AVIS DE L'EDITEUR DE
Les moroeau roîTants n'ont JamaU été Imprimés. Le Traité sur le libre arbitre et làBéponseà quelques objections offrenl une si grande conrormité pour le fonds des idées avec les deux morceaux qui suivent immédiatement sous le titre de la Liberté et ûeRéponse aux conséquences de la nécessité, qu'on ne peut guère s'empêdier d'y voir une même suile de réflexions , soumises seulement à un second travail et refondues dans une autre forme. On ne sait quel a été ie premier Jet ; on observera seulement que les deux morceaux placés les premiers semblent participer moins que les deux autres de cette manière libre, animée, Intéressante, qui parolt naturelle à Vauvenargaes. Les morceaux qui suivent , quoique bien certainemeot de lui , semblent s'éloigner encore davantage du caractère général de ses écrits. On y retrouve si peu de cette philosophie consolante et douce qui (ait le charme de ses ouvrages , et qui parolt avoir été le trait distinct! f de son caractère . qu'on scroit tenté de les prendre quelquefois pour des essais de raisonnement et des objections qu'il se faisoit à lui-même. Mais tout ce qui regarde un honunc tel que Vauvenargues a le droit d'intéresser la curiosité ; et ce monument de ses opinions , quelque trompeur
> On a dit , et il passe même pour constant parmi les personnes qui ont le plus connu Vauvenargues, que la prière précédente étoitle résultat d'une espèce de défi fait à l'auteur, d'écrire tout on morceau de prose en vers blancs de manière à ce qu'on ne s'en aperçût pas , à moins d'être averti : c'est ce qu'il a fail dans cette prîèrie. Pour peu qu'on y fasse attention , on la trouvera entièrement composée de vers ayant tous le nombre de pieds qu'U faut pour composer un vers franrois , et remplissant presque toutes les conditions nécessaires dû vers , excepté la Tiine. Au reste, quoi qu'on puisse penser de cette anecdote , il faut remarquer que , partout où Vauvenargues a pris un ton élevé , il a adopté la même manière ; et Téloge du jeime de Sey trcs . en particulier, est presque entièrement dam ce genre. 8.
VAUVENARGUBS.
^ull poliK ftre, te trooTint le •ealqal nom rate, noiif nous tommes décidés à publier ces réflexions , non comme preuTes du talent de VauYenargues, à la réputatioo duquel elles n'i^ooteroQt rien , mait » t'Il est penais de le dire , comme documeolt bjttoricpiet.
n y a deux puissances dans les hommes , l'une active et l'autre passive : la puissance active est la faculté de se mouvoir soi-même ; la puissance passive est la capacité d'être mû.
On donne le nom de liberté à la puissance active ; ce pouvoir qui est en nous d'agir, ou de n'agir pas et d'agir du sens qui nous platt, est ce que l'on est convenu d'appeler libre arbitre. Ce libre arbitre est en Dieu y sans bornes et sans restriction; car qui pourroit arrêter l'action d'un Dieu tout-puissant? U est aussi dans les hommes, ce libre arbitre : Dieu leur a donné d'agir au gré de leurs volontés ; mais les objets extérieurs nous contraignent quelquefois, et notre liberté cède à leurs impressions.
Un homme aux fers a sans fruit la force de se mouvoir, son action est arrêtée par un ordre supérieur, la liberté meurt sous ses chaînes ; un misérable à la torture retient encore moins de puissance : le premier n'est contraint que dans l'action du corps, celui-ci ne peut pas même varier ses sentiments ; le corps et l'esprit sont gênés dans un degré presque égal ; et sans chercher des exemples si loin de notre sujet, les odeurs, les sons, les saveurs, tous les objets, des sens et tous ceux des passions nous affectent malgré nous; personne n'en disconviendra. Notre ame a donc été formée avec la puissance d'agir; mais il n'est pas toujours en elle de conduire son action : cela ne peut se mettre en doute.
Les hommes ne sont pas assez aveuglés pour ne pas apercevoir une si vive lumière, et pourvu qu'on leur accorde qu'ils sont libres en d'autres occasions, ils sont contents.
Or , il est impossible de leur refuser ce dernier point : il y auroit de la mauvaise foi à le nier ; cependant ils se trompent dans les conséquences qu'ils en tirent: car ils regardent cette volonté qui conduit leurs actions comme le premier principe de tout ce qui est en eux , et comme un prindpe indépendant; sentiment qui est fiiux de tout point : car la volonté n'est qu'un désir qui n'est point combattu , qui a son objet
en sa puissanoe, ou qai do moins croit Favor; et même, en supposant que ce n'est pa8ceb,oi n'évite pas de tomber dans une extrême abw^ dite. Suivez bien mon raisonnement : je demande à ceux qui regardent celte volonté souveraine comme le principe suprême de tout ce qu'ils trouvent en eux, s'3 est vrai que h voloBlé soit en nous le premier principe , tout nedoiiri pas dériver de ce foqds et de celte cause? Cependant combien de pensées qui ne SMit pu volontaires! combien même de volontés opposées les unes aux autres! quel chaos! qudk confusion ! Je sais bi^ que l'on me dira que h volonté n'est la cause que de nos actions vokNh taires , et que c'est seulement alors qu'elle ot principe indépendant. Cest déjà m'aooorder beaucoup ; mais ce n'est pas oicore assez, et je nie que la volonté soit jamais le premier pris* eipe, c'est au contraire le dernier ressort de l'ame, c'est Taiguillequi marque les heures lor une pendule et qui la pousse à sonner. Je ooa» viens qu'elle détermine nos actions ; mais dk est elle-même détominée par de& ressorts plus profonds, et ces ressorts sontnos idées ou aoi sentiments actuels ; car , encore que b io» lonté réveille nos pensées, et assez souvest nos actions, 9 ne peut s'ensuivre de là qu'elle en soit le premier principe : c'est prédaéoMBt le contraire, et l'on n'a point de Yolonté qi ne soit un effet de qudque- passion on de quelque réflexion.
Un homme sage est mis à une mde épremer l'appftt d'un plaisir trompeur met sa raison m pérU ; mais une volonté plus forte le tire de œ mauvais pas : vous croyez que sa volonté reid sa raison victorieuse? Si vous y pensez tant soit peu , vous découvrirez au contraire que c'eit tt raison toute seule qui fait varier sa Yoloalë; cette volonté, combattue par une impresm dangereuse , auroit péri sans ce secoars. M est vrai qu'elle vainc un sentiment actuel, oeil c'est par des idées actuelles, c'esfr4-dire par sa raison.
Le même homme succombe en une antre occasion ; il sent irrésistiblement que c*est paroequ'il le veut : qu'estrce donc qui le fait agir? Sans doute c'est sa volonté ; nuiis sa vokMité sans règ^e s'estrcUe formée de soi? n'est-ce pai un sentiment qui l'a mise dans sm ooDur ? Ikn-
TRAITÉ SUR LE LIBRE ARBITRE
trez ao-dedans de vous-mêmes; je veux m'en rappcHter à vous : n'estril pas manifeste que dans le premier exemfrie ce sont des idées actuelles qui surmontent un sentiment» et que dans celuici le sentiment prévaut, parcequ'il se trouve plus vif 9 ou que les idées sont [dus foibles? Mais il ne tiendroît qu'à ce sage de fortifier ses idées » il n'auroit qu'à le vouloir. Oui , le vouloir fortement; mais, afin qu'il le veuille ainsi, ne feudroit-il pas jeter d'autres pensées dans son ame, qui l'engagent à vouloir? Vous n'en dis* conviendrez pas, si vous vous consultes bien. Convenez donc avec moi que nous agissons souvent selon ce que nous voulons, mais que nous ne voulmis jamais que selon ce que nous sentons ou selon ce que nous pensons : nulle voIcMité sans idées ou sans passions qui la précèdent.
Un homme tire sa bourse , me demande pair ou non : je lui réponds l'un ou l'autre. N'est-ce pas ma volonté seule qui détermine ma voix ? Y a*t-U quelque jugement ou quelque passion qui devance? L'on ne voit pas plus de raison à croire que c'est pair qu'impair : donc ma volonté nait de soi, donc rien ne la détermine. Erreur grossière : ma volonté pousse ma voix ; le pair et l'impair sont possibles : l'un est aussi caché que l'autre; aucun n'est donc plus apparent. Mais il faut dire pair ou non ; et le désir du gain m'échauffe; les idées de pair et d'impair se succèdent avec vitesse, mêlées de crainte et de joie; l'idée du pair se présente avec un rayon d'espérance. La réflexion est inutile, il faut que je me détermine, c'est une nécessité; et sur cela je dis pair, parceque pair en ce moment se présente à mon esprit.
Cherdiez-vous un autre exemple? Levez vos bras vers le ciel : c'est autant que vous le voudrez que cela s'exécutera; mais vous ne le voudrez que pour foire un essai du pouvoir de la volonté, ou par quelque autre motif; sans cela , je vous assure que vous ne le voudrez pas. Je |M%nds tous les hommes à témoin de ce que je dis là ; j'en appelle à leur expérience. J'exposerai des raisons pour prouver mon sentiment et le rendre iQâ)ranlable par un accord merveilleux; mais je crois que ces exemples répandront un jour sensible sur ce qui me reste à dire : ils aplaniront notre voie.
Soyez cependant persuadé que ce qui dérobe à l'esprit le mobile de ses actions, n'est que leur vitesse infinie. Nos pensées meurent au moment que leurs effets se font connottre. Lorsque l'action commence, le principe est évanoui. La volonté parott; le sentiment n'est plus : l'on ne le trouve plus en soi, et l'on doute qu'il y ait été ; mais ce seroit un vice énorme que l'on eût des volontés qui n'eussent point de principe. Nos actions* iroient au hasard; il n'y auroit plus que des caprices; tout ordre seroit renversé. Il ne suffit donc pas de dire qu'il est vrai que la réflexion ou le sentiment nous conduise ; nous devons encore ajouter qu'il seroit monstrueux que cela ne fût pas.
L'homme est foible , on en convient ; ses sentiments sont trompeurs, ses vues sont courtes et fausses. Si sa volonté captive n'a pas de guide plus sûr, elle égarera tous ses pas. Une preuve naturelle qu'elle en est réduite là, c'est qu'elle s'égare en efFet ; mais ce guide, quoique incertain, vaut mieux qu'un instinct aveugle. Une raison imparfaite est beaucoup au-dessus d'une absence de raison. La raison débile de l'homme et ses sentimcsnts illusoires le sauvent encore néanmoins d'une infinité d'erreurs. L'homme entier seroit abruti s'il n'avoit pas ce secours. Il est vrai qu'il est imparfait ; mais c'est une nécessité. La perfection infinie ne souffre point de partage ; Dieu ne seroit point parfait si quelque autre pouvoit l'être.
Non seulement il répugne qu'il y ait deux êtres parfaits ; mais il est en même temps impossible que deux êtres indépendants puissent subsister ensemble si l'un des deux est parfait, parceque la perfection comprend nécessairement une puissance sans bornes, éternelle, interruptible, et qu'elle ne seroit pas tdle si tout ne lui étiMt pas soumis. Ainsi Dieu seroit imparfait sans la dépendance des hommes : cela est plus dairquelejour.
Personne , dites-vous , ne doute d'un principe si certain ; cependant ceux qui soutiennent que la volonté peut tout, et qu'elle est le premier principe de toutes nos actions, ceux-là nient, sans y prendre garde, la dépendance des hommes à l'égard du Créateur. Or, voilà ce que j'attaque; voilà l'objet de ce discours. Je ne me suis attaché à prouver la dépendance de la vo-
VAUVENARGUES
lontë à regard de nos idées , qye pour mieux établir parJà notre dépendance totale et continue de Dieu.
Vous comprenez bien par-là que j'étabKs aussi la nécessité de toutes nos actions et de tous nos désirs. Qu'une conséquence si juste ne vous eflisirouche point. Je prétends vous montrer que notre liberté subsiste malgré cette nécessité. Je manifesterai l'accord et la solution de ce nœud , qui fera disparoitre les ombres qui peuvent encore nous troubler.
Mais, pour revenir à présent au dogme de la dépendance, comment se peut-on figurer les hommes indépendants? Leur esprit n'est-il pas créé, et tout être créé ne dépend-il pas des lois de sa création? Peut-il agir par d'autres lois que par celles de son être? et son être, n'est-ce pas l'œuvre de Dieu? Dieu suspend, direz-vous, ses lois pour laisser agir son ouvrage : mauvaise raison : l'homme n'a rien en lui-même dont il n'ait reçu le principe et le germe en sa naissance. L'action n'est qu'un eflet de l'être : l'être ne nous est point propre; l'action le seroit-elle? Dieu suspendant ses lois, l'homme est anéanti ; toute action est morte en lui. D'où Ureroit-il la force et la puissance d'agir, s'il perdoit ce qu'il a reçu? un être ne peut agir que par ce qui est eh lui. L'homme n'a rien en lui-même que le Créateur n'y ait mis : donc l'homme ne ])eut agir que par les lois de son Dieu. Comment changeroit-il ces lois, lui qui ne subsiste qu'en elles, et qui ne peut rien que par elles? Faites en sorte qu'une pendule se meuve par d'autres lois que par celles de l'ouvrier, ou de celui qui la touche. I^ pendule n'a d'action que celle qu'on lui imprime; ôiez-en ce qu'on y a mis , ce n'est plus qu'une machine sans force et sans mouvement. Cette comparaison est juste pour tout ce qui est créé; mais il y a cette différence entre les ouvrages des hommes et les ouvrages de Dieu , que les productions des hommes ne reçoivent d'eux qu'un mode, une forme périssable, et peuvent être dérangées , détruites ou conservées par d'autres hommes; mais les ouvrages de Dieu ne dépendent que de lui , parcequ'il est l'auteur de tout ce qui existe, non seulement pour la forme, mais aussi pour la matière. Kien n'ayant reçu l'existence que de ses puissantes mains, il ne
peut y avoir d'actioa.dont il ne soit le principe. Tous les êtres de la nature n'agissent les uns sur les autres que selon ses Ichs étemdies; et nier leur dépendance, c'est nier leur création: car il n'y a que l'être incréé qui puisse être indépendant. Cependant Tbomme le seroit dans plusieurs actions de sa vie, si sa volonté n'ëtoit pas dépendante de ses idées; supposition très absurde et très impie à-la-fois. Je ne veux pas vous surprendre ; médites bien là-dessus. Faire cesser l'influence des lois de la création sur la volonté de l'homme, rompre la chaîne invisBik qui lie toutes ses actions, n'est-ce pas Taffranchir de Dieu ? Si vous faites la volonté toot-à-<ait indépendante: elle n'est phis soumise à Dieo; si elle est toujours soumise à Dieu , ^e est toujours dépendante : rien n'est si certain queoeh. Comment concevoir cependant que la créatare se meuve en quelque instant que ce soit par une impression différente de celle du Créateur? J*ai prouvé plus dair que le jour oombien oda étoit impossible. Eh! pourquoi se révolter contre notre dépendance? c'est par die que nous sommes sous la main du Créateur ; que nous sommes protégés , encouragés , secourus; que nous tenons à l'infini , et que nous pouvons nous promettre une sorte de perfection dans le sein de l'être parlait : et d'ailleurs cette dépendance n'éteint point la liberté qui nous est si précieuse. Je vous ai promis d'accorder ce qui paroit incompatible ; suivez- moi donc bien, je vous prie. Qu'entendez-vous par liberté? n'estce pas de pouvoir agir selon votre volonté? comprenez- vous autre chose? préteodez-voos rien de plus? Non, vous voilà satisfait : eh bien! je le suis aussi. Biais sondez-vous un moment; voyez s'il est impossible que la volonté de l'homme soit quelquefois conforme à cdle do Créateur. Assurément cela est très possible, vous ne le nierez pas : cependant dans cette occasion l'homme fait ce que Dieu veut, il agit par la volonté de celui qui l'a mis au monde, l'on n'en peut disconvenir ; mais cda ne l'empêche point aussi d'agir de plein gré. N'est-ce pas là toutefois ce qu'on appelle être libre? manque-t-on de liberté lorsqu'on foit ce que l'on veut? Vous voyez donc clairement que la volonté n'est point indépendante de Dieu , M que la nécessité ne suppose pas toujours dépen-
TRAITÉ SUR LE LIBRE ARBITRE
dance inToIontaire; nous suivons les lois éternelles en suivant nos propres désirs; mais nous les suivons sans contrainte, et voilà notre liberté. Subtilité, direz-vous; ce n'est point agir de soimême que d'agir par une impression et des lois étrangères. Mais vous raisonnez là sur un principe faux ; l'impression et les lois de Dieu ne nous sont point étrangères : elles constituent notre essence, et nous n'existons qu'en elles. Ne dite^-vous pas: Mon corps, ma vie, ma santé, mon ame? Pourquoi ne diriez-vous pas : Ma volonté, mon action? Croyez-vous votre ame étrangère, parcequ'elle vient de Dieu et qu'elle n'existe qu'en lui ? Votre volonté , votre action, sont des productions de votre ame ; elles sont donc vôtres aussi.
Mais , en ce cas-là , direz-vous, la liberté n'est qu'un nom , les hommes se croyoient libres en suivant leur volonté : c'étoit une erreur manifeste. Vous vous égarez encore : les hommes ont eu raison de distinguer deux étals extrêmement opposés ; ils ont nommé liberté la puissance d'agir par les lois de leur être , et nécessité la violence que soufFrent ces mêmes lois. C'est toujours Dieu qui agit dans toutes ces circonstances; mais quand il nous meut malgré nous, cela s'appelle contrainte; et quand il nous conduit par nos propres désirs , cela se nomme liberté. Il falloit bien deux noms divers pour désigner deux actions différentes; car, encore que le principe soit le même, le sentiment ne Test pas. Mais, au fond, aucun homme sage n'a jantais pu ni dû étendre ce terme de liberté jusques ik l'indépendance : cela choque trop la raison, l'expérience et la piété. Ce qui fait pourtant illusion aux partisans du libre arbitre , c'est le sentimeift intérieur qu'ils en trouvent dans leur conscience : car ce sentiment n'est pas feux. Que ce soit notre raison ou nos passions qui nous meuvent , c'est nous qui nous déterminons ; il y auroit de la folie à distinguer ses pensées ou ses sentiments de soi. Je puis me mettre au régime pour rétablir ma santé , pour mortifier mes sens ou pour quelque autre motif: c'est toujours moi qui agis , je ne fais que ce que je veux; je suis donc libre, je le sens, et mon sentiment est fidèle. Hais cela n'empêche pas que mes volontés ne tiennent aux idées qui les précèdent ; leur chaîne et leur liberté sont
également sensibles: car je sais, par expérience , que je fais ce que je veux ; mais la même expérience m'enseigne que je ne veux que ce que mes sentiments ou mes pensées m'ont dicté. Nulle volonté dans les hommes qui ne doive sa direction à leurs tempéraments , à leurs raison* nements et à leurs sentiments actuels.
Sur cela, l'on oppose encore l'exemple des malheureux qui se perdent dans le crime, contre toutes leurs lumières. La vérité luit sur eux, le vrai bien est devant leurs yeux; cependant ils s'en écartent; ils se creusent un abyme, ils s'y plongent sans frayeur; ils préfèrent une joie courte à des peines infinies. Donc ce n'est ni leur connoissance ni le goût naturel de la félicité qui déterminent leur cœur; donc c'est leur volonté seule qui les pousse à ces excès. Mais ce raisonnement est foible ; les contradictions apparentes qui lui servent comme d'appui sont faciles à lever. Un libertin qui connolt le vrai bien , qui le veut et qui s'en écarte , n'y renonce nullement; il se fonde sur sa jeunesse, sur la bonté divine ou sur la pénitence ; il perd de vue son objet naturel; l'idée en est dans sa mémoire , mais il ne la rappelle pas; elle ne paroît qu'à demi ; elle est éclipsée dans la fonle ; des sentiments plus vifs l'écartent , là dérobent, l'exténuent ; ces sentiments impérieux remplissent la capacité de son esprit corrompu. Prenez cependant le même homme au milieu de ses plaisirs; pi*ésenlez-lui la mort prête à le saishr; qu'il n'ait plus qu'un seul jour à vivre; que le feu vengeur des crimes s'allume à ses yeux impurs et brûle tout autour de lui ; s'il lui reste un rayon de foi, s'il espère encore en Dieu, si la peur n'a pas troublé son ame lâche et coupable, croyez^vous qu'il hésite alors à fléchir son juge irrité, et à se couvrir de poussière devant la majesté de Dieu qui va le juger?
Tout ce qu'on peut dire à cela, c'est que le bien le plus grand ne nous remue pas toujours , mais celui qui se fait sentir avec plus de vivacité. L'illusion est de confondre des souvenirs languissants Rvet des idées très vives, ou des notions qui reposent dans le sein de la mémoire avec des idées présentes et des sentimftnts actuels. 11 est certain cependant que des idées absentes ou des idées affoiblies ne peuvent guère plus sur nous que celles qu'on n'a jamais eues..
ttS3
VAU YEN ARGUES
Ce scmt donc nos idées actnelles qui font nftitre le sentiment, le sentiment la vdonté, et la volonté Taction. Nous avons très souvent des idées fort contraires et des sentiments opposés. Tout est présent à Tesprit, tout s'y peint presque à*la-fois ; du moins les objets s'y succèdent avec beaucoup de vitesse et forment des désirs en foule : ces désirs sont combattus ; nul n*est proprement vobnté » car la volonté décide ; c'est incertitude, anxiété. Uais les idées les plus sensibles , les plus entières , les plus vives, remportent enfin sur les autres ; le désir qui prend le dessus change en même temps de nom et détermine notre action.
Les philosophes nous assurent que )e bien el le mal sont les deux grands principes de toutes les actions humaines. Le bien produit l'amour, le désir et la joie; le mal est suivi de tristesse, de crainte, de haine, d'horreur. Les idées de l'un et de l'autre en font naître le sentiment. Quelques uns pensent que le mal agit plus sur nous; que le bien ne nous détermine point d'une manière immédiate, mais par l'inquiétude ou malaise qui iaiC le fond des désirs. Tout cela n'est pas essentiel : que ce soit par ce malaise qu'un bien imparfait laisse en nous, que le cœur se détermine « ou que le bien et le mal nous meuvent également d'une manière immédiate , il demeure inébranlable , dans l'une et l'autre hypothèse « que nos passions et nos idées actudies sont le principe universel de toutes nos volontés. Je crois l'avoir démontré d'une manière évidente ; mais comme les exemples sont bien plus palpables que les meilleures raisons , je veux en donner encore un. Vous y pourrez suivre à loisir tous les mouvements de l'esprit.
Représentez^vous donc un homme d'une santé languissante et d'un esprit corrompu; (^cei4e auprès d'une femme aussi corrompue que lui : l'indécence de cet exemple doit le rendre encore plus sensible ; d'ailleurs il a ses modèles dans toutes les conditions. J'unis par les nœuds les plus forts, des cœurs unis par leurs penchants. Mais je suppose que cet homme est ex* ténue de débauches ; ses lâches habitudes ont détruit sa santé : cependant il n'est pas auprès dç sa maîtresse pour les renouveler toujours ; il n'est venu que pour la voir; sa pensée n'ose aller plus loin, parcequ'il soufFre et qu'il lan-
gait. Voilà une résolution prise sur sa langaear présente et le souvenir du passé. Remarqna que sa volonté ne se forme pas d'elle-roàne; cela est essentiel. Cette volonté néanmoins ne doit pas trop nous arr^r. Tout est vicieux sa sein du vice; la sagesse d'un honune foible est aussi fragile que lui ; l'occasion en est le tombeau. Voici donc déjà l'habitude qui combat les sages conseils. L'habitude est toujours poissante, même sur un corps languissant. Pour peu que les esprits soi^t mus , leurs profondes traces se rouvrent et leur damnent un cours pi» £Kile. Près de l'objet de son amour, rhomnie que je viens de vous peindre éprouve ce fatal pouvoir; son sang drâile avec vitesse, sa foiblesse même s'anime, ses craintes et ses réflexions disparotssent commodes ombres. Poiu^ roit-il songer à la mort lorsqu'il sent renaître sa vie, et prévoir la douleur lorsqu'il est enivré de plaisir? Sa force et son feu se rallument. Ce n'est pas qu'il ait oublié sa première résolutioo; peut-être est-elle encore présente. Mais, coaune un souvenir fiàcheux qui chancelle et s'évanouit, des désirs plus doux la combattent ; l'objet de ses terreurs est loin, le plaisir est prodie et certain ; il y touche ea mille manières par les sens ou par la pensée ; le parfum d'une fleur que l'on vient de cueillir ne pénètre pas aussi vite que les impressions du plaisir; le goût des mets les plus rares n'entre pas si avant dans ni homme affiuné, ni celui d'un vin délicieux dans la pensée d'un ivrogne. Cependant l'expérienoe mêle encore qudque inquiétude à ces sentiments flatteurs ; de secrets retours les bafauH cent ; des v(rfontés commaM)ées tombent et meurent aussitôt ; la proximité du pbûsir et la prévoyance des peines opposent entre eux ces désirs, les éteignent et les raniment : feites altention à cela. Mais enfin qu'est-ce que la vie, lorsqu'elle est abymée dans la vue de la mort, dans une tristesse sauvage, sans plaisir et sans liberté? Quelle folie de quitter le présent pour l'avenir, le certain pour l'mcertain! Les voluptés les plus molles trouvent leur ccmtre-poison ; le r^ime, les remèdes , réparent bientôt lés forces. Ce n'est point nn mal sans ressourop que de céder à l'occasion. Une seule foiblesse est-elle sans retour? Dorénavant l'on peut fuir le danger; mais on a tant fait de chemm... li-
TRAITÉ SUR LE LIBRE ARBITRE
^kssus vieDi un regard qui donne d'autres pensées ; la crainte et la raison se cachent, le charme IMTésent les dissipe » et la volonté dominante se consomme dans le plaisir.
Hais si cet homme, direz-vous, vouloit retenir ses idées, sa première résolution ne s'effaceroit pas ainsi. S'il le vouloit bien , d'accord ; mais je Tai déjà dit, et je le répète encore , cet homme ne peut le vouloir, que ses réflexions n'aient la force de créer cette volonté. Or, ses sensations plus puissantes exténuent ses réfiexicHis, et ses réflexions exténuées produisent des désirs si foibles, qu'ils cèdent sans résistance à rimfM'ession des sens.
Sentez donc dans ces exemples la vérité des principes que j'ai établis, foites-en l'application. Le voluptueux de sang-froid connoît et veut son vrai bien, qui est la vie et la santé ; près de l'objet de sa passion, il en perd le goût et l'idée; coBséquemment il s'en éloigne, il court après nn bien trompeur. Lorsque la raison s'offre à lui , son affection se tourne vers elle ; lorsqu'elle fait place au mensonge, ou que, captivée par l'objet présent, son affecticm change aussi, sa volonté suit ses idées ou ses sentiments actuels : iksï n'est si simple que cela.
La raison et les passions , les vices et la vertu dominent ainsi tour<i-tour selon leur degré de force et selon nos habitudes ; sekm notre tempérament, nos principes, nos mœurs; selon les occasions , les pensées , les objets , qui sont sous les yeux de l'esprit. Jésus-€hrist a marqué cette disposition et cette foiblesse des hommes en leur apprenant la prière. Craignez, dit-il, les tentations; priez Dieu qu'il vous en éloigne, et qu'il vous détourne du mal. Mais les hommes, peu capables de replier leur esprit, prennent ce pouvoir qui est en eux d'être mus indifiCérenunent vers toute sorte d'objets par leur volonté toute seule, pour une indépendance totale. Il est bien vrai que leur cœur est maniable en tout sens ; mais leurs désirs orgueilleux dépendent de leurs pensées , et leurs pensées , de Dieu seul. C'est donc dans cette puissance de nous mouvoir de nous-mêmes, selon les lois de notre ^e, que consiste la liberté : cependant ces lois dépendent des lois jle la création , car elles sont éternelles, et Dieu seul peut les changer par les effets de sa graoe.
Vous pourrez » si vous le voulez , user d'une distinction , n'appeler point liberté les mouve» ments des passions nés d'une action étrangère, quoiqu'elle soit invisible ; vous ne donnerez ce nom qu'aux seules dispositions qui soumettent nos démarches aux règles de la raison : toutefois ne sortez point d'un principe irréfutable; reconnoissez toujours que la même raison , la sagesse et la vertu ne sont que des dépendances du principe de notre être , ou des impulsions nouvelles de Dieu qui donne la vie et le mouve* ment à tout.
Mais, afin de retenir ces vérités importantes» permettez que je les place sous le même point de vue. Nous avons mis d'abord toute la liberté à pouvoir agir de nous-mêmes et de notre propre gré ; nous avons reconnu cette puissance en nous, quoiqu'elle y soit limitée par les objets extérieurs ; nous n'admettons point cependant de volontés indépendantes des lois de la création, parceque cela seroit impie et contraire i l'expérience, à la raison, à la foi. Mais cett^ dépendance nécessaire ne détruit pmnt la liberté ; elle nous est même extrêmement utile. Que seroit-ce qu'une volonté sans guide, sans règle, sans cause? Il est heureux pour nous qu'elle soit dirigée ou par nos sentiments ou par notre raison ; car nos saitiments , nos idées, ne diffèrent point de nou&*mêmes, et nous sommes vraiment libres, lorsque les objets extérieurs ne nous meuvent point malgré nous.
La v<^nté rappelle ou suspend nos idées ; nos idées forment ou varient les lois de la volonté ; les lois de la volonté sont paMà des dépendances des lois de la création : mais les kris de la créaticHi ne nous sont point étrangères; elles constituent notre être, cîles forment notre essence, elles sont entièrement nôtres, et nous pouvons dire hardiment que nous agissons par nous-mêmes » quand nous n'agissons que par elles. .
La violence que nos désirs souffrent des objets du dehors est entièrement distincte de la nécessité de nos actions. Une action involontaire n*est point libre ; mais une action nécessaire peut être volontaire , et libre par conséquent. Ainsi la nécessité n'^dut point la liberté ; la religion les admet l'une et l'autre : la foi, la raison, l'expérience, Vi
VAUVENARGUES
c'est par die que l'on concilie l'Écriture avec elle-même et avec nos propres lumières : qui pourroit la rejeter?
Connoissons donc ici notre sujétion profonde. Que l'erreur, la superstition, se fondent à la lumière présente à nos yeux ; que leurs ombres soient dissipées, qu'elles tombent, qu'elles s'effacent aux rayons de la vérité, comme des fantômes trompeurs. Adorons la hauteur de Dieu^ qui règ[ne dans tous les esprits comme il règne sur tous les corps ; déchirons le voile funeste qui cache à nos foibles regards la chaîne éternelle du monde et la gloire du Créateur. Quel spectacle admirable que ce concert éternel de tant d'ouvrages immenses , et tous assujettis à des lois immuables! 0 majesté invisible! votre puissance infinie les a tirés du néant, et l'univers entier dans vos mains formidables est comme un fragile roseau. L'orgueil indocile de l'homme osei*oit-il murmurer de sa subordination.^ Dieu seul pouvoit être parfeit; il falioit donc qu'il soumit l'homme à cet ordre inévitable, comme les autres créatures : en sorte que l'hoinme pût leur communiquer son action et recevoir aussi la leur. Ainsi les objets extérieurs forment des idées dans Tesprit, ces idées des sentiments, ces sentiments des volontés, ces volontés des actions en nous et hors de nous. Une dépendance si noble dans toutes les parties de ce vaste univers doit conduire nos réflexions à l'unité de son principe; cette subordination Eût la solide grandeur des êtres subordonnés. L'excellence de l'homme est dans sa dépendance ; sa sujétion nous étale deux images merveilleuses, la puissance infinie de Dieu et la dignité de notre ame : la puissance de Dieu , qui comprend toutes choses, et la dignité de notre ame, émanée d'un si grand principe, vivante, agissante en lui, et participante ainsi de l'infinité de son être par une si belle union.
L'homme indépendant seroit tm objet de mépris ; toute gloire , toute ressource , cessent aussitôt pour lui ; la foiblesse et la misère sont son unique partage ; le sentiment de son imperfection fait son supplice étemel : mais le même sentiment, quand on admet sa dépendance, fait sa plus douce espérance ; il lui découvre d'abord le néant des biens finis, et le ramène à son principe, qui vent le rejoindre à lui, et qui peut
seul assouvir ses désirs dans la possession de lui-même.
Cependant , comme nos esprits se font sans cesse illusion, la main qui forma l'univers est toujours étendue sur l'homme : Dieu détourne loin de nous les impressions passagères de l'exemple et du plaisir ; sa grâce victorieuse sauve ses élus sans combat, et Dieu met daos tous les hommes des sentiments très capables de les ramener au bien et à la vérité , si des habitudes plus fortes ou des sensations plus vives ne les retenoient dans l'erreur. Mais comme il est ordinaire qu'une grâce suffisante pour les âmes modérées cède à l'impétuosité d'un génie vif et sensible , nous devons attendre en tremblant les secrets jugements de Dieu , com*ber notre esprit sous la foi , et nous écrier avec saint Paul : O profondeur éternelle, qui peot sonder tes abymes! qui peut expliquer pourquoi le péché du premier homme s*est étendn sur sa race ! pourquoi des peuples entiers qui n'ont point connu la vie sont réservés à la mort! pourquoi tous les humains, pouvant être sauvés, sont tous exposés à périr!