‹ Moralistes françoisChapitre 25 sur 309 · PREMIÈRE PARTIE, ART. VU · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. VU

ec des affaires qui les font tracassa* Mnte du jour. Vcnlà , direz-TOos, une manière de les rendre heurem. Que <Mi foire de mieux pour les rendre mal- ? Demandez-vous ce qu'on pourroit

ne foudroit que leur ôter tous ces tr alors ils se verroient et ils penseeux-mêmes; et c'est ce qui leur est table. Aussi, après s'être chargés de foires» s'ils ont quelque temps de re- ; tâchent encore de le perdre à quelque sment qui les occupe tout entiers et les eux-mêmes.

[>ourquoi , quand je me suis mis à con- » diverses agitations des hommes , les les peines où ils s'exposent » à la cour. Te , dans la poursuite de leurs préten* hitieuses, d'où naissent tant de querellassions et d'entreprises périlleuses et , j'ai souvent dit que tout le malheur mes vient de ne savoir pas se tenir en Bs une chambre. Un honune qui a assez

pour vivre » s'il savoit demeurer chez I sortiroit pas pour aller sur la mer, ou d'une pl^ce ; et si on ne cherchoit simqu'à vivre, oil auroit peu de besoin de pations :si dangereuses.

|uand j'y ai regardé de plus près, j'ai ue cet éloignement que les hommes ont s, et de demeurer avec eux-mêmes, me cause bien effective, c'est-à-dire du

naturel de notre condition foible et , et si misérable que rien ne peut nous ' lorsque rien ne nous empêche d'y et que nous ne voycHis que nous.

parle que de ceux qui se regardent une vue de religion. Car il est vrai que e des merveilles de la rdigion chrée réoondlîer l'homme avec soi-même conciliant avec Dieu ; de lui rendre la loi-mênie supportable , et de foire que de et le r^Kis soient plus agréables à s que l'agitation et le commerce des k Aussi n'est-ce pas en arrêtant l'homme -même qu'elle produit tous ces effets eux. Ce n'est qu'en le portant jusqu'à t en le soutenant dans le sentiment de très par l'espérance d'une autre vie qui îèrement l'en délivrer.

pour ceux qui n'agissent que par les mouvements qu'ils trouvent en eux et dans leur nature , il est impossible qu'ils subsistent dans ce repos, qui leur donne lieu de se considérer et de se voir, sans être incontinent attaqués de chagrin et de tristesse. L'homme qui n'aime que soi ne hait rien tant que d'être seul avec soi. Il ne rediercbe rien que pour soi , et ne fuit rien tant que soi; paroeque , quand il se voit, il ne se voit pas tel qu'il se désire, et qu'il trouve en soi-même un amas de misères inévitables , et un vide de biens réels et solides qu'il est incapable de remplir.

Qu'on dioisisse telle condition qu'on voudra, et qu'on y assemble tons les biens et toutes les satisfoctioDs qui semblent pouvoir contenter «n homme : si celui qu'on aura mis en cet état est sans occupation et sans divertissement, et qu'on le laisse foire réflexion sur ce qu'il est , cette félicité languissante ne le soutiendra pas ; il tombera par nécessité dans les vues affligeantes de l'avenir : et si on ne l'occupe hors de lui , le vmlà nécessairement malheureux.

La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-même pour rendre celui qui la possède heureux par la seule vue de ce qu'il est? Faudra-t-il encore le divertir de cette pensée comme les gens du commun? Je vois bien que c*<est rendre un homme heureux que de le détourner de la vue de ses misères domestiques, pour rem* plir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un roi? et sera-t-il plus heureux en s'attachant à ces vains amusements qu'à la vue de sa grandeur ? Quel objet plus satisfoisant pourroit-on donner à son esprit? Ne seroit-ce pas foire tort à sa joie , d'occuper son ame à penser, à ajuster ses pas à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle , au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l'environne? Qu'on en fosse l'épreuve ; qu'on laisse un roi tout seul sans aucune satisfoction des sens , sans aucun soin dans Tesprit , sans compagnie , penser à soi tout à loisir , et l'on- verra qu'un roi qui se voit est un homme plein de misères , et qui les ressent comme un autre. Aussi on évite cela soigneusement , et il ne manque jamais d'y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à foire

PENSÉES DE PASCAL

sueoéder le divertissenent aux afiaires , et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux » en sorte qu'il ny ait point de vide ; e'est-à-dire qu'ils sont environnés de personnes qui ont un s<»n merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi , sachant qu'il sera malheureux , tout roi qu'il est, s'il y pense.

Aussi la principale chose qui soutient les hommes dans les grandes charges , d'ailleurs si pénibles 9 c'est qu'ils sont sans cesse détournés de penser à eux.

Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être surintendant» chancelier » premier président» que d'avoir un grand nombre de gens qui viennent de tous c6tés pour ne pas leur laisser une heure en la journée où ils puissent penser à euxmêmes? Et quand ils sont dans h disgrâce» et qu'on les envoie à leurs maisons de campagne , où ils ne manquent ni de biens» ni de domestiques pour les assister en leurs besoins > ib ne laissent pas d'être misérables» parceque per^ sonne ne les empêche plus de songer à eux.

De là vient que tant de personnes se plaisent au jeu» à la chasse et aux autres divertissements qui occupent toute leur ame. Ce n'est pas qu'il y ait» en effet» du bonheur dans ce que l'on peut acquérir par le moyen de ces jeux » ni qu'on simagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu » ou dans le lièvre que l'on court. On n'en voudroit pas s'il étoit offei^. Ce n'est pas cet usage mou et paisible » et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition» qu'on recherche» mais le tracas qui nous détourne d'y penser.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le tumulte du monde , que la prison est un supplice si horrible» et qu'il y a si peu de personnes qui soient capables de souffrir la solitude.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui s'amusent simplement à montrer la vaiiité et la bassesse des divertissements des hommes» connoissent biea^ à la vérité » une partie de leurs misères ; car c'en est une bien grande» que de pouvoir prendre plaisir à des choses si basses et si méprisables ; mais ils n'en connoissent pas le fond» qui leur .rend ces misères mêmes nécessaires»

tant qu'ils ne sont pas gucris de cette misère intérieure et naturelle » qui consiste à ne pouvoir souffrir la vue de soi-même. Ce lièvre qu'ib auroient acheté ne les garantiroit pas de cette vue ; mais la chasse les en garantit. Ainsi» quand on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne sauroit les satisfaire » qu'il n'y a rien de plus bas et de plus vain : s'ils répondoient comme ils devroient le feire » s'ils y pensoient bien» ils en demeureroient d'accord ; mais ils diroient en même temps qu'ils ne cherchait en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de la vue d'euxmêmes» et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les diarroe et qui les occupe tout entiers. Hais ib ne répondent pas cela, paroequ'ib ne se connoissent pas euxmêmes. Un gentilhomme croit sinoèremeni qu'il y a quelque chose de grand et de noble à la chasse : il dira que c'est un plaisir royal. Il en est de même des autres choses dont la plupart des hommes s'occupent. On s'imagine qu'il y a quelque chose de réel et de solide dans les objets mêmes. On se persuade que si on avoit obtenu cette charge » on se reposeroil ensuite avec plaisir; et l'on ne sent pas la nature insatiable de sa cupidité. On croit chercha sincèrement le repos» et l'on ne cherche» ei effet» que l'agitation.

Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors » qui vient du ressentiment A leur misère continuelle. Et ils ont un autre in stinct secret» qui reste de la grandeur de leui première natuhe» qui leur feit connoître que h bonheur n'est , en effet » que dans le repos. £ de ces deux instincts contraires » il se forme a eux un projet confus qui se cache à leur vu( dans le fond de leur ame» qui les porte à tendn au repos par l'agitation , et à se figurer toujour que la satisfaction qu'ib n'ont point leur arri vera» si» en surmontant quelques difficulté qu'ils envisagent» ib peuvent s'ouvrir par-là 1 porte au repos.

Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le n pos en combattant quelques obstacles ; et si oi les a surmontés» le repos devient insupportable Car » ou l'on pense aux misères qu'on a » ou celles dont on est menacé. Et quand on se ver

Page 1