‹ Moralistes françoisChapitre 233 sur 309 · SUR LES MOEURS BU SIÈCLE · texte numérisé non relu

SUR LES MOEURS BU SIÈCLE

Ce qu'il y a de plus difficile lorsqu'on écrit contre les mœurs , c'est de bien convaincre les hommes de la vérité de leurs dérèglements. Comme ils n'ont jamais manqué de censeurs à cet égard , ils sont persuadés que les désordres qu'on attaque ont été de tout temps les mêmes; que ce sont des vices attachés à la nature , et par cette raison inévitables ; des vices, s'ik osoient le dire, nécessaires et presque innocents '.

On se moque d'un homme qui ose accuser des abus qu'on croit si anciens. Rarement les gens de bien même lui sont favorables ; et ceux qui sont nés modérés blâment jusqu'à la véhémence qu'on emploie contre les méchants. Renfermés dans un petit cercle d'amis vertueux, ils ne peuvent se persuader les emportements dont on parle, ni comprendre la vraie xnisère et l'abaissement de leur siècle. Contents de nbvoir pas à redouter pendant la guerre les violences de l'ennemi , lorsque tant d'autres peuples sont la proie de ce fléau ; charmés du bel ordre qui règne dans tous les états, ils regrettent peu les vertus qui nous ont acquis ce bonheur, tant de grands personnages qui ont disparu , les arts qui dégénèrent et qui s'avilissent. Si on leur parle même de la gloire que nous négligeons, plus froids encore là-dessus que sur le reste , ils traitent toujours de chimère ce qui s'éloigne de leur caractère ou de leur temps.

Mon dessein n'est pas de dissimuler les avantages de ce siècle , ni de le peindre plus méchant qu'il est. J'avoue que nous ne portons paa le vice à ces extrémités furieuses que l'histoire nous fisdt connoitre. Nous n'avons pas la fonce

* Ce ne aoot pas seulement des Tiœs , mais des crimçs qu'on a osé regarder oomme presque Innooents. N'a*t*OQ pas osé dire que la mort de quelques innooents n'étoit rien lorsqu'il s'aglasoit de conquérir la liberté . oomme si le meurtre et Tassasslnat poo- T<^ent jamais être fororaUes à la liberté { comme si les conséquenœs de pareils crimes n'étolent pas néœssaifiment AraeslM à la société , en plaçant à sa tète des soélénrts qui en ont été les instruments, et que l'on ne peut plus contenir, une fols qu'il» ont brisé leur fineUt. F.

VAUVENARGUES

malheureuse qu'on dit que ces excès demandant, trop foibIe« pour passer la médiocrité, mémo dans le crime. Mais je dis que les vices bas, ceux qui témoignent le plus de foiblesse et méritent le plus de mépris, n*ont jamais été si osés, si multipliés, si puissants.

On ne sauroit parler ouvertement de ces opprobres ; on ne peut les découvrir tous. Que ce silence même les ftisse connoitre. Quand les maladies sont au point qu'on est obligé de s'en taire et de les cacher au malade , alors il y a peu d'espérance et le mal doit être bien grand. Tel est notre éiat. Les écrivains qui semblent plus particulièrement chargés de nous reprendre, désespérant de guérir nos erreurs, ou corrompus peut-être par notre commerce et gâtés par nos préjugés; ces écrivains, dis-je , flattent le vice qa'ils pourroient confondre *•, couvrent le mensonge de fleurs , s'îiltachent à orner l'esprit du monde, si vain dans son fonds. Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne compagnie, à persuader qu'ils la connoissent , qu'eux-mêmes en sont l'agrément, ils rendent leurs écrits aus^ frivoles que les hommes pour qvâ ils travaillent.

On ne trouvera pas ici cette basse condescendance. Mon objet n'est pas de flatter les vices qui sont en crédit. Je ne crains ni la raillerie de ceux qui n'ont d'esprit (jue pour tourner en ridicule la raison , ni le goût dépravé des hommes qui n'estiment rien de solide. Je dis , sans détour et sans art, ce que je crois vrai et utile. J'espère que la sincérité de mes écrits leur ouvrim le cœur des jeunes gens; et puisque les ouvrages les plus ridicules trouvent des lecteui-s qu'ils corrompent parcequ'ils sont proportion- Nuésà leur esprit, il seroit étrange qu'un discours fait pour inspirer la vertu ne Pencourageât pas , au moins dans quelques hommes qui ne la conçoivent pas eux-mêmes avec plus de force.

> C'est CQ 1745 que oe dhcoan a TraisemMablement été écrit, et c'est eo 1745 que madame d'étioh» fût créée marquise de Vompadour, et jouit du plus grand crédit. Si la fortune de mademoiselle Poisson (c'est le nom de madame de Pompadour) «ixcita si fort la mauraise humeur de Vauvenargues, qu'auroit dit ce censeur austère en voyant le règne de mademoiselle Lange sous le nom de madame Du Barry ? Au reste , il parolt que l'iciiratn qu'attapie ici l'auteur est VolUire. qui {irostitta s'rs talents à célébrer les charmes de madame de Pompadour, et lioor lequel Vauvenargnes étoit d'autant plus sévère, qu'il faimiit plus de flu de son esprit. F.

Il ne fiiut pas avoir beaucoup de coonoissaoce de l'histoire, pour savoir que la barbarie et l'ignorance ont été le partage le plus ordinaire du genre humain. Dans cette longue suite de générations qui nous précèdent, on compte peu de siècles éclairés, et peut-être encore moins de vertueux. Mais cela même prouve que les moeurs n'ont pas toujours été les mêmes , connue on l'insinue. Ni les Allemands n'ont la férodlé des Germains leurs ancêtres, ni les Italiens le mérite des anciens Romains, ni les François d'aujourd'hui ne sont tels que sous Louis XIV, quoique nous touchions à son règne. On répond que nous n'avons feit que changer de vices. Quand cela seroit, dira-t-on que les mœurs des Italiens soient aussi estimables que celles des anciens Romains, qui leuravoient soumis toute la terre? et Tavilissement des Grecs, esdaves d'un peuple barbare, sera-t-il égalé à la gMre, aux talents, à la politesse de l'ancienne Athènes? S'il y a des vices qui rendent les peuples plus heureux , plus estimés et plus craints , ne méritent-ils pas qu'on les préfère à tous lestutres? Que sera «ce si ces prétendus vices, qui soutiennent les empires et les font fleurir, sont de véritables vertus.

Je n'outrerai rien, si je puis. Les hommes n'ont jamais échappé à la misère de leur condition. Composés de mauvaises et de bonnes qualités , ils portent toujours dans leur fonds les semences du bien et du mal. Qui fsiit donc prévaloir les unes sur les autres? Qui lait que le vice l'emporte ou la vertu? l'opinion. Nos passions, en partie mauvaises, en pat*tie très bon* nés , nous tiendroient peut-être en suspens, si l'opinion, en se rangeant d'un o6té, ne foisoit penchel^ la balance. Ainsi, dès qu'on pourra nous persuader que c'est une duperie d'être bon ou juste, dès lors il est à craindre que le vice, devenu plus fort, n'achève d'étouffer les sentiments qui nous sollicitent au bien : et voilà l'état où nous sommes. Nous ne sommes pas nés si fbibles et si frivoles qu'on nous le reproche ; mais l'opinion nous a foit tels. On ne sera donc pas surpris si j'emploie beaucoup de raisonnements dans oe discours : car, puisque notre plus grand {nal est dans l'esprit , Il fout bien comtnencer par le guérir.

Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les

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