‹ Moralistes françoisChapitre 259 sur 309 · UN AMÉRICAIN ET UN PORTUGAIS · texte numérisé non relu

UN AMÉRICAIN ET UN PORTUGAIS

l'américain.

Vous ne me persuaderez point. Je suis très convaincu que votre luxe , votre politesse et vos

> comme celui de Richelieu; cette inoorrectton ^ troate dans le manuicrit; il tudrqit répéter le cardinal» ou dire, comme Richelieu. B.

arts n'ont fait qu'augmenter nos besoins, corrompre nos mœurs , allumer davantage notre cupidité ; en un mot , corrompre la nature dont nous suivions les lois avant de vous connottre.

LE portugais.

Mais qu'appelez- vous donc les lois de la nature? Suiviez- vous en toutes choses votre instinct? Ne l'aviez-vous pas assujetti à de certaines règles pour le bien de la société?

l'américain.

Oui ; mais ces règles étoient conformes à b raison.

LE PORTUGAIS

Je vous demande encore ce que vous appelez la raison. N'est-ce pas une lumière que tous les hommes apportent au monde en naissant? Cette lumière ne s'augmente-t-elle point par l'expérience, par l'application? N'est -elle pasplu« vive dans quelques esprits que dans les autres? De plus, ce concours de réflexions et l'expérience d'un grand nombre d'hommes ne donnent-ils pas plus d'étendue et plus de vivacité à cette lumière?

l'américain.

Il y a quelque chose de vrai à ce que vous dites. Cette lumière naturelle peut s'augmenter, et la raison par conséquent se perfectionner....

LE portugais.

Si cela est ainsi , voilà la source de nouvelles lois , voilà de nouvelles règles prescrites à Tinstinct , et par conséquent un changement avantageux dans la nature. Je parle ici de b nature de l'homme, qui n'est autre chose que le concours de son instinct et de sa raison.

l'américain.

Hais nous appelons la nature le sentiment et

non la raison.

LE portugais.

Est-ce que la raison n'est pas naturelle à l'homme comme le sentiment? N'est -il pas né pour réfléchir comme pour sentir ? et sa nature n'est-elle pas composée de ces deux qualités?

l'américain.

Oui , j'en veux bien convenir ; mais je crois

DIALOGUES

qu'il y a un certain degré au-delà duquel la raison s'égare lorsqu'elle veut pénétrer. Je crois que le genre humain est parvenu de bonne heure à ce point de lumière qui est à la raison ce que la maturité est aux fruits.

LE PORTUGAIS

Vous comparez donc le génie du genre humain à un grand arbre qui n'a porté des fruits mûrs qu'avec le temps , mais qui ensuite a dégénéré et a perdu sa fécondité avec sa force ?

l'auéricain.

Cette comparaison me parott juste.

LE PORTUGAIS

Mais qui vous a dit que vous eussiez atteint en Amérique ce point de maturité? qui vous a dit qu'après Tavoir acquis , vous ne l'aviez pas perdu ? Ne pourrois-je pas comparer les arts que nous vous avons apportés d'Europe y à la douce influence du printemps qui ranime la terre languissante et rend aux plantes leurs fleurs et leurs fruits? L'ignorance et la barbarie avoient ravagé la raison dans vos contrées comme l'hiver désole les campagnes. Nous vous avons rapporté la lumière que la barbarie avoit éteinte dans vos âmes.

l'américain.

Je prétends» au contraire, que vous avez obscurci celle dont nous jouissions. Mais je sens que j aurois de la peine à vous en convaincre ; il iaudroit entrer dans de grands détails. Et enfin, n'ayant point vécu dans les mêmes principes et dans les mêmes habitudes» nous aurions de la peine à nous accorder sur ce qu'on nomme la vérité , la raison et le bonheur.

LE portugais.

Nous aurions moins de disputes là-dessus que vous ne pensez ; carjeconviendroisdetrèsbonne foi que la coutume peut plus que la raison humaine pour le bien des hommes ,et quela nature , le bonheur, la vérité même , dépendent infiniment d'elle. Mais je suis content des principes que vous m'accordez. Il me suffit que vous croyiez que la nature a pu recevoir du temps sa

maturité et sa perfection , ainsi que tous les autres êtres de la terre ; car nous ne voyons rien qui n'ait sa croissance , sa maturité , ses changements et son déclin. Mais il ne m'appartient point de déterminer si les arts et la politesse ont apporté le vrai bien aux hommes , et enfin si la nature humaine a attendu long-temps sa perfection , et en quel lieu ou en quel siècle elle y est parvenue.

DIALOGUE Vm.

PHILIPPE SECOND ET GOfillNES.

PHILIPPE SECOIfD.

On dit que vous avez écrit l'histoire de votre maître ^ Mais comment pouvez-vous le justifier de sa familiarité avec des gens de basse extraction?

councES.

Le roi Louis XI étoit populaire et accessible. U avoit à la vérité de la hauteur, mais sans cette fierté sauvage qui fait mépriser aux princes tous les autres hommes. Le roi, mon maître, ne se bomoit point à connoitre sa cour et les grands du royaume; il connoissoit le caractère et le génie des ministres et des princes étrangei*s; il avoit des correspondances dans tous les pays; il avoit continuellement les yeux ouverts sur le genre humain, sur toutes les ailaires de l'Europe ; il recherchoit le mérite dans les sujets les plus obscurs; il savoit vivre familièrement avec ses sujets sans perdre rien de sa dignité , et sans rien relâcher de l'autorité de sa couronne. Les princes foibles et vains Qomme vous ne voient que ce qui les approche ; ils ne connoissent jamais que l'extérieur de9 hommes, ils ne pénètrent jamais le fond de leur cœur; et comme ils ne les connoissent point assez, ils ne savent point s'en servir. Louis XI choisissoit lui-même tous les gens qu'il employoit dans les affaires. D avoit uneame profonde qui ne pouvoit se contenter de connoitre superficiellement les dehors des hommes, et de

' comkus (Philippe de La dite de) , d'autres écrivent à tort Commines , historien de Louis XL naquit au château de ce nom. à qoekiiieB lieues de Lille, en f 445, et monnit en Ifloa an chAtean d'Argenton, le 17 août, suirant Swerttais, le 17 octobre, sniTant Vossius. B.

VAUVENARGUES

quelques hommes; il ftimoil à descendre dans les derniers replis du cœur; il chercboit dans tous les états des gens d'esprit ; il dëméloit leurs talents, il les employoit. Pour tout cela , vous sentez bien qu'il folloit se familiariser avec les hommes. G'étoil dans ce commerce familier, dans ces soupers qu'il fûsoit à Paris avec la bourgeoisie, dans les entretiens secrets qu'il avoit avec des personnes de tous les états, qu'il apprenoit à déployer toutes les ressources de son génie , qu'il tiroit du fond du cœur de ses sujets la vérité , qu'on cache aux princes orgueilleux et impraticables. C'est ainsi qu'il avoit cultivé ce génie simple et pénétrant qu'il avoit reçu de la nature : aussi s'étoit-il rendu plus habile qu'aucun des ministres qu'il employoit. 11 étoit l'ame de tous ses conseils; savoit tout ce qui se passoit dans son État ; avoit un esprit vaste qui ne perdott point de vue les petits objets au milieu des grandes affaires , qui suivoit tout , qui voyoit tout , qui ne laissoit rien échapper. G'étoit une a me qui, par son activité et son étendue , paroissoit se multiplier pour suffire à tout ; qui jouissoit véritablement de la royauté, parcequ'il animoit tous les ressorts de son empire, et qu'il suivoit toutes choses jusqu'à leur racine. Un esprit borné et pesant ne voit que ce qui l'environne; il ne regarde jamais ni le passé ni l'avenir; il voit disparoitre autour de lui ses amis, ses supports, ses connoissances , presque sans s'en apercevoir. Son ame est toute concentrée sur elle-même ; elle ne sort point de la sphère étroite que la nature lui a prescrite; elle s'appesantit sur elle-même; tous les événements du monde passent devant elle comme des songes légers qui se perdent sans retour. Une grande ame au contraire ne perd rien de vue ; le passé , le présent et l'avenir sont immobiles devant ses yeux. Elle porte sa vue loin d'elle; elle embrasse cette distance énorme qui est entre les grands et le peuple , entre les affaires générales de l'univers et les intérêts des particuliers les plus obscurs ; elle 'incorpore à soi toutes les choses de la terre; elle tient à tout; tout la touche : rien ne lui est étranger; ni la différence infinie des mœurs, ni celle des conditions , ni celle des pays , ni la distance des temps, ne l'empêchent de rapprocher toutes les choses humaines, de s'unir

d'intérêt à tout. Mais les hommes de ce caractère ne font rien d'inutile , savent employer tout leur temps, ont un esprit vif qui renconuv d'abord le nœud et la source de chaque diose, qui marche légèrement et rapidement*.

DULOGUE IX.

Page 1