DIALOGUE XVI
CATILINA ET SENECION.
SENEaON ^
Avouez , Catilina , que vous vous ennuyez ici étrangement. Vous n'avez plus personne ni à persuader, ni à tromper, ni à corrompre. L'art que vous possédiez de gagner les hommes , de vous proportionner à eux, de les flatter par l'espérance , de les tenir dans vos intérêts , ou par les plaisirs , ou par l'ambition , ou par la crainte, cet art vous est ici tout-à-fait inutile.
CATILINA
n est vrai que je mène ici une vie à peu près oisive et aussi languissante que celle que vous avez menée vous-même dans le monde et à la cour de Néron.
SENBQON.
Moi! je n'ai pas mené une vie languissante : j'étois favori de mon riiaitre; j'étois de tous ses amusements et de tous ses plaisirs ; les ministres avoient de grands égards pour moi, et les courtisans me portoient envie.
CATILINA
Saviez -vous faire usage de votre faveur? protégiez-vous les honunes de mérite? vous en serviez-vous?
SENEQON.
Des gens de mérite? je n'en connoissois point. II y avoit quelques hommes obscurs à Rome qui se piquoient de vertu ; mais c'étofent des imbéciles que l'on ne voyoit point en bonne compagnie , et qui n'étoient bons à rien.
CATILINA
Mais il y avoit aussi des gens d'esprit; et sans doute vous
SENEaON.
Oui , il y avoit à la cour quelques jeunes gens qui avoient de l'imagination , qui étoient plaisants, singuliers et de très bonne compagnie. Je passois ma vie avec eux.
> Favori de Néron. B.
tt£t£t
VAUVESARGUES.
CATIUNA.
Quoi! il n*y avoit de gens d'esprit que dans ce petit cercle d'hommes qui composoient la cour de l'empereur ?
SENEGIOM.
Je connoissoîs aussi quelques pédants, des poètes, des philosophes, des gens à talent en tout genre ; mais je tenois ces espèces dans la subordination. Je m'en amusois quelquefois, et les congédiois ensuite sans me familiariser avec eux.
CATILINA
On m'avoit dit que vous-même faisiez des vers ; que vous déclamiez ; que vous vous piquiez d'êti'e philosophe.
SENECION.
Je m'amusois de tous ces talents qui étoient en moi; mais je m'appliqtu>is à des choses plus utiles et plus raisonnables.
CATILINA
Et quelles étoient donc ces choses plus raisonnables?
SENECION.
Ho ! vous en voulez trop savoir. Youdriezvoos que j'eusse passé ma vie sur des livres et dans mon cabinet , oonuoe ces misérables qui n'avoient d'autre ressource que leur talent? Je vous avoue que ces gens -là avoient bien peu d'esprit. Je les recevois chez moi pour leur apprendre que j'avois plus d'espril qu'eux ; je leur faisois sentir à tout moment qu'ils n'éloient que des imbéciles ; je les accablois quelquefois d'amitiés et d'honnêtetés; je croyois qu'ils comptoient sur moi. Mais le lendemain je ne leur parlois plus ; je ne feisois pas semblant de les voir; ils s'en alloient désespérés contre moi. Mais je me moquois de leur colère, et je savois qu'ils seroient trop heureux que je leur accordasse encore ma protection.
CATILINA
Ainsi vous vous réserviez de vous attacher d'autres hommes plus propres à servir vos desseins. Car, apparemment, vous ne comptiez pas sur le cœur de ceux que vous traitiez si mal.
SBIIBCIOV.
Moi ! j*avois la laveur de mon maître, je n'avois besoin de personne. Je n'aurois pas manqué de créatures si j'avois voulu ; les hommes se jetoient en foule au-devant de moi ; mais je me contentois de ménager les grands et ceux qui approchoient l'empereur. J*étois inexorable pour les autres qui me recherchoient , pa^ ceque je pouvois leur être utile, et qu'euxmêmes n'étoîent bons à rien.
CATILINA
Et que seriez-vous devenu si Néron eûi cessé de vous aimer? Ces grands qui étoieol tous jaloux de votre fortune vous- auroient-ik soutenu dans vos disgrâces? Qui vous aoroit regretté? qui vous eût plaint? qui auroit pris votre parti contre le peuple , animé contre vott par votre orgueil et votre mollesse?
SENECION.
Mon ami, quand on perd lafoveiir du prinx» on perd toujours tout avec die.
CATIUIU*
On ne perd point le génie et le conrage lorsqu'on en a véritabiemait ; on ne perd prâtlV mour des misérables, qui sont toujours ea très grand nombre; on conserve l'estime des gm de mérite. Le malheur même augmente qiieiquefois la réputation des grands hommes; leur chute entraîne nécessairement celle d'une infinité de gens de mérite qui leur étoient attadiés. Ceux-d ont intérêt de les relever, de les défendre dans le public, et se sacrifient quelquefioè de très bon coeur pour les servir.
SENECION.
Ce que vous dites est peut-être vrai dans un^ république; mais, sous un roi, je vous dis qu'on dépend uniquement de sa volonté.
CATILINA
Vous avez servi sous un mauvais prince qv n'étoit environné que de flatteurs et d'esprits bas et mercenaires. Si vous aviez vécu sois 0 meilleur règne , vous auriez va qu'on dépetdoit , à la vérité , de la volonté du prinee.
DIALOGUES
[foe k volonté d'un priaoe éclairé ravenoit aisément vers ceux qui se mettoîent en étal de le bien servir, qui avoient pour eux la voix publique y et des caractères qui rappeloient à l'esprit du maître leurs talents dans les circonstances favorables.
SENECIOR.
Je n*ai point éprouvé ce que vous dites , et j'ai mené une vie assez heureuse sans suivre vos maximes.
CATILmA.
Vous appelez une vie heureuse celle que vous avez passée tout entière avec un prince qui avoit une folie barbare , qui consumoit les jours et les nuits dans de longs et fastidieux repas ; une vie qui n'a été occupée qu'à assister au lever et au diner de votre maître, à posséder quelques femmes que vous méprisiez, à vous parer, à vous faire voir, à recevoir les respects d'une cour qui vous méprisoit, où vous n'aviez aucun vrai ami , aucune créature , aucun homme aliaché à vous.
SENECION.
Ne diroit-^n p£^, à vous entendre, que votre vie a été plusVgréable et plus glorieuse ?
CATILINA
Ce n'est pas à moi à vous dire qu'elle a été glorieuse; mais je puis au moins vous répondre qu'elle a été plus agréable que la vôtre ; j'ai joui des mêmes plaisirs que vous, mais je ne m'y suis pas borné; je les ai fait seivir à des desseins sérieux et à une fin plus flatteuse. J'ai aimé et estimé les hommes de bonne foi , parœque j'étois capable de discerner le mérite, et que j'avois un cœur sensible. Je me suis attaché tous les misérables, sans cesser de vivre avec les grands. Je tenois à tous les états par mon génie vaste et conciliant; le peuple m'ai- . moit ; je savois me familiariser avec les hommes sans m'avilir ; je me relachois sur les avantages de ma naissance , content de primer par mon géiùe et par mon courage. Les grands ne néglligent souvent les hommes de mérite que parcequ'ils sentent bien qu*ils ne peuvent les dominer par leur esprit. Pour moi , je me livrois tout entier aux plus courageux et aux habiles, parceque je n'en craignois aucun : je
me proportionnois aux autres; je gagnois le cœur de ceux qui, par leurs principes, h'estimoient poifit mes sentiments; mon parti m'adoroit ; j'aùrois assujetti la république si j'avois pu éviter certaines âuites. Pour vous, sans la scélératesse et la folie de votre maître , vous n'auriez jamais été qu'un homme obscur et accablé de ses propres vices. Adieu '.
DIALOGUE XVn.
RENAUD ET JAFIER, coNJuaps.
lAFIBR.
Eh bien ! mon cher Renaud , es-tu désabusé de l'ambition et de la fortune?
RENAUD
Mon ami, j'ai péri en homme de courage, dans une entreprise qui éternisera mon nom et l'injustice de mes destinées : je ne regrette point ce que j'ai fait.
JAFIER.
Mais tu avois pris un mauvais chemin pour faire ta fortune : mille gens sont parvenus , sans péril et sans peine, plus haut que toi. J'ai connu un homme sans nom , qui avoit amassé des richesses immenses par le débit d'un nouvel opiat pour les dents.
RENAUD
J'ai connu , comme toi, des hommes que le
< Tacite parle de ce Senccion , dont le prénom étoit TuUius. C'étoit un chevalier romain dont Néron ayoit Riit le confident des «ecrets qu'il vouloit cacber à sa mère A^ppine. TuUîus 8enecion devint un des Cavoris du tyran , le complice de ses crimes et le compagnon de ses débauches. Il fut enveloppé dans la femeuse conspiration où périrent Êpicharis , Sénèque et Lucain : on dit qu'il mourut avec plus de courage qu'on n'avoit lieu de l'attendre d'un homme livré aux plaisirs.
Je trouve que l'auteur de ces dialogues excuse avec trop de complaisance les crimes de l'ambition. Le portrait que SaJluste fait de Catilina ne s'accorde point avec l'idée qu'on en donne dans ce dialogue. l\ avoit, dit l'historien romain, l'ame forte, le corps robuste , mais l'esprit méchant et l'ame dépravto. Jeune encore , il aimoit les troubles . les séditions et les guerres civiles, n se plaisoit au meurtre et au pillage, et ses premières années furent un apprentissage de scélératesse. H supportoit avec une fermeté incroyable la faim , le froid et les veilles. Audacieux , habile dans l'art de séduire et de feindre , avide du bien d'autrui , prodigue du sien , violent dans ses passions , assez élocpient, mais dénué de raison , il n'eut que de vastes desseins et ne se porta qu^ des choses extrêmes . presque impossibles . au<des8us de l'ambition et de la fortune d'un simple citoyen. Sai^llstb , Bel!, Cafil, , cap. V. S.
VAUVENARGUES
hasard ou une tervile industrie ont avancés; mais je n'étois pas né pour m'élever par ces moyens; je n'ai jamais porté envie à ces misérables.
JAFIER.
Et pourquoi avois-tu de l'ambition, si tu méprisois l'injustice de la fortune?
RENAUD
Parceque j'avois l'ame haute , et que j'aimois à lutter contre mon mauvais destin : le combat me plaisoit sans la victoire.
JAFIER.
n est vrai que la fortune t'avoit fait naître hors de ta place.
' RENAUIK
Et la nature, mon cher Jafier, m'y appeloit et se révoitoit.
JAFIER.
Ne pouvois-tu vivre tranquillement sans autorité et sans gloire?
RENAUD
J'aimois mieux la mort qu'une vie oisive ; je savois bien vivre sans gloire, mais non sans activité et sans intrigue.
JAFIER.
Avoue cependant que tu te conduisois avec imprudence. Tu portois trop haut tes projets. Ignorois-tu qu'un gentilhomme françois comme toi, qui avoit peu de bien, qui n'étoit recommandable ni par son nom, ni par ses alliances , ni par sa fortune, devoit renoncer à ces grands desseins?
RENAUD
Ami , ce fut cette pensée qui me fit quitter ma patrie après avoir tenté tout ce qui dépendoit de moi pour m'y élever. J'errois en divers pays ; je vins à Venise , et tu sais le reste.
JAFIER.
Oui , je sais que tu fus sur le point d élever ta fortune sur les débris de cette puissante république; mais quand tu aurols réussi, tu n'aurois jamais eu la principale gloire ni ie fruit
de cette entreprise, qui éUÂi conduite par des hommes plus puissants que toi.
RENAUD
C'est le sort des hommes de génie qui d'odi que du génie et du courage. Us ne sont que les instruments des grands qui les emploient; ils ne recueillent jamais ni la gloire ni le fruit principal des entreprises qu'ils ont conduites, et que Ton doit à leur prudence ; mais le témoignage de leur ccHiscience leur est bien doux, ils sont considérés , du moins, des grands qu'ils servent ; ils les maîtrisent quelquefois dans leur conduite; et enfin quelques uus parvieoneot, s'élèvent au-dessus de leurs protecteurs, et emportent au tombeau l'estime des peuples.
JAFIER.
Ce sont ces sentiments qui t'ont conduit sur l'échafaud.
RENAUD
Crois-tu que j'aie regretté la vie? Un homiae qui craint la mort n'est pas même digne de vivre '. .
< Ce dlalogae est une aimple esquisse. Rien n'y est approliii: et cependant i'anteur auroit pu y faire entrer de bemx uAIhb et de beaux déYeloppements. L'histoire de la coiôantMi di Venise , par l'abbé de Saint-Réal , lui auioit foorai les malériaii nécessaires. U y avoit quelque chose de sombre et de mystériesx dans le gouveniement de Venise qui attache l'imaginatinn et ^ a répandu du charme et de l'intérêt sur les ourrages où i es a été question. Au reste , il est à-peu-prés évident que tous les dé> tails de cette fameose conspiration sont aortis-de rimasiDitiiD de labbé de Saint-Réal. qui écrivoit l'histoire à peo piti conune Varillas son modèle, sans se mettre en peiae de hv^ rite des fiits et de VexacUtode des détails.
rai cru m'apercevoir, en lisant avec attention cesdîalocoei de Vauvenargues, qu'il y avoit dans son ame des semoua d'ambition. On sait qu'il fit quelques démarches infroctoeaKi pour entrer dans la carri^ diplomatique i mais il Ealloit , pov réussir de son temps , un esprit d'intrigue et de snrililé ■• compatible avec son caractère naturellement noble et porté aux grandes choses' et aux grandes pensées. H est malbeiiraB pour des âmes de cette trempe de naître dans nn siècle d^ goisme et de petitesse ; elles s'y trouvent contraintes, resorées , et leur essor, sans cesse comprimé . les jette dam la nt laneolie et quelquefois même dans l'abattement. Je ne lis poU le dialogue entre Brutus et un Jeune Romain sans soupçonaer que l'auteur, en faisant parler ce dernier personn^e. a tooIb peindre les dispositions de son esprit et quelques uns des tvtatnientsde sa vie. Je ne suis pas de ceux qai condamnent runlition d'une manière absolue ; j'en juge par les eflSeU qu'eOe {■v duit. Si elle est utile aux hommes , si elle est accompagnée de i> vertu , je la considère comme un des plus nobles moit«eauak de rame ; si elle ne recherche le crédit et l'autorité que pov«tisfaire d'autres passions viles , telles que l'avarice . la haine, ta cruauté , je la déteste et la méprise au sein même de son (folencc et de son pouvoir. S.
RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS
DIALOGUE XVni,