‹ Moralistes françoisChapitre 231 sur 309 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

qu^iis les croient génërdemenl pn^Iématîques; el ils se jelt^t dans un doute universel qui sape par le fondement toutes les sciences.

De là vient que quelques personnes appellent ce savoir malentendu , et notre politesse même , barbarie : car , dîsent^Ues , n'y a-t-il de barbare que Textréme férocité ou une grossière ignorance? S'il étoit ainsi, ce reproche ne ppnrroit toucher notre siècle ; mais si la corruption de l'art , si les conséquences mal tirées des bons prindpes, si les fousses applications , si Tincer- .titude des opinions , si Taffectation , si la vanité , si les mœurs frivoles ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance , qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare , c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût ; elles témoignent seulement qu'Us man* quoient de science. Mais lorsqu'on eut connu les j-ègles de l'architecture , et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments , et ^ force d'art faire disparoitre la simplidlé, alors ce fut, à mon sens, la preuve du mauvais goût et une véritable barbarie. Suivant ces principes, les ^ieux et les héros d'Homère s peints si naïvement par le poète d'après les hommes de son siècle , ne font pas que 17- Hùde soit un poème barbare; car elle est un tableau passionné, sinon de la belle nature, du moins de la nature. J^iais un ouvrage véritablement barbare , c'est un poème où l'on n'aperçoit que de l'art , où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images, où les sentiments sont guindés et les ornements inutiles.

Fatigué quelquefois de l'artifice qui domine dans tous les genres , je me représente ces temps fabuleux où l'on suppose que le genre humain ignoroit ce fard de nos mœurs. Je ne croirois pas aisément que leur simplicité ait été telle que nous la peignons. Les hommes ont aimé lart dans tous les temps. Leur esprit s'est toujoui*s

* Madame Dacter ayant publié sa traduction d'Homère . il s'ëlera mie dispute assex ri^c avec La Mothe. A cette occasion, madame Dacier pul>lia, en I7U, ses Considérations sur les rauMés de la corruption du goût, La Mothe répondit arec esprit, H critiqua surtout les dieux et les héros d'Homère » et les morars que leur donne ce poète sublime. F.

flatté de perfoctionner la nature. C'est la première prétention de la raison et la p^us ancienne promesse de la vanité. Toutefois jepardonpe aux premiers hommes d'avoir trop attendu de l'art. Ce seroit proprenlenf à nous, qui en connoissons par expérience la foiblesse, d'en être moins amoureux; mais Pespril humain a trop peu de fonds pour se contenir dAis^es propres bornes. iKtâche d'étendre sa sphère et d% se donner plus d'essor. La nature a mis elle-même au cœur des hommes ce desi» ambitieux de la polir. Nous fardons notre pauvreté ;HAais nous ne pouvons la couvrir : les moindres (j^ccasions font tomber ces couleurs et cette parifve étrangère. Nos plaisirs surHodt nous décèlent. Un sauteur, un bon pantomime, attirent tout Paris à leur théâtre. Le peuple de la terre le plus éclairé oublie son^savoir et ses4*ègles*à la* vue d'un combat de chiens ou des contorsions d'ui\ iarceur. La nature, qui n'a pas fait.Ies hommes philosophes, les désirvoue ainsi du perîsonnagc qu'ils osent jouer. Leur goût ne peut suitre le^ progrès de la raison ; car oapeut emprunter des jugements , non des sentiments : de sorje qu*il est rare que les hommes S'élèvent (fu côté du coeur. Ils apprennent à aSiAîi^rles grandes choses; mais ils sont toujours idolitpes *des petites.

Ainsi, quand quelqu'un vient me dire : Croyezvous que les Anglois*^ qui ont tant d'esprit , s'accommodassent dostragédies de Shakspeare, si elles étoient aussi monstrueuses qu'elles nous le paroissent? Je ne suis pas la dupe de cette objection : je sais trop qu'un siècle savant peut aimer de grandes sottises , sur-tout quand elles sont accompagnées de beautés sublimes qui servent de prétexte au mauvais goût. Un peuple poli n'en est pas moins peuple.

Si nous pouvions voir à quel point nous sommes engagés dans l'erreur, et combien peut sur nous encore ce que nous nommons préjugé, ni nous ne serions prévenus du mérite de notre siècle , ni nous n'oserions mépriser d 'autres mœurs et d'autres foiblesses. Le reproche le plus souvent renouvelé contre l'ignorance des anciens, est l'extravagance de leurs religions; j'ose dire qu'il n'en est aucun de plus injuste. Il n'y a point de superstition qui ne porte avec elle son excuse. Les gi*ands sujets sont pour les hommes le

VAUVENARGUE&.

champ des grandes erreurs. U n'appartenoît pas à l'esprit humain d'imaginer sagement une si haute matière que la religion. G etoit une lissez fière démarche pour la raison d'avoir conçu un pouvoir invisible et hdrs^e l*âtteiiite des sens. Le premier homme qui s'est fait des dieux avok l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui Ic^ ont rejelés.

Qu on ait donc adopté de grandes fiables dans des siècles pleins d'ignorance; que ce qu'im génie audacieux faisoit imaginer aux âmes for^ t^, le ttfilps, l'espérance, la crainte y l'aient enfin persuadé aux autres hommes ; qu'ils ai^t trop respecté des opinions qu'on reçoit de l'au* torité de la coutume , du pouvoir de l'exem- [Je et de l'amour des lois , ni cela ne me semble étrange ^tii je n'en conclus que ces peuples aient été plus foible^ que^nous. Ils se sont trompés sur des choses qu'on n'a pas toujours la hardiesse ' et même les movens d'examiner. Est-ce ^ nous de les en i^prendre, nous qui prenons le change de tant de manières sur des bagatelles ; nous qui, même sur les sujets les plus discutés et les plus connus "", ne saurions d'ordinaire avoir une 4ieure de conversation sans nous trom{)Qr en^naus contredire?

Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de cette ignorance et de ces mœurs sans politesse que nous méprisons dans les anciens; j'écoute ces hommes grossiers, je vois qu'ils s'entretiennent de choses communes; qu'ils n'ont point de principes réfléchis ; qu'ils vivent sans science et sans règles. Cependant je ne trouve pas qu'en cet étal ils fassent plus de faux raisonnements que les gens du monde. U me semble au contraire qu'à tout prendre, leurs pensées sont plus naturelles , et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science, et l'imposture de l'affectation.

' C'est pour aroir attiqué br religion qu'Anaxagoras de da- «omtee toi oondamné à mort par les AtbéDieDi, que Diagoras Tit sa tête mise à prii, et que Socrate lut obligé de boire la dgué. P.

* J'ai entendu des gens d'esprit et de bon sens discuttr s'il étoit bien vrai que la terre tourne autour du soleil , et finir pir en douter. A Rome , le P. Jacquier, en faisant imprimer ses sarants commentaires sur la pfbilosophie naturelle de Newton . a été obligé de déclarer, en tète du premier ▼olnme, qu'il ne regardoit lesystènwde oecéomètreqoe oomme unehypalh«w.F.

Ainsi , jugeant de» nKeiirs andemies par oe que je vois des mœurs du peq[>ie, qui ne représente les premiers lemps, je crois que je ne serois fort accommodé de yisre à Thébes% i Memphis ' et à Babylone ^. Je aie serois passé de nos manufftctures, de la poudre à canon, de la boussole, et de nos autres iamicîons modernes , ainsi que de notre pUtooophie. Je ae pense pas que ces peuples , privés d'une partie de nos arts et des superfluitiés de notre commerce , aient été par-là plus à plaindre.. Xënophon n'a jamais joni de nos dâicatesses , et il ne m'en paroit ni moins heureux , ni moins honnéie homme, ni moins grand homme* Noos alliv buons trop à l'art : ni nos biens , ni nos man essentiels n'ont reçu leur être de lui. Comme il ne nous a pas donné la santé, la beauté, les grâces, la vigueur d*esprit et de corps, il ae peut non phis noas soustraire nnx malwKes, aux guerres, au vice, à la mort. Seroît-il plot parÊût que la nature dont il tieat ses règles! L'effet vaut-il miebx que b cause? La nature, qui est l'inventrice et la légisiatftce de toushi arts, auroit-elle attendu des arts an roaturiléd sa gloire?

Je ne produirai point ici le témoignage de tant d'historiens qui vantent les mœurs des sann»* ges , leur simplidté , leur sagesse , leur bonkenr et leur 'innocence. Les histoires des penpiei barbares me sont également suspectes dam leurs reproches et dans leurs éloges, et je ne veux rien établir sur des fondements si raineux. Mais à ne consulter que la seule raison, est-il probable que la condition des hommes ait été si différente que nous le croyons, selon kt divers usages et les divers temps? Quel «i prodigieux changement ont apporté les arts à la fie humaine? Qu'a produit, par exemple, l'art de

< Thaïes, qu'il ne faut pas confondre tree la capitale de b Béotie qui portoit le même nom , a été l'une des pin staadei et des plus belles villes de l'anliquité ; on assure qu'elle iroit cent quarante stades de tour, et cent portes. S'il entant croirt un passage de Tadte, qui mérite d'être lu en eolier, éDe re^ fcnnoit dans son enceinte sept cent mille combattants. Go^l^ lius Gallus, gouverneur d'Egypte pour les Bomains, la détruisit. F.

> La ville de Memphis étoit le siège des anciens rois d'Egypte. F.

3 La circonférence de Babylone étoit de trois cent huit stades. Xérodote et Xénophon en ont vanté la la magnliioence. F.

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