PREMIÈRE PARTIE, ART. VII
roit même assez à Tabrî de foules parts, renoui, (le son autorité privée, ne laisseroit pas de aortir du fond du cœur, où il a des racines latureUes , et de remplir Tesprit de son venin.
C'est pourquoi lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, qui se proposoit de jouir du repos avec ses amis , après avoir conquis une grande partie du monde, qu'il feroit mieux d'avancer luimême son bonheur en jouissant dès-lors de ce repos , sans aller le chercher par tant de fatigues, il lui donnoit un conseil qui soufFroit de grandes difficultés, et qui n étoit guère plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L*un et l'autre supposoient que Thomme peat se contenter de soi-même et de ses biens présents, sans remplir le vide de son cœur d'espérances imaginaires; ce qui est faux. Pyrrhus ne pouvoit être heureux, ni avant, ni après avoir conquis le monde; et peut-être que h vie molle que lui conseilloit son ministre étoit encore moins capable de le satisfaire que l'agitaiion de tant de guerres et de tant de voyages qu'il méditoit.
On doit donc reconnottre que l'homme est si nalheureux, qu'il s'cnnuieroit même sans auame cause étrangère d'ennui , par le propre cttt de sa condition naturelle ; et il est avec oeh si vain et si léger, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre bagatelle suffit pour le divertir. De sorte qu'à le ooDsidérer sérieusement, il est encore plus à plaindre de ce qu'il peut se divertir à des choses si frivoles et si basses , que de ce qu'il s'aflBge de ses misères effectives ; et ses divertJMpmcnts sont infiniment moins raisonnables que son ennui.
D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu son fik unique, et qui, accablé de procès et de querelles, étoit ce matin si troublé, n'y pense phs maintenant? Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera un cerf qae ses chiens poursuivent avec ardeur depuis âx heures. Il n'en feut pas davantage pour rhomme, quelque plein de tristesse qu'il soit. S l'on peut gagner sur lui de le faire entrer en qoelque divertissement, le voilà heureux pendant œ lemps-là , mais d'un bonheur faux et
imaginaii*e , qui ne vient pas de la |)dssession de quelque bien réel et solide , mais d'une légèreté d'esprit qui lui %it perdre le souvenir de ses véritables misères, pour s'attacher à des objets bas et ridicules , indignes de son application , et encore plus de son amour. G'esiune joie de malade et de frénétique, qui ne vient pas de la santé de son ame , mais de son dérèglement; c'est un ris de folie et dllkifi^on. Car c'est une chose étrange, que de considérer ce qui plaît aux hommes dans les jeux et dans les divertissements. Il est vrai qu'occupaut l'esprit, ils le détournent du sentiment de ses maux ; ce qui est réel. Mais ils ne l'occupent que parcequc l'esprit s'y forme un objet imaginaire (te passion auquel il s'attache.
Quel pensez-vous que soit l'objet de ces gens qui jouent à la paume avec tant d'application d'esprit et d'agitation du corps? Celui de se vanter le lendemain avec leurs amis qu'ils ont mieux joué qu'un autre. Voilà la source de leur attachement. Ainsi les autres suent dans leurs cabinets pour montrer aux savants qu'ils ont résolu une question d'algèbre qui n'avoît pu l'être jusqu'ici. Et tant d'autres s'exposent aux plus grands périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auroient prise, aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent à remarquer toutes ces dioses, non pas pour en devenir plus sages , mais seulement pour montrer qu'ils en connoissent la vanité; et ceux-Jà sont les plus sots de la baude, puisqu'ils le s^tavec connoissance ; au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seroient pas, s'ils avoient cette connoissance.
Tel homme passe sa vie sans ennui, en» jouaiu tous les jours peu de chose, qu'on i*endroit malheureux en lui donnant tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à condition de ne point jouer. On dira peut-être que c'est l'amusement du jeu qu'il cherche, et non pas le gain. Mais qu'on le fasse jouer pour rien , il ne s'y échauffera pas , et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas l'amusement seul qu'il cherche : un amusement languissant et sans passion l'eur nuiera. Il faut qu'il s'y échaufïe, et qu'il s^
54 PENSÉES DE PASCAL
|iiqiie Iiii*mèiiie , en s'îmagimiiit qu'il seroit
beureox de gagner ce qu'il ne voudroit pas qu'on lui donnât à copdiiion de ne point jouer, et qu'il se forme un objet de passion qui excite son désir» «a colère, sa crainte, son espériinee.
Ainsi les divertissements qui font le bonheur des hommes ne sont pas seulement bas ; ils sont encore faux et trompeurs : c*est-à-<lire qu'ils ont pour objet des fantômes et des illusions qui seraient incapables d'occuper l'esprit de rhomme, s'il n'avoit perdu le sentiment et le goût du vrai bien , et s'il n'étoit rempli de bassesse, de vanité, de légèreté, d'orgueil, et d'une infinité d'autres vices : et ils ne nous soulagent dans nos misères qu'en nous causant une misère plus réelle et plus efFective. Car c'est oe qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous f^it perdre insensiblement le temps. Sans cela nous serions dans l'ennui; et cet ennui nous porteroÂt à chercher quelque moyen plus «olide d'en sortir. Mais le divertissement nous trompe, nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort.
Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux , de ne point y penser : c'est tout ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de tant de msiux. Mais c'est une consolation bien misérable , puisqu'elle va, non p^s à guérir le mal , n^is à le cacher simplement pour un peu de temps , et qu'en le cachant elle lait qu'on ne pense pas à le guérir véritablement. Ainsi , par un étrange renversement de la nature de riiomme, il se trouve que l'ennui , qui est son mal le plus sensible, est, en quelque sorte, son plus grand bien, parcequ'il peut contribuer plus que toutes choses à lui foire chercher sa véritable guérison ; et que le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien, est, en effet, son plus grand mal, parcequ'il l'éloigné plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux : et l'un et l'autre sont une preuve admirable de la misère et de la coiruption de l'homme, et en même temps de sa gran-' dcur ; puisque Thomme ne s'ennuie do tout, et
ne cherche cette multitude d'occupations , que parcequ'il a l'idée du bonheur qu'il a perdu, lequel ne trouvant point en soi , il le cherche inutilement dans les choses extérieures , sans pouvoir jamais se contenter , parcequ'il n'est ni dans nous, ni dans les créatures, mais en Dieu seul.
La nature nous rendant toujours malheureux en tous états , nos désirs nous figurent un état heureux , parcequ'ils joignent à Tétat où nous sommes les plaisirs de 1 état oii nous ne sommes pas ; et quand nous arriverions à ces plaisirs , nous ne serions pas heureux pour cela, parceque nous aurions d'autres désirs conformes à un nouvel état.
Qu'on s'imagine un nombre d*hommes dans les chaînes , et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égoi^és à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables , et , se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour; c'est Tûnage de la condition des hommes.
ARTICLE Vffl.
Raisom de quelques opinions du peuple^
J'écrirai ici mes pensées sans ordre , et non pas peut-être dans une confusion sans dessein: c'est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même.
Nous allons voir que toutes les opinions du peuple sont très saines ; que le peuple n'est pas si vain qu'on le dit ; et ainsi l'opinion qui détruisoit celle du peuple sera elle-même détruite.
Il est vrai , en un sens , de dire que tout le monde est dans l'illusion : car encore que les opinions du peuple soient saines , elles ne le sont pas dans sa tête , pai^cequ'il croit que la vérité est 011 elle n'est pas. La vérité est bien dans leurs opinions , mais non pas au point où ils se le figurent.