‹ Moralistes françoisChapitre 258 sur 309 · MONTAIGNE ET CHARRON · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET CHARRON

CHARRON

Expliquons -nous , mon cher Montaigne , puisque nous le pouvons présentement. Que vouliez-vous insinuer quand vous avez dit : Plai-santé justice qu'une rivière ou une montagne borne! Vérité au-nielà des Pyrénées y erreur audeçà • ? Avez-vous prétendu qu'il n'y eût pas une vérité et une justice réelle?

MONTAIGNE

J'ai prétendu , mon cher ami , que la plupart des lois étoient arbitraires, que le caprice des hommes les avoit faites, ou que la violence les avoit imposées. Ainsi elles se sont trouvées fort difféientes selon les pays, et quelquefois très peu conformes aux lois de l'équité naturelle. Mais comme il n'est pas possible que Tégalité

■ L'auteur cite Ici les paroles de Pascal (Voyez ses Pentéu). MODtaigne . de qui Pascal a emprunté cette idée , s'est servi des paroles suivantes : « Quelle beauté esUce que ie voyou Mer en eresdit, et demain ne Vestre pku? Quelle vérité uUce que ces montagnes bornent ? Mensonge au monde qu^ se Uent au* delà. R89AI8 , Ut. Il , chap. 2. 8.

se maintienne parmi les hommes , je prétends que c'est justement qu'on soutient les lois de son pays , et que c'est à bon titre qu'on en fait dépendre la justice. Sans cela, il n'y auroitplus de règle dans la société , ce qui seroit un plus grand mal que celui des particuliers lésés par les lois.

CHARRON

Mais, dites-moi , parmi ces lois et ces coutumes différentes, croyez-vous qu'il s'en trouve quelques unes de plus conformes à la raison et à l'équité naturelle que les autres?

MONTAIGNE

Oui , mon ami , je le crois ; et cependant je ne pense pas que ce fût un bien de changer celles qui paroissent moins justes : car, en général , le genre humain soxiffre moins des lois injustes que du changement des lois ; mais il y a des occasions et des circonstances qui le demandent.

CHARRON

Et quelles sont ces circonstances où l'on peut justement et sagement changer les lois?

MONTAIGNE

C'est sur quoi il est difBcile de donner des règles générales. Mais les bons esprits , lorsqu'ils sont instruits de l'état d'une nation , sen» tent ce que Ton peutet ce qu'on doit tenter ; ils connoissent le génie des peuples , leurs besoins , leurs vœux, leur puissance ; ils savent que^est l'intérêt général et dominant de l'État ; ils règléntlà-dessus leurs entreprises et leur conduite.

CHARRON

Il faut avouer qu'il y a bien peu d'hommes assez habiles pour juger d'un si grand objet , peser les fruits et les inconvénients de leurs démarches, et embrasser d'un coup d'œil toutes les suites d'un gouvernement qui influe quelquefois sur plusieurs siècles , et qui est assujetti pour son succès à la disposition et au ministère des États voisins.

MONTAIGNE

C'est ce qui fait , mon cher Charron , qu'il y a si peu de grands rois et de grands ministres.

VAUVENARGUES

CHARRON

S'il VOUS Moit choisir entre les hommes qui ont gouverné l'Europe depuis quelques siècles t auquel donneriez-vous la préférence?

MONTAIGNE

Je serois bien embarrassé. Charles -Quint, Louis XII , Louis XIV , le cardinal de Richelieu , le chancelier Oxenstiern , le duc d'OIivarès , Sixte-Quint et la reine Elisabeth ont tous gouverné avec succès et avec gloire , mais avec des principes , des moyens et une politique différente.

CHARRON

C'est que l'état , la puissance , les mœurs, la religion, etc. , des peuples qu'ils gouvernoient différoient aussi beaucoup, et qu'ils ne se sont point trouvés dans les mêmes circonstances.

MONTAIGNE

Quand ils se seroieni trouvés dans la même position , et qu'ils auroient eu à gouverner dans les mêmes circonstances les mêmes peuples , il ne faut pas croire qu'ils eussent suivi les mêmes maximes et formé les mêmes plans; car il ne faut pas croire qu'on soit assujetti à un seul plan pour régner avec gloire. Chacun, en suivant son génie particulier, peut exécuter de grandes choses. Le cardinal Ximenès n'auroit point gouverné la France comme celui de Richelieu s et l'auroit vraisemblablement bien goiffemée. Il y a plusieurs moyens d'arriver au même but. On peut même se proposer un but différent , et que celui qu'on se propose et celui qu'on négUge soient accompagnés de biens et d'inconvénients égaux ; car vous savez qu'il y a en toutes choses des inconvénients inéviûibles.

DIALOGUE VU

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