plus familières et que nous avons le plus exa-' minées, nous prenions néanmoins le change, que nous ne puissions avoir une heure de cou-
■ Il Tant se soient acquis. S.
« Qu'on ait cru, etc. Je ne crois pas qu'on puisse dire crtirt tme opinion, parceciu'unc opinion n'est pas un fait que l'oo croit, mais une manière d'envisager ce fait , que l'on reçoit. S-
CARACTÈRE DES DIFFÉRENTS SIÈCLES
ersation un pea suivie sans nous tromper ou rous contredire y voilà à quoi je reoonnois notre biblesse.
Je cherche quelquefois parai le peuple Finage de ces mœurs grossières que nous avons ant de peine à comprendre dans les anciens peuples. J*écoute ces hommes si simples : je vois {u'ils s'entretiennent de choses communes, qu'ils i*oiit point de prineipes approfondis , que leur »prit est véritablement barbare comme celui le nos pères, c'est-à-dire inculte et sans politesse. Mais je ne trouve pas qu'ils fessent de )lusiaux raisonnements que les gens du monde; e voier au contraire 'que leurs pensées sont plus naturelles, et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité, que les subtilités de la science 3t l'imposture de l'affectation.
Ainsi jugeant des mœurs anciennes par ce [pie je vois des mœurs du peuple qui me représente les premiers temps , je crois que je me serois fort accommodé de vivre à Thèbes , à Memphis, à Babylone. Je me serois passé de nos manufactures , de la poudre à canon , de la boussole et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je n'estime pas plus les HoUandois pour avoir un commerce si éten« iu, que je méprise ' les Romains pour l'avoir si loDg-temps négligé. Je sais qu'il est bon d'aroir des vaisseaux, puisque le roi d'Angleterre m a, et qu'étant accoutumés, comme nous som« mes^, à prendre du café et du chocolat, il seroit liàcbeux de perdre le commerce des îles. Hais JLénophon n'a point joui de ces délicatesses, et il ne m'en paroit ni moins heureux, ni moins honnête homme , ni moins grand homme. Que Jirai-je encore? Le bonheur d'être né chrétien st catholique ne peut être comparé à aucun autre bien. Mais s'il me fiiUoit être quaker ou mo- DOthéKte, j'aimerois presque autant le culte des Chinois ^ ou celui des anciens Romains ^.
' Que je méprise, l\ faut, je crois, que je ne mépiise. S.
• Comme nous sommes, It faut comme nous le sommes, S.
s On a beaoooap disputé sur la religion des Chinois , qoi n'est pas encore bien connue. Mais la morale de Confucius, leur législateur, mérite d'être étudit'e. Je citerai pour exemple cette maxime : Gouvernez de manière que ceux qui sont prés de vous viteiU heureux , et que ceux qui en sont éloignés viennent se soumettre à vos lois, B.
4 Le Polythéisme des anciens Romains n'a-t^il pas trouté des défenseurs même parmi les modernes ? P.
Si la barbarie consistoit uniquement dans l'ignorance , certainement les nations les plus polies de l'antiquité seroient extrêmement barbares vis-à-vis de nous. Mais si la corruption de l'art , si l'abus des règles , si les conséquences mal tirées des bons principes, si les fausses applications, si l'incertitude des opinions, si l'affectation, si la vanité, si les mœurs frivoles ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance , qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons?
Ce n'est pas la pure nature qui est barbare , c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût : elles témoignent seulement qu'ils manquoicnt des règles de l'architecture. Mais quand on eut connu ces belles règles dont je parle, et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments, et à force d'art iaire disparoltre la simplicité, alors ce fut, à mon sens, une véritable barbarie, et la preuve du mauvais goût. Suivant ces principes, les dieux et les héros d'Homère, peints naïvement par le poète d'après les idées de son siècle, ne font pas que l'Iliade soit un poème barbare, car elle est un tableau très passionné , sinon de la belle nature, du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare, c'est un poêmc où l'on n'aperçoit que de l'art, où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images, oii les sentiments sont guindés , où les ornements sont superflus et .hors de leur place.
Je vois de fort grands philosophes qui veu^ lent bien fermer les yeux sur ces défauts , et qui passent d'abord à ce qu'il y a de plus étrange dans les mœurs anciennes. Immoler, disent-ils, des hommes à la divinité ' ! verser le sang humain pour honorer les funérailles des grands \ etc.!
( Ge reproche ne peut être fait à toutes les nations anciennes. Que ne doit-on pas aux Romains, s'écrie Pline le naturaliste , livre XXX . chap. I , qui ont interdit ces sacrifices monstrueux où les hommes étoient victimes? F.
* Ces sanglantes tiinéraines peuvent aussi être repit>chées aux modernes, puisque chez le peuple le plus doux et le plus policé peut-être, à la Chine .en 1660 , l'empereur Chun-Tcbi . ayant perdu une de ses épouses , fit sacrifier plus de trente esclave» sur le tombeau de cette femme chérie; à la vérité, c'éioit un Tarlarc. Voyez tome I , pa^c 43 du Discours préliminaire d«> Vfiistoire générale de la chine, traduite du Tong-Hion-Hang-
Je ne prétends point justifier de telles horreurs ; mais je dis : Que nous sont ces hommes que je vois couchés dans nos places et sur les degrés de nos temples, ces spectres vivants que la feim, la douleur et les maladies précipitent vers le tombeau? Des hommes pl(H)gés dans les superfluités et les délices voient périr tranquillement d'autres hommes que la calamité et la misère emportent à la fleur de leur âge. Cela paroit-il moins féroce? et lequel mérite le mieux le nom de barbarie, d*un sacrifice impie fait par Tignorance , ou d'une inhumanité commise de sang-froid et avec une entière connoîssance?
Pourquoi dissimulerois-je ici ce que je pense? Je sais que nous avons des connoissances que les anciens n'avoient pas. Nous sommes meilleurs philosophes à bien des égards; mais pour ce qui est des sentiments, j*avoue que je ne connois guère d'ancien peuple qui nous cède. C'est de ce côté-là, je crois, qu'on peut bien dire qu'il est difficile aux hommes de s'élever au-dessus de l'instinct de la nature. Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le devenir, et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion est ordinairement d'autant plus fausse , qu'elle est plus guindée.
Et parceque le goût lient essentiellement au sentiment, je vois qu'on perfectionne en vain nos connoissances : on instruit notre jugement , on n élevé point notre goût. Qu'on joue Pourceau^ gnac * à la Comédie , ou telle autre farce un peu comique, elle n'y attirera pas moins de monde Hti^Andromaque* : on entendra jusque dans la rue les éclats du parterre enchanté. Qu'il y ait des pantomimes supportables à la Foire, on y courra avec le même empressement. J'ai vu nos petits-maitres et nos philosophes monter sur les bancs pour voir battre deux polissons. On ne perd pas un geste d'Arlequin ; et Pierrot foit rire ce siècle poli et savant qui méprise les pantomimes, et qui néanmoins les enrichit. Le peuple est né en tout temps pour admirer les grandes choses et pour adorer les petites; et ce
mou, par le P. de HalUa, publiée par rabbé Gnwier. Paria, «777— S5 , 13 Ydnincs ln-4«. B.
> V(^ritable farce qui renferme ocpcndant quelques soèMB dignes de Molière , son auteur. F.
a Tragédie de Racine, bien écrite, parfiUlemeot conduite, H très intéressante. La duplicité de l'intrigue est le seul reproche rfur l'on puisse faire à l'auteur. F.
peuple dont je veux parler n'est point celui qà n'emporte, dans sa définition, que les conditions subalternes ; ce sont tous les esprits que la nature n'a peint élevés par un privilège particulier au-dessus de l'ordre commun. Auffii quand quelqu'un vient me dire : Ci'oyez-vous que les Anglais, qui ont tant d'esprit, s'aocooh modassent des tragédies de Shakspeare, si elles éioient aussi monstrueuses qu'elles nous parois sent '? je ne suis point la dupe de cette objeetion , et je sais ce que j'en dois croire.
Voilà donc cette politesse et ces moears savantes qui font que nous nous préférons avec tant de hauteur aux autres sièdes. Nous avoas, comme je l'ai dit, quelques connoissances qui leur ont manqué : c'est sur ces vains fondements que nous nous croyons en droit de les mépriser. Mais ces vues plus fines et plus étendues que nous nous attribuons» que d'îHusioDS n'ont-elles pas produites parmi nous? Je n'en citerai qu'un exemple : la mode des duels. Qu'on me permette de retoucher un sojet snr lequel on a déjà beaucoup écrit. Le duel est né de l'opinion , très naturelle , qu'un homme ne souffroit ordinairement d'injures d'un aalre homme ^ que par foiblesse ; mais parceque b force du corps pouvoit donner aux âmes tknides un avantage très considérable sur les âmes fin^ tes, pour mettre de l'égalité dans les combs^ et leur donner d'ailleurs plus de déc^oe, nos pères imaginèrent de se battre avec des armes plus meurtrières et plus égales que celles qo'ik teiioient de la nature : et il leur parut qu'uB combat où l'on pourroit s'arracher la vie d*uH seul coup , auroit certainement plus de noblesse qu'une vile lutte où l'on n'auroit pu tout au plus que s'égratigner le visage et s'ai*racher les cheveux avec les mains. Ainsi ils se flattèrent d'avoir mis dans leurs usages plus de hautear et de bienséance que les Romains et les Grecs, qui se battoient comme leurs esclaves. Ils ne faisoient pas attention que la nature qui nous inspire de nous venger, pouvoit, en s'élevant encore plus haut, et par une force encore plus grande, nons inspirer de pardonner. Us ooblioient que les hommes étoient obligés de sacrifier souvent leurs passions à la raison. La
' ÂnsH m4mêtrueMes qy^elles nous paroisMtmL II bol. qu'elles notu le paraissent, S.
CARACTÈRE DES DIFFÉRENTS SIÈCLES
nature disoit bien, à la vérité, aux âmes courageuses qu'il failoit se veoger; mais elle ne leur disoit pas qu'il follùt toujours se venger et laver les moindres offenses dans le sang humain. Mais ce que la nature ne leur disoit point, Topinion le leur persuada ; Vopinion attacha le dernier opprobre aux injures les plus frivoles, à une parole, à un geste, soufferts sans retour. Ainsi le sentiment de la vengeance leur étoit inspiré par la nature; mais lexoès de la vengeance et la nécessité absolue de se venger furent Fouvrage de la réflexion. Or, combien n' j a4-il pas encore aujourd'hui d'autres usages que nous honorons du nom de politesse , qui ne sont que des sentiments de la nature poussés par l'opinion au-delà de leurs bornes , contre toutes les lumières de la raison!
Qu'on ne m'accuse point id de cette humeur (tegrine qui fait regretter le passé, blimer le présent, et avilir par vanité la nature humaine. En blâmant les défauts de ce siècle, je ne prétends pas lui disputer ses vrais avantages, ni le rappeler à l'ignorance dont il est sorti. Je veux au contraire lui apprendre à juger des siècles passés avec cette indulgence que les hommes , tels qu'ils soient , doivent toujours avoir pour d'autres hommes, et dont eux-mêmes ont toujours besoin. Ce n'est pas mon dessein de montrer que tout est foible dans la nature humaine, en découvrant les vices de ce siècle. Je veux au contraire , en excusant les défauts des premiers temps , montrer qu'il y a toujours eu dans l'esprit des hommes une force et une grandeur indépendantes de la mode et des secours de l'art. Je suis bien éloigné de me joindre à ces philosophes ' qui méprisent tout dans le genre humain , et se font une gloire misénrible de n'en montrer jamais que la foiblesse. Qui n'a des preuves de cette foiblesse dont ils parlent , et <|ue pensent-ils nous apprendre? Pourquoi veulent-ils nous détourner de la vertu , en nous insinuant que nous en sommes incapables? Et moi, je leur dis que nous en sommes capables * ;
' n tti dair «fue Twiteur désisne rarloat id la Rochefonctald
tkWOè M4UCiWI€ê, F.
• VauTenarguet a rauon oertaiDeraeiit. Lonque I0 roi Codraite déguiae en payna pour reoeroir plus aiaémeiit la mort qo'U oroyolt de?oir anarer la Tictoire aux AUMinieiis ; lonque le BomainCvttiis sedéroiie pour sa patrie . et w ptécipite tout mrmé dans le ggaOre qui doit renskmlir; «oSn, lonque d'
car, quand je parle de la vertu, je ne parle point de ces qualités imaginaires qui n'appartiennent pas à la nature humaine : je parle de cette force et de cette grandeur de î'ame qui , comparées aux sentiments des esprits foibles, méritent les noms que je leur donne ; je parle d'une grandeur de rapport, et non d'autre chose : car it n'y a rien de grand parmi les hommes que par comparaison. Ainsi, lorsqu'on dit un grand arbre, cela ne veut dire autre chose, si ce n'est qu'il est grand par rapport à d'autres arbres moins élevés^ ou par rapport à nos yeux et à notre propre taille. Toute langue n'est que l'expression de ces rappoits ; et tout l'esprit du monde ne consiste qu'à les bien connoitre. Que veulent donc dire ces philosophes? Us sont hommes, et ne parlent point un langage humain ; ils changent toutes les idées des choses , et abusent de tous les termes.
Un homme qui s aviseroit de faire un livra pour prouver qu'il n'y a point de nains ', ni de géants *, fondé sur oe que la plus extrême petitesse des uns et la grandeur démesurée des autres demeureroient, en qudque manière, confondues à nos propres yeux, si nous les comparions à la distance de la terre aux astres; ne dirions-nous pas d'un homme qui se donneroit beaucoup de peine pour établir cette vérité, que c*est un pédant qui brouille inutile* ment toutes nos idées, et ne nous apprend rien que nous ne sachions?
De même, si je disois à mon valet de m'apporler un petit pain, et qu'il me répondit : Monsieur, il n'y en a aucun de gros ; si je lui demandois un grand verre de tisane, et qu'il m'en apportât dans une coquille, disant qu'il n'y a point de grand verre ; si je commandois à mon
sauYC son régiment aux dépens de sa propre yie i Codms , Ov Uus et d'Assas étoient Yertueox et Téloient sans intérêt. F.
1 Arislote et Pline parlent d'une nation de Pygmées , et même Pline en place en trois contrées différentes ; mais, suivant Strabon , personne ne les a tus. Quant aux nains, on oonnolt celui du roi de Pologne , Stanislas t. el Kieépliore , dans son histoirv ecclésiastique . parle d'un égyptien qui ne surpassa Jamais en hauteur une perdrix , quoiqu'il eût près de Tingt-dnq ans : il Tante l'agrément de sa.TOlx . sa prudence et sa générosité. F*
« n est parlé plusieurs fois des géants dans la Bible , et le géant Goliath avolt, dit-on., neuf pieds quatre pouces; la hauteur d'un garde du roi de Prusse étoit de huit pieds six pouces huit lignes. Voyex dans le Journal de Physique, supplément, tome XIII, année 1778, une dissertation sur les naios el le^ géants . et sur les iraies limites de la taille humaine , par Chan* geax.F.
VAUVENARGUES
tailleur uit habit un peu large, et qu'en m'en apportant un fort serré, il m*assuràt qu*il n*y a rien de large sur la terre , et que le monde même est étroit ; j'ai honte d^écrire de pareilles .sottises : mais il me semble que c'est à peu près les discours de nos philosophes. Nous leur demandons le chemin de la sagesse, et ils nous disent qu'il n'y a que folie; nous voudrions être instruits des caractères qui distinguent la vertu du vice; et ils nous répondent qu'il n'y a dans les hommes que dépravation et que foiblesse. Il ne fout point que les hommes s'enivrent de leurs avantages; mais il ne faut point qu'ils les ignorent. Il fout qu'ils connoissent leurs foi* blesses, pour qu'ils ne présument pas trop de leur courage ; mais il faut en même temps qu'ils se connoissent capables de vertu, afin qu'ils ne désespèrent pas d'eux-mêmes. C'est le but qu'on s'est proposé dans ce discours, et qu^on tâchera de ne perdre jamais de vue.