‹ Moralistes françoisChapitre 271 sur 309 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Sur Molière.

Un des plus grands traits de la vie de Sylla est d'avoir dit qu'il voyoit dans César, encore enfant, plusieurs Marius, c'est-à-dire un esprit

plus ambitieux et plus fotal à la libalé. Molière n'est pas moins admirable d'avoir prévu, sur une petite pièce de vers que lui montra Racine au sortir du collège, que ce jeune homme seroit le plus grand poète de son siècle. On dit qu'il lui donna cent louis pour l'encourager à entreprendre une tragédie. Cette générosité de h part d'un comédien qui n'étoit pas riche, me touche autant que la magnanimité d'un conquérant qui donne des villes et des royaumes. Il ne fout pas mesurer les hommes par leurs actions, qui sont trop dépendantes de leur fortune, mais par leurs sentiments et leur génie.

Sur les mauvais écrivaing.

U y a, ce me semble, une chose qui domine dans les écrivains sans génie : c'est l'envie A*^ voir de l'esprit , et la fotigue que ce soin leur coûte , car il est naturel que ces ouvrages delà volonté portent l'empreinte de leur origine. On voit un auteur qui travaille d'abord pour penser, et qui, après avoir formé quelques idées, toujours imparfoites, et bien plus subtiles que vraies, s'efforce de persuader ce qu'il ne croit pas; de iiadre sentir ce qu'il ne sent pas ; d'enseigner ce que lui-même ignore ; qui, pour développer ses réflexions, dit des choses tout aussi foibleset aussi obscures que ses pensées mêmes: car ce qu'on conçoit vivement, on n'a pas besoin de le commenter; mais ce qui est pensé sans justesse, on l'exprime sans précision. L'esprit se peint dans la parole qui est son image; et les longueurs du discours sont le sceau des esprits stériles et des imaginations ténébreuses: aussi remarque-t-on dans les ouvrages de ceux dont je parle bien du remplissage et très peu de pensées utiles. S'ilfolloitenjuger par leurs écrits, un livre n'est pas un tableau où les yeux s*attachent d'eux-mêmes et saisissent avidement les fortes images du vrai : ce n'est pas l'invention d'un homme , qui par son travail nous épargne à nous-mêmes la peine de nous appliquer pour nous instruire : cela devroit être ; il n'est pas. Un homme modeste est obligé lui-même de se fotiguer pour trouver le mérite d'un ouvrage où l'on n'a voulu quelquefois que le divertir; et comme il n'imagine pas qu'un gros volufle

RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS

puisse ne contenir que peu de matière, ou que ce qui a coûté visiblement tant de travail soit SI dépourvu d*agréments, il croiroit volontiers que c est sa faute s'il n*est pas plus amusé ou plus instruit. Je voudrois que ceux qui écrivent, poètes, orateurs, philosophes, auteurs en tout genre, se demandassent du moins à euy^ mêmes : Les pensées que j'ai proposées, les sentiments que j'ai voulu inspirer, cette conviction, cette lumière, cette évidence delà vérité, ces passions que j'ai tâché de faire naître, étoient-elles dans mon propre esprit? Je voudrois qu'ils gravassent en gros caractère dans leur atelier : Que l'auteur est pour le lecteur, mais que le lecteur n'est pas fait pour admirer Fauteur qui lui est inutile.

Sur les philosophes modernes.

Le but des anciens philosophes étoit de porter les hommes à la vertu. Le dessein caché des modernes est de nous en détourner, en nous insinuant que nous en sommes incapables; et moi, je leur dis que nous en sommes capables. Car, quand je parle de la vertu , je n'entends pointées qualités imaginaires que la philosophie a inventées, et qu'il lui est facile de détruire, puisqu elles ne sont que son ouvrage ; je parle de cette supériorité des âmes fortes que l'éternel auteur de la nature a daigné accorder à quelques hommes; je parle d'une grandeur de rapport, qui est cependant très réelle, car il n'y a point d'objets dans la nature qui n'aient des rapports nécessaires, et qui ne soient grands ou petits, forts ou foibles, bons ou mauvais, relativement les uns aux autres. Toute langue n'est que l'expression de ces i*apports , et tout l'esprit du monde ne consiste qu'à les bien con- Dottre. Que nous enseignent donc les philosophes, en disant qu'il n'y a ni vertu, ni grandeur, ni vice, ni force d^ns les hommes? Yeulent-ils nier ces rapports et ces proportions immuables? Non; cela seroit trop absurde. Prétendent -ils seulement que tout est petit et frivole dans le fini comparé à l'infini? Est-ce ià le mystère de leurs ouvrages? et n'ontrils que cela à nous apprendre? Peut-on abuser du langage avec au-

tant de témérité, et se rendre plus ridicule par plus de folie?

Si quelqu'un s'avisoit de faire un livre pour prouver qu'il n'y a point de nains ni de géants, fondé sur ce que les uns et les autres demeureroient en quelque manière confondus à nos propres yeux, si nous les comparions à la distance de la terre aux astres , mes amis , ne diriez-vous pas de cet ouvrage qu'il est la rêverie de quelque pédant, et le plus inutile de tous les écrits?

Mais si vous demandiez à un médecin un remède contre la fièvre, et qu'il vous répondit que tous les hommes sont destinés à mourir. Si vous commandiez un habit bien large à votre tailleur» et qu'il eût la sottise de vous dire qu'il n'y a rien de large en ce monde, que l'univers même est étroit?..,. J'ai honte d'écrire de telles impertinences; mais il me semble que c'est à-peuprès les discours de nos philosophes. Nous leur demandons les chemins de la sagesse, et ils nous disent que tout est folie ! Nous voudrions être encouragés à la vertu, et ils raisonnent à perte de vue sur lafoiblesse de l'esprit humain ! Pensent-ils que nous ignorons cette foiblesse? Mais vous-même, me diront-ils, croyez-vous qu'on ne sache pas ce que vous dites? Pratiquez-le donc, si vous le savez! et ne m'obligez pas de vous redire ce qu'on vous a dit, et dont vous profitez si peu ; car, tant que vous parlerez comme vous faites, je croirai qu'on peut vous apprendre ce que vous croyez savoir, et je vous traiterai comme le peuple , qui comprend très peu ce qu'il croit, qui fait rarement ce qu'il sait, et qui emprunte , selon ses besoins , des circonstances et ses mœurs et ses opinions.

Sur la difficulté de pàndre les caractères.

Lorsque tout un peuple est frivole et n'a rien de grand dans ses mœurs, un homme qui hasarde des peintures un peu hardies doit passer pqpr un visionnaire. Ses tableaux manquent de vraisemblance , parcequ'on n'en trouve pas les modèles dans le monde. Car l'imagination des hommes se renferme dans le présent, et ne trouve de vérité que dans les images qui lui représentent ses expériences. Il faudroit donc,

VAUVENARGUES

quand on veut peindre avec hardiesse, attacher de telles peintures à un corps d'histoire, ou du moins à une fiction , qui pût leur prêter, avec la vraisemblance de Thistoire, son autorité. C'est ce que La Bruyère a senti à merveille. H ne manquoit pas de génie pour faire de {grands caractères; mais il ne l'a presque jamais osé. Ses portraits paroissent petits , quand on les compare à ceux du Tétémaqne ou des Ormgons de Bosçuet. Il a. eu de bonnes raisons pour écrire comme il a fait, et on ne peut trop l'en louer. Cependant c'est être sévère que d'obliger tous les écrivains à se renfermer dans les mœurs de leur temps ou de leur pays. On pourroit, si je ne me trompe, leur donner un peu plus de liberté, et permettre aux peintres modernes de sortir quelquefois de leur siècle , à condition qu'ils ne sortiroient jamais de la nature.

XU.

Sur le» Anciens et les Modernes.

Un Athénien pouvoit parler avec véhémence i\e4sL gloire à des Athéniens ; un François à des François, nullement: il seroit honni. L'imitation des Anciens est fort trompeuse. Telle hardiesse qu'on admire avec raison dans Démosthèues, passeroit pour déclamation dans notre bouche. J'en suis fort fâché; nous sommes un peu trop philosophes. A force d'avoir oui dire que tout étoit petit ou incertain parmi les hommes, nous croyons qu'il est ridicule de parler affirmativement et avec chaleur de quoi que ce soit. Cela a banni l'éloquence des écrits modernes : car l'unique objt^t de l'éloquence est de persuader et de convaincre. Or, on ne va point à ce but quand on ne parle pas très sérieusepient. Celui qui est de sang-froid n'échauffe pas , celui qui doute ne persuade pas; rien n'est plus sensible. Mais la maladie de nos jours est de vouloir badiner de tout; on ne souffre qu'à peine un autre style.

CARACTÈRES

PRÉfACE,

Ceux qui n'aiment que les portraits briOanlA et les satires nedoivent pas lire ces nonveaux caractères. On n'a cberebé

à peindre ni les gens du monde , nitesnciicales éeipmk, cpioiqu'on sache combien ces peintures scMatpIns profnii flatter ou la Tanité, on la malignité , on la cnrionté dn peuple. L'auteur a préféré , autant qull a pa , ce qui conricBl en général à tous les hommes , à ce qui est particulier à quelques condiUons ; il a plus négligé le ridicule qne tmk ëuire chose , paroeque le ridicule ne présente ordinainacBt les hommes que d'un seul côté , qu'il charge et grositlnn A?fauts; qu'en taisant sortir virement ce qu'fl y a de Tsinft de foible dans la nature , il en dégmse toute la grandeor, et qn'enfln il contente pen l'esprit d'un philosophe, pimlofr cbé de la peinture d'une seule ? erta que de kMtes cet |» Utes défectuosités , dont les esprits foibles sont si aridei.

On auroit aimé àdéTclopper en quelques endroits, dob seulement les qualités du cœur, mais même ces différaxo fines de l'esprit qui échappent quelquefois am môBan yeu.

Mais, pareeqne de tels caractères auroient été des Mnitions plutôt que des portraits, on a pas osé s'y arrHer. Les hommes ne sont vivement frappés qoe des imaga; et ils entendent toujours mieux les choses par les }eia qse par les oreilles.

On a imité Théophraste et La Bruyère autant qa'oo 1^ pu ; mais parcequ'on l'a pu très rarement , à peine s'ap(^ cevra-t>on que l'auteur se soit proposé ces grands modÛeL

L'éloquence de La Bruyère , ses tours singulien et hvdis, et son caractère toujours original, ne sont pudei choses qn'on puisse imiter. Théophraste est oméis dAnt, moins orné , moins fort , moins sublime : ses portnilii chargés de détaâs ,sont quelquefois un peu trainaots; mm la simplicité et la vérité de ses images les ont bit pawr jusqu'à nous. Tout auteur qui peint la nature est sûr it durer autant que son modèle, et de n'être janaiB atléA par ses copistes.

Si j'osois reprocher quelque chose à La Bruyère, ce ffmit d'avoir trop tourné et trop travaiUé ses ouvrages. Ua peu plus de simplicité et de négligence auroit dossé peut-être plus d'essor à son génie , et on caractère pla haut à ses expressions fières et sobtioMS.

Théophraste a d'antres défauts : son style me psnfi moins varié qne celui du peintre moderne; et iln'eoa connu ni la hardiesse , ni la précision , ni l'énergie.

Al'égard des mœars qu'ils ont décrites , oesontcdfesdn hommes de lenrsiëde , qu'ils ont imitées l'on et l'aotreanc la plus naïve vérité. La Bruyère, qai a Técu dans un siède plus raffiné et dans un royaume puissant , a peint une natioi polie, riche, magnifique, savante et amoureuse de rai Théophraste, né au contraire dans une petite répflUkjBS. où les hommes étoient pauvres et moiis fiistoeas, s bit des portraits qui, aujourd'hui, nous paroissent on pa petits.

S'il m'est permis de dire ceque je pense,jenecit» pas que nous devions tirer un grald arantage de ce nffnement ou de ce luxe de notre nation. La grandeur Ai fiiste ne pent rien ajouter à ceUe des hommes. La poirtoiE même et la délicatesse , poussées ao-ddà de leurs bona, font regretter aux esprits naturels la^ simfdidté qo'diff détruisent. !Nous perdons quelquefois bien plus eo 000 écartant de la nature , que nous ne gagnons à la polfr L'^ peut devenir pins barbare que rfnstînet qu'il erât camif»

CARACTERES

Je n'oeeroif ponMer pins lofa mes réfledoiit à la tête d*on si petit ouTrage. La négligence avec laquelle on a écrit ces caractères , le défaut d'imagination dans l'expresiion , la langueur du style , ne permettent pas d'en hasarder un plus grand nombre. Il faudroit peut^tre avoir boula de laioer paroitre le peu qu'on en ose donner.

Acesle, ou le Misanthrope amoureux,

Aceste * se détourne à la rencontre de ceux qu'il y<Mt venir au-devant de lui ; il fuit les plaisirs qui le cherchent; il pleure et il cache ses larmes. Une seule personne qui ne l'aime pas , cause toute sa rêverie et cette profonde tristesse. Aceste la voit en dormant , lui parle , se croit écouté ; il croit voyager avec elle dans un bois , à travers des rochers et des sables brûlants; fl arrive avec elle parmi des barbares : ce peuple s'empresse autour d'eux, et s'informe curieusement de leur fortune. Aceste se trouve à une bataille, et, couvert de blessures et de gl^re, il rôve qu'il expire dans les bras de sa niaitresse; car Fimagination d'un jeune homme agite son sommeil de ces chimères que nos romanciers ne composent qu'après bien des veilles. Aceste est timide avec sa maltresse; il oublie quelquefois en la voyant ce qu'il s'est préparé de lui dire : plus souvent encore il lui parie sans préparation, avec cette impétuosité et cette force que sait inspirer la plus vive et la plus éloquente des passions. Sa grâce et sa sincérité remportent enfin sur les vœux d'un rival moins tendre que lui ; et l'amour, le temps , le caprice, récompensent des feux si purs. Alors il n'est plus ni timide ni inquiet , ni vain ni jaloux ; il n'a plus d'ennemis; il ne hait personne; il ne porte envie à personne : on ne peut dépeindre sa joie , ses transports , ses discours sans suite , son silence et sa distraction ; tous ceux qui dépendent de lui se ressentent de son bonheur : ses gens, qui ont manqué à ses ordres, ne le trouvent à leur retour ni sévère , ni impatient ; il leur dit qu'ils ont bien fait de se divertir, qu'il ne veut ti oubler la joie de personne. Le premier misérable qu'il rencontre est comblé, sans l'a-

■ ^)uelques personnes ont cm trouver une faute dut ce mot ; cependant l'auteur a bien écrit Aceste , ot non pai McetU , comme ces personnes ont paru le croire. B.

voir prévu , des marques de sa compassion. Si tous les hommes, dit Aceste, vouloient s'entr'aider, il n'y auroit point de malheureux ; mais l'affreuse et inexorable dureté des riches retient tout pour elle, et la seule avarice fait toutes les misères de la terre.

L'ImporlanL

Un homme qui a médiocrement d'esprit ec beaucoup d'amour-propre, appréhende le ridicule comme un déshonneur; quoiqu'il soit pénétré de son mérite , la plus légère improbation l'aigrit , et la plaisanterie la plus douce l'embarrasse; lui-môine a cependant cette sincérité désagréable qui vient de l'humeur et de la sécheresse de l'esprit, source de la raillerie la plus amère. Il a l'esprit net , mais étroit , et plus juste dans ses expressions que dans ses idées ; la roideur de son caractère fait haïr ses sincérités et sa probité fastueuse : ses manières dures l'ont aussi empêché de réussir auprès des femmes. Ce sont là les plus grands chagrins qu'il ait éprouvés dans sa vie ; mais ils ne l'ont pu corriger de ses défauts : suivi de toutes les erreurs de la jeunesse dans un âge déjà avancé , il joue encore l'important parmi les siens, et ne peut se passer du monde qui est son idole.

Piêon, ou l'Impertinent.

Ceux qui sont insolents avec leurs égaux s'édappent aussi quelquefois avec leurs supérieurs, soit pour se justifier de leur bassesse, soit par une pente invincible à la familiarité et à l'impertinence, qui leur (ait perdre très souvent le fruit de leurs services , soit enfin par défaut de jugement, et parcequ'ils ne sentent pas les bienséances. Tel s'est fait connoitre Pison , jeune homme ambitieux et sans mœurs , sans pudeur, sans délicatesse ; d'un esprit hardi, mais peu juste , plus intempérant que feconfl , et plus laborieux que solide ; patient néanmoins, complaisant , capable de souffrir et de se modérer ; très brave à la gfgrre , où il avoit mis l'espérance de sa fortune , et propre à ce métier par son activité , par son courage et par son tem-

VAUVENARGUES

pérament inaltérable dans les fatigues. Trop ami cependant du faste ; engagé par ses espérances à une folle et ruineuse profusion ; accablé de dettes contre Fhonneur ; peu sûr au jeu , mais sachant soutenir avec impudence un nom équivoque; sachant sacrifier les petits intérêts, et la réputation méïne, à la fortune ; incapable de concevoir qu'on pût parvenir par la vertu; privé de sentiment pour le mérite , esclave des grands, né pour les servir dans le vice, pour les suivre à la chasse et à la guerre , et vieillir parmi les opprobres, dans une fortune médiocre.

IV

Ergaste, ou l'Officieux par vanité.

Ergaste n*avoit ni esprit ni passions, mais une excessive vanité qui lui tenoit lieu d'ame, et qui étoit le principe de tout ce qu'on voyoit en lui, sentiments, pensées, discours; c'étoit là tout son fonds et tout son être. Il n'aimoit ni les femmes, ni le jeu , ni la musique , ni la bonne chère ; tous les hommes, tous les pays , tous les livres, lui étoient égaux ; il n'aimoit rien. Tout ce qui donnoit dans le monde de la considération lui étoit également propre , et il n'y cherchoit que cela. Empressé par cette raison à faire valoir ses talents ; servant beaucoup de gens sans obliger personne ; iadle et léger, il promettoit en même temps à plusieurs personnes ce qu'il ne pouvoit tenir qu'à une seule. Un étranger arrivoit dans la ville qiï Ergaste ne connoissoit point, il alloit le voir le premier, lui offroit ses chevaux et sa maison , et faisoit redemander à son ami un remise qu'il i'avoit forcé de prendre peu auparavant. Toujours vain et précipité dans ses actions , et aussi peu capable de bien faire que de bien penser.

Calistène.

Galistène ne connoît pas le plaisir qu'il peut y avoir dans un entretien familier, et à épancher son cœur dans le secret. S'il est seul avec une femme ou avec un homme d'esprit, il attend avec impatience le mon^t de se retirer. Quoiqu'il soit assez vif, il paroit froid. Quoiqu'il soit grand parleur, il ne parle point; il bâille, il

regarde sa montre, il se lève et fl se rasseoit : on sent qu'il n'est point à sa place , et que quelque chose lui manque. U lui faut un théâtre, une école, et un peuple qui l'environne; là il parle seul et long-temps, et parle quelquefois avec sagesse. Les obligations indispensables de sa place , ses études , ses distractions , ses attentions scrupuleuses pour les grands, la préoocopation de son mérite, ne lui laissent pas le loisir de cultiver ses amis, ni même d'avoir des amis. D est ivre de ses talents et de la faveur du public. Le commerce des grands qui le recbercbeol lui a fait perdre le goût de ses égaux. Il s'eonuie de ceux qu'il estime, lorsqu'ils n*ont qpe de l'agrément et du mérite , quoiqu'il ne pcioie luh même que par cet endroit. U n'honore que h vertu , et ne néglige que les vertueux. Laborieux d'ailleurs , pénétrant , d'un esprit facile et orné, fécond par sa vivacité et sa méoioire , mais sas invention; tel qu'il faut pour tromper les yeux du peuple et pour captiver ses suffrages.

Colin, ou le bel esprit.

Cotin se pique d'estimer les grandes choses, paroequ'il est vain. Il affecte de mépriser l'éloquence de l'expression et la justes^ même des pensées , qui , à ce qu'il dit quelquefois , ne soot point essentielles au sublime. 11 ignore que le génie ne se caractérise en quelque sorte que par l'expression. La seule éloquence qu'il aime est l'ostentation et l'enflure. Il réclame * ces vers pompeux et ces magnifiques tirades qu'on t tant vantés autrefois :

Serments faHadeiix , salataire contrainte , Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte . Heureux déguisements d'un immortel couiroux , Vains fantômes d'État , éTanouissei-roai !

Et vous qu'avec tant d'art cette feinte a Tollée . Recours des impuissjints , haine dissimulée » Digne vertu des rois , noble secret de cour. Éclatez , il est temps » et voici votre jour.

Cotin sait encore admirer des sentences et des antithèses , même hors de leur place ; mais il ne connolt ni la force, ni les mouvements des

> Dans le manuscrit on Ut il réclame ; si raatenrn'a pas vorin dire il déclame , il donnoit au verbe réclamer une antre aooep' tion que celle reçue de nos jours, Il lut bit ngniier, U dit «a* seconde fois , il répète, B.

CARACTÈRES

passions, ni leur désordi*e éloquent, ni leurs hardiesses, ni ce sublime simple qu'elles cachent dans leurs expressions naturelles ; car les hommes vains n'ont point d'ame, et croient la grandeur dans l'esprit. Us aiment les sciences abstraites , parcequ'elles sont épineuses et supposent un esprit profond. Us confondent l'éru* dition et l'étalage avec l'étendue du génie. Partisans passionnés de tous les arts, afin de persuader qu'ils les connoissent , ils parlent avec la même emphase d'un statuaire, qu'ils pourroîent parler de Milton. Tous ceux qui ont exceUé dans quelque genre , ils les honorent des mêmes éloges; et si te métier de danseur s'élevoit au rang des beaux-arts, ils diroient de quelque sauteur, ce grand homme, ce grand génie; ils l'égaleroient à Virgile, à Horace, et à Démosthènes.

vn.

Egée, ou le bon esprit.

^Egée , au contraire, est né simple , paroft ne se piquer de rien^ et n'est ni savant, ni curieux ; il hait cette vaine grandeur que les esprits faux idolâtrent, mais la véritable l'enchante et s'empare de tout son cœur. Son ame, obsédée des images du sublime et de la vertu , ne peut être attentive aux arts qui peignent de petits objets. Le pinceau naïf de Dancourt le surprend sans le passionner, parceque cet auteur comique n'a saisi que les petits traits et les grossièretés de la nature. Ainsi il met une fort grande différence entre ces peintures sublimes, qui ne peuvent être inspirées que par les sentiments qu'elles expriment, et celles qui n'exigent ni élévation, ni grandeur d'esprit dans les peintres, quoiqu'elles demandent autant de travail et de génie. Egée laisse adorer, dit-it, aux artisans l'artisan plus habile qu'eux ; mais il ne peut estimer les talents que par le caiactère qu'ils annoncent. Il respecte le cardinal de Richelieu comme un grand homme , et il admire Raphaël comme un grand peintre ; mais il n'oseroit égaler des vertus d'un prix si inégal. Il ne donne point à des bagatelles ces louanges démesurées que dictent quclquefcMS aux gens de lettres l'intérêt ou la politique; mais il loue très sincèrement tout ce qu'il loue , et parle toujours comme il pense.

vm.

Le cfilique borné.

n n'y a point de si petit peintre qui ne porte son jugement du Poussin et de Raphaël. De même un auteur, tel qu'il soit, se regarde, sans hésiter, comme le juge de tout autre auteur. S'il rencontre des opinions dans un ouvrage qui anéantissent les siennes , il est bien éloigné de convenir qu'il a pu se tromper toute sa vie. Lorsqu'il n'entend pas quelque chose , il dit que l'auteur est obscur, quoiqu'il ne soit pour d'autres que concis; il condamne tout un ouvrage sur quelques pensées , dont il n'envisage quelquefois qu'un seul côté. Parcequ'on démêle aujourd'hui les erreurs magnifiques de Des* cartes , qu'il n'auroit jamais aperçues de luimême, il ne nianque pas de se croire req)rit bien plus juste que ce philosophe; quoiqu'il n'ait aucun sentiment qui lui appartienne, près* que point d'idées saines et développées, il est persuadé cependant qu'il sait tout ce qu'on peut savoir; il se plaint continuellement qu'on ne trouve rien dans les livres de nouveau ; et si on y met quelque chose de nouveau, il ne peut ni le discerner, ni l'apprécier, ni l'entendre : il est comme un homme à qui on parle un idiome étranger qu'il ne sait point , incapable de sortir de ce cercle de principes connus dans le monde , qu'on apprend , en y entrant, comme sa langue^

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