‹ Moralistes françoisChapitre 272 sur 309 · IX · texte numérisé non relu

IX

Batylle, ou l'auteur frivole.

Batylle cite Horace et l'abbé de Chaulieu pourprouver qu'il faut égayer les sujets les plus sérieux , et mêler le solide à l'agréable ; il donne pour règle du style ces vers délicaU et légers :

Qu'est-ce qu'esprit ? raison assaisonna.

Par ce seul mot la dispute est bornée. Qui dit esprit , dit sel de la raison : Donc sur deux points roule mon oraison i Raison sans sel est fade nourriture ; Sel sans raison n'est solide pâture.

De tous les deux se forme esprit parfait } De l'un sans l'autre un monstre ooiitrebit. Or. quel vrai bien d'un monstre peut-il naltrt f Sans la raison . puis-]e vertu connottre? Et . sans le sel dont il fent l'apprêter. Puis-je vertu foire aux autres ^ûler ? *

J.-B. ROUSSEAU . Épftre à clément Marot . livre 1 . épitre in.

VAUVENARGUES

Selon ces principes qu'il commente , il n*oseroit parler avec gravité et avec force , sans bigarrer son discours de quelque plaisanterie hors de sa place : car il ne connoit pas les agréments qui peuvent naître d*une grande solidité. Balylle ne sait donner à la vérité ni ces couleui*s fortes qui sont sa parure, ni cette profondeur et cette justesse qui font sa hauteur ; ses pensées frivoles ont besoin d*un tour ingénieux pour se produire ; mais ce soin de les. embellir en fait mieux sentir la foiblesse. Une grande imagina* tîon aime à se montrer toute nue » et sa simplicité, toujours éloquente, néglige les traits et

les fleurs.

Ernest \ ou l'esprit présomplueux.

Un jeune homme qui a de Tesprit n*estime d'abord les autres hommes que par cet endroit ; eC^ à mesure qu'il méprise davantage ce que le naonde honore le plus , il se croit plus éclairé et plus hardi ; mais il faut Tattaadre. Lorsqu'on est assez philosophe pour vouloir juger des principes par soi-même, il y a comme un cercle d'erreurs par lequel il est difficile de se dispenser de passer. Biais les grandes âmes s*éclairent dans ces routes obscures où tant d'esprits justes se perdent ; car elles ont été formées pour la vérité, et elles ont des marques pour la recon- Qottre qui manquent à tous ceux qui l'ont reçue de la seule autorité des préjugés.

Ernest , dans un âge qui excuse tout , ne promet pas cependant cet heureux retour ; né avec de l'esprit , il sert de preuve qu'il y a des vérités qu'on ne connoit que par le cœur. Semblable à ceux qui n'ayant point d'oreille font des systèmes ingénieux sur la musique ou prennent le parti de nier l'harmonie , et disent qu'elle est arbitraire et idéale , Ernest ose assurer que la vertu n'est qu^uu fantôme ; il est très persuadé que les grands hommes sont ceux qui ont su le plus habilement tromper les autres. César, selon lui , n'a été clément , Marius sévère , Scipion modéré , que parcequ'il convenoit ainsi à leurs intérêts. Il croit que Caton et Brutus auroient été de petits-maîtres dans ce siècle, parcequ'il leur eût été plus honorable et plus utile. Si on lui nomme M. de Turenne ou le maréchal de Vaubao , si sincèrement vertueux malgré la

mode , il n'estime pas de tels persomiages, qm n'ont été grands que par instinct, et les traitie de petits génies , avec quelques femmes de set amies qui ont de Tesprit comme les anges. Ea un mot , il est convaincu qu'on ne fait de véritablement grandes choses que par réflexion , et rapporte tout à l'esprit , comme tous ceux qui manquent par le cœur, et qui, croyant ne dé* pendre que de la raison , sont éternellement les dupes de l'opinion et du plus petit anxmh propre.

VARIANTES

Titus, ou l'activité.

Titus se lève seul et sans feu pendant l'hiver; et quand ses domestiques entrent dans sa chambre, ils trouvent déjà sur sa table plusieurs (litres qui attendent la poste. Il commence à la fois plusieurs ouvrages qu'il achève avec une rapidité inconcevable , et que son génie impatient ne lui permet pas de polir. Quelque chose qu'il entreprenne, il lui est impossible de la retarder; une affaire qu'il remettroit l'inquiéteroit jusqu'au moment qu'il pourroit la reprendre. Incapable de se fixer à quelque ai t , ou à quelque affaire , ou a quelque plaisir que ce puisse être, il cultive en même temps plusieurs sociétés et plusieurs études. Son esprit ardent et insatiable ne lui laisse point de repos; la conversation même n'est pas un délassement pour lui. Il ne parle point, il négocie, il intrigue, il flatte, il cabale; il ne comprend pas que les hommes puissent parler pour parler, ou agir seulement pour agir, et quand la tyrannie des bienséances le retient inutilement en quelque endroit, ses pensées s'égarent ailleurs, ses yeux sont distraits , son visage est sensiblement altéré , et on voit sans beaucoup de peine que son ame souffre. S'il recherche quelque plaisir, il n'y emploie pas moins de manège que dans les affaires les plus sérieuses; et cet usage qu'il fait

> Ces Variantes se rapportent aux Caractères dc'ja donnés dans les œuvres de Vauvenargues.

VARIANTES

de son esprit Toocupe plus vivement que le plaisir même qu'il poursuit. Sain et malade, il ^ conserve la même activité ; l'âge même ne peut éteindre cette ardeur inquiète qui use ses jours» ni donner des bornes à son ambition , a ses voyages et à ses intrigues.

Le Paresseux.

Au contraire, un homme pesant se lève le plus tard quil peut , dit qu'il a besoin de sommeil, et qu'il fout qu'il dorme pour se porter bien. Il est toute la matinée à se laver la bouche; il tracasse en robe de chambre, prend du thé à plusieurs reprises, et ne sort jamais qu'à la nuit. S'il va voir une jeune femme, que cette visite importune, mais qui ne veut pas que personne sorte mécontent d'auprès d'elle , il lui laisse toute la peine de l'entretenir, ne s'aperçoit pas que lui-même parle peu , ou ne parle point, et n'imagine pas qu'il y ait au monde quelqu'un qui s'ennuie. Il rêve , il sommeille, il digère , il sue d'être assis ; et son ame, qui est entièrement ramassée dans ses durs organes, pèse sur ses yeux , sur sa langue , et sur les imaginations les plus actives de ceux qui l'éooutent. Malheureux d'ignorer les craintes, les désirs et les inquiétudes qui agitent les autres hommes, puisqu'il ne jouit du repos qu'au prix plus touchant des plaisirs !

Cléon, ou la folle ambition.

Cléon a passé sa jeunesse dans l'obscurité, entre la vertu et le crime. Vivement occupé de sa fortune avant de se connoitre, et plein de projets chimériques dès l'enfance , il se repaissoit de ces songes dans un âge mûr. Son naturel ardent et mélancolique ne lui permettoit pas de se distraire de cette sérieuse folie. Il comprenoit à peine que les autres l^mmes pussent être touchés par d'autres biens ; et s'il voyoit des gens qui alloient à la campagne dans l'automne, pour jouir des présents de la nature, il ne leur envioit ni leur gaieté, ni leur bonne chère, ni leurs plaisirs. Pour lui il ne se promenoit point, il ne diassoit point , il ne feisoit nulle attention au

changement des saisons; le printemps n'avoit à ses yeux aucune grâce : s'il alloit quelquefois à la campagne, c'étoit pendant la plus grande rigueur de l'hiver, afin d'être seul, et de méditer plus profondément quelque chimère. Il étoit triste, inquiet, rêveur, extrême dans ses espérances et dans ses craintes, immodéré dans ses chagrins et dans ses joies ; peu de chose abattoit son esprit violent, et les moindres succès le relevoient. Si quelque lueur de fortune le flaltoit de loin, alors il devenoit plus solitaire, plus distrait et plus taciturne : il ne dormoit plus ; il ne mangeoit point; la joie consumoit ses entrailles comme un feu ardent qu'il portoit au fond de lui-même. Les soucis ou les espérances le tenoient toujours aliéné. Sa cruelle et triste ambition dévoroit la fleur de ses jours; et, dans sa plus grande jeunesse, si quelqu'un, trompé par son âge , essayoit de le divertir et d'ouvrir son ame à la joie, il sentoit aussitôt en lui je ne sais quelle humeur hautaine qui inspiroit de la retenue et qui repoussoit le plaisir. Ses amis ne pénétroient point le profond secret de son cœur; et la médiocrité de sa fortune, l'ayant obligé de cacher l'étendue de son ambition, œ sérieux inquiet et austère passoit pour sagesse: taut les hommes sont peu capables de se concevoir les uns les autres !

Thersile.

Thersite a soin de ses cheveux et de ses dents. Il aime une excessive propreté, et il est élégant dans sa parure, autant qu'il est permis do l'être dans un camp. Il monte à cheval dès le matin; il accompagne exactement l'officier de jour, et ne néglige aucune des prati(]ues qui peuvent le faire connoitre de ceux qui commandent. Il affecte de s'instruire par ses propres yeux des. moindres choses : le major général ne dicte jamais l'ordre que Thersite ne le voie écrire; et comme il est le premier â marcher de sa bri-gade, et qu'on le cherche par-tout, on apprend qu'il est volontaire à un fourrage qui se fait sur les derrières du camp, et un autre marche à sa place. Ses camarades ne l'estiment point, ne l'aiment point; mais il ne vit pas avec eux; il les évite; et si quelque officier général lui de*

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mande le nom d'un officier de son régiment qui est de garde , Thersite affecte de répondre qu'il le connoît bien , mais qu'il ne se souvient pas de son nom. 11 est empressé, officieux, familier, et pourtant très bas avec tous les grands de l'armée. Il est l'ami des capitaines, de leurs gardes et de leurs secrétaires. Il leur vend des chevaux et des fourgons , et gagne leur argent au jeu. S'il y a malheureusement de la désunion entre les chefs , il tâche de tenir à tous les partis. Il fait sa cour chez les deux maréchaux, et raconte le soir chez Fabius ce qu'il a ouï dire le matin dans l'autre camp. Personne ne sait mieux que lui les tracasseries de l'armée. Il est de ces soupers de société où l'on se divertit des maux publics, et où l'on jette finement du ridicule sur tous ceux qui font leur devoir. Thersite a toujours dans sa poche les cartes du pays où l'on fait la guerre ; il étend une de ces cartes sur la table, et il fait remarquer avec le doigt les fautes qu'on a faites. Il parle ensuite d'un projet de campagne qu'il a fait lui-même, et dit qu'il écrit des mémoires de toutes les opérations dont il a pu être témoin. Il est nouvelliste, il est politique. Il n'y a point de talent ni de mérite dont il ne se pique ; celui qu'il pos* sède le mieux est l'art de railler la vertu , et de se faire supporter des gens en place. Il n'y a point de si vil service qu'il ne soit tout prêt de leur rendre ; et s'il se trouve chez le duc Eugène , lorsque celui-ci se débotte , Thersite fait un mouvement pour lui présenter ses souliers ; mais comme il s'aperçoit qu'il y a autour de lui beaucoup de monde , il laisse prendre les souliers à un valet et rougit en se relevant.

Listas, ou ta fausse éloquence,

Lisias sait orner ce qu'il pense, et raconte mieux qu'il ne juge. Il aime à parler ; il écoute peu ; il se fait écouter long-temps et s'étend sur des bagatelles, afin d'y placer toutes ses fleurs. Il ne pénètre point ceux à qui il parle; il ne cherche point à les pénétrer. Bien loin d*aspirer à flatter leurs passions ou leurs espérances, il paroît supposer que tous les hommes ne sont nés que pour l'admirer, et pour recueillir les paroles qui daignent sortir de sa bouche. Il n'a

de l'esprit que pour lui ; il ne laisse pas mène aux autres le temps d'en avoir pour lui plaire. Si quelqu'un d'étranger chez lui a la hardiesse de le contredire, Lisias continue à parler; on s'il est obligé de lui répondre, il affecte d'adresser la parole à tout autre que celui qui pourmit le redresser. Il prend pour juge de ce qu'on lai dit quelque complaisant qui n'a garde de penser autrement que lui. Il sort du sujet dont od parle , et s'épuise en comparaisons. A pnqxK d'une petite expérience de physique, il parle de tous les systèmes de physique. U croit les orner, les déduire , et personne ne les entend. Il finit en disant qu'un homme qui invente on fauteuil plus commode, rend plus de service i l'État que celui qui fait un nouveau système (k philosophie. Ainsi il méprise lui-même les choses qu'il se pique cependant d'avoir apprises, car il lit jusqu'aux voyageurs, et jusqu'aux relations des missionnaires. Il raconte de point es point les coutumes d'Abyssinie et les lois de l'empire de la Chine. Il dit ce qui fait la beauté en Ethiopie 9 et il conclut que la beauté est arbitraire, puisqu'elle change selpn les pays. & conversation est un étalage perpétuel de scm érudition et de son éloquence. Ses années et ses dignités lui ont inspiré cet orgueil qui lui bit dédaigner l'esprit des autres. Moins bien étaUi dans le monde, il parloit quelquefois pour plaire et se faire mieux écouter; mais Tâge, en fixant la fortune et les espérances des hommes, détruit leurs vertus. i^

Le mérke frivole.

Un homme du monde est celui qui a beaucoup d'esprit inutile , qui sait dire des choses flatteuses qui ne flattent point , des choses sensées qui n'instruisent point, qui ne peut persuader pe^ sonne quoiqu'il parle bien ; doué de cette sorte d'éloquence qui sait créer ou embellir les bagatelles, et qui anéantit les grands sujets; aussi pénétrant sur le ridicu]| et sur tous les dehors des hommes , qu'il l'est peu sur le fond de leur esprit; un homme riche en paroles et en extérieur, qui, ne pouvant primer par le bon sens, s'efforce de paroitre par la singularité ; qui, craignant de peser par la raison , pèse par son inconséquence et ses écarts ; qui a besoin de

VARIANTES

changer sans cesse de lieux et d*objets, et ne peut suppléer par la variété de ses amusements le défont de son propre fonds.

vn.

TrasUle, ou les gens à la mode.

Trasille n*a jamais souffert qu'on fit de réflexions en sa présence et que Ton eût la liberté de parler juste. II est vain , caustique et railleur, n*estime et n'épargne personne /change incessamment de discours , ne se laisse ni manier, ni user, ni approfondir, et fait plus de visites en un jour que Dumoulin % ou qu'un homme qui sollicite pour un grand procès. Ses plaisanteries sont amères. Il loue rarement ; il y a même peu de louanges qu'il daigne écouter. Il est dur, avare , impérieux. Il a de l'ambition par arrogance , et quelque crédit par audace. Les femmes le courent ; il les joue. Il ne con«noît pas l'amitié. Il est tel que le plaisir même ne peut l'attendrir un moment.

Vin.

Théophile f ou la profondeur.

Théophile a été touché dès sa jeunesse d'une forte curiosité de connoitre le genre humain et le différent caractère des nations. Poussé par ce puissant instinct , et peut-être aussi par l'erreur de quelque ambition plus secrète, il a consumé ses beaux jours dans l'étude et dans les voyages; et sa vie, toujours laborieuse, a toujours été agitée. Son goût s'est tourné de bonne heure du côté des grandes aflaires et de l'éloquence solide. Il est simple dans ses paroles , mais hardi et fort. Il parle quelquefois avec une liberté qui ne peut lui nuire, et qui écarte cependant la défiance de l'esprit d'autrui. Il parott d'ailleurs comme un homme qui ne cherche point à pénétrer les autres , mais qui suit la vivacité de son humeur. Lorsqu'il veut faire parler un homme froid , il le contredit quelquefois pour l'animer; et Sri celui -ci dissimule , sa dissimulation et son silence parlent à Théophile : car il sait quelles sont les choses que l'on cache,

> Dtimott/tn, dont le vrai nom est Molin (N.). célèbre médecin , mort à Paris en 1755, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, «ans postérité , et riche de seize cent mille livres. B.

tant il est difficile de lui échapper. Il tourne , il manie un esprit, il le feuillette, si j'ose ainsi dire, comme on discute un livre qu'on a sous les yeux, et qu'on ouvre à divers endroits, et cela d'un air si naïf, si peu préparé , si rapide » que ceux qu'il a surpris par ses paroles se flattent eux-mêmes de lire dans ses plus secrètes pensées. Sa simplicité leur impose : son esprit profond ne peut être ainsi mesuré. La force et la droiture de son jugement lui suffisent pour pénétrer les autres hommes ; mais il échappe à leur curiosité sans artifice , par la seule étendue de son génie. Théophile est la preuve que l'habileté n'est pas uniquement un art , comme les hommes faux se le figurent. Une forte imagination , un grand sens , une ame éloquente, subjuguent sans effort et sans finesse les esprits les plus défiants; et cette supériorité des grands génies les cache bien plus sûrement que le mensonge , ou que la dissimulation , toujours inutiles aux fourbe^ contre la prudence.

Tumus , ou le Chef de parti.

Turnus est le médiateur de ceux qui, par le caractère de leurs sentiments ou par la disposition de leur fortune, ont besoin d'un milieu' qui les rapproche et qui concilie leurs esprits. Deux hommes qui ne se comprennent point, trouvent tous les deux près de lui la justice qu'ils se refusent et l'estime qui leur est due. Sans sortir de son caractère , il atteint naturellement et sans effort à l'esprit et aux sentiments des autres hommes. Ses insinuations pleines de force lui assujettissent le cœur de ceux que l'autorité de ses emplois a déjà attachés à sa fortune. S'il est à l'armée, en voyage, s'il s'arrête un seul jour dans une ville, il s'y fait dans ce peu de temps des créatures. Quelques uns abandonnent leur province dans la seule espérance de le retrouver et d'en être protégés dans la capitale. Ils ne sont point trompés dans leur attente ; Turnus les reçoit parmi ses amis, et il leur tient lieu de patrie. Il ne ressemble point à ceux qui , capables par vanité et par industrie de se faire des créatures, les perdent par légèreté ou par paresse, qui promettent toujours plus qu'ils ne tiennent, et ne retirent de leurs

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artifices qu'une réputation plus pernicieuse que la vérité. Tu mus * ne cultive les hommes que pour satisfeire son génie bienfaisant ei accessible , pour jouir de cet ascendant que la nature donne à la bonté sur les cœurs. Il est amoureux de l'empire que Ion peut acquérir par la vertu, ou par les séductions de l'éloquence. Son esprit flexible sait prendre des formes trompeuses ; mais son ame est droite et sincère.

Lentulus, ou le factieux.

Lentulus se tient renfermé dans le fond d*un vaste édifice qu'il a fait bâtir, et où son ame austère s'occupe en secret de projets ambitieux et téméraires. Là le peuple dit qu'il travaille le jour et la nuit pour tendre des pièges à ses ennemis , pour éblouir les étrangers par des écrits et amuser les grands par des promesses. Sa maison quelquefois est pleine de gens inconnus, qui attendent pour lui parler, qui vont et qui viennent. Quelques uns n'y entrent que la nujt et travestis, et on les voit sortir devant l'aurore. Lentulus fait des associations avec des grands qui le haïssent, pour se soutenir contre d'autres grands dont il est craint. Inaccessible aux hommes inutiles, il a des agents parmi le peuple qui ménagent pour lui sa bienveillance ; et quand il se montre en public, ses émissaires, zélés pour sa gloire, excitent les enfants à l'applaudir. Lentulus porte jusque dans les armées et dans le tumulte des camps, celte application infatigable qui le cache aux hommes oisifs ; et pendant qu'il est obsédé de ses créatures, qu'il donne des ordres, ou qu'il médite des intrigues, le peuple volage des centurions se lasse à sa porte et laisse échapper des murmures contre un général invisible. On croit qu'il emploie sa retraite à traverser secrètement les en-

> n y a dans le maniucrit deux variantes de ce caractère. La seconde ne diKùn de cclle^i que dans les phrases qui suivent , et qui terminent aiasi le caractère : Tvrnus ne cultive les hommes que pour satisfaire son génie bienfaisant et acces' tible, pour les dominer par l'esprit, pour les surpasser en vertu, pour jouir de cet ascendant que la nature donne à la bonté sur les cœurs. Il est amoureux de Vempire que. Von fient acquérir par la raison et par les séduetions de l'éloqui^nce; ses paroles sont plus aimables que ses bienfaits mêmes, et sa haute naissance mcwts considérée que ses qualités personnelles.

treprises du cmisul qui cûmmaiide en dief. On dit qu'il liait en sorte que les subsistances manquent au quartier-général, pendant que tout abonde dans son propre camp. Le consul appuie lui-même ces bruits ' injurieux , et toute iarmée se partage entre ses deux chefs désih nis. S'il arrive alors que les troupes de la république reçoivent quelque échec de l'eDDeini, aussitôt les courriers de Lentulus font retentir la capitale de ses plaintes contre le consul; k peuple s'assemble dans les places par pelotons, et les créatures de Lentulus ont grand soin de lire des lettres, par lesquelles il paroîl qu'il a sauvé l'armée d'une entière défaite; toutes les gazettes répètent les mêmes bruits , ei le consul est obligé de se défendre par des manifestes. Le sénat ne peut prononcer entre deux si grands capitaines. 11 dissimule les mauvais offices qu'Os veulent se rendre , afin de les forcer par la douceur à servir û l'envi la république. Leurs talents lui sont plus utiles que leur jalousie n'est nuisible. C'est cette ambition des grands hommes qui fait la grandeur des États.

CioAomène, ou la vertu malheureuse.

Glazomène a fait l'expérience de toutes ks misères de l'humanité. Les maladies l'ont assiégé dès son enfance, et l'ont sevré dansb fleur de son âge de tous les plaisirs. Né pour des chagrins plus secrets, il a eu de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté ; il s'est w méconnu dans ses disgrâces de ceux qu'il ai-

> Le manaicrit renferme également deux Tariante». Dansb seconde , qui ne difTèrc qn'on cet endroit , le canctère fiait ainsi : // n'y a point de bruit que l*envie n*adopte ovidemeÊl contre les hommes qui sont nés supérieurs aux antres, Sli arrive alors que les troupes de la république reçoî%'ent qoet^ae échec de l'ennemi , aussitôt les courriers de Lentulus font r^ tcntir la capitale de ses plaintes contre le consul ; le peuple s'a»semble dans les places par pelotons , et les créatures de Lenii}' lus ont jH'and min de lire des lettres par lesquelles tl parottqn'il a sauvé l'armée d'une entière défaite ; toutes les gaielles répètent les mêmes bniits , et le consul est obligé de se détendre pr des manifestes, ceux qui savent la vérité, et qui ne sontpmt enirainés par des motifs particuliers , rendent cette Juttiet à lAmtulus, qu'en agissant quelquefois contre ses ennemis personnels, son ame, attachée à sa gloire, a toujours mpecié l'État, Mais Cambition, la hauteur, et, plus que twi cela, tes grands talents, récoltent aisément la multUudt: le soupçon et la calomnie suivent le mérite éclatant, et If peuple cherche des crimes à ceux qu'il estime assez coure' geux nour les entreprendre , ci asse* habiles pour les cocher.

VARIANTES

moit ; l*iiijure a flélri sa vertu , et il a été offensé de ceux dont il ne pouvoit prendre de ven" geance. Ses talents, son travail continuel, son attachement pour ses amis, nont pu fléchir la dureté de sa fortune; sa sagesse même n a pu le garantir de commettre des fautes irréparables. Il a souffert le mal qu'il ne méritoit pas , et celui que son imprudence lui a attiré. La mort l'a surpris au milieu d'une si pénible carrière, dans le plus grand désordre de sa fortune. Il a eu le regret de quilter la vie sans laisser assez de bien pour payer ses dettes , et n*a pu sauver sa vertu de cette tache. Le hasard se joue du travail et de la sagesse des hommes; mais la prospérité des hommes foibles ne peut les élever à la hauteur que la calamité inspire aux âmes fortes, et ceux qui sont nés courageux, savent vivre et mourir sans gloire.

Timocrate, ou le scélérat '.

Timocrate est venu au monde avec cette haine inflexible de toute vertu et ce mépris féroce de la gloire qui couvrent la terre de crimes. Ni la prospérité ni la misère qu'il a éprouvées tour-à-tour n'ont pu lui enseigner rhuimanité. Fastueux et violent dans le bonheur; téméraire et ferouche dans l'adversité, il a été cruel jus* que dans ses plaisirs , et barbare après ses vengeances. Ministre de la cruauté et de la corruption des autres hommes, esclave insolent des grands, ambitieux, séducteur audacieux de la jeunesse, il ne se commet point de meurtres ni de brigandages où son noir ascendant ne le fasse tremper. Son génie violent et hardi l'a mis à la télé de tous les débauchés et les scélérats, et préside en secret à tous les crimes qui sont ensevelis dans les ténèbres. Une main cachée, mais puissante, le dérobe aux rigueurs de la justice; entouré d'opprobres, il marche la tète levée ; il menace de ses regards les sages et les vertueux ; sa témérité insolente triomphe des lois.

Xffl.

Alcfpe.

Alcipe a pour les choses rar^ cet empressement qui témoigne un goât inconstant pour

■ C'eit à peu près le même que Phalante, dans les OSnvrct.

celles qu'on possède. Sujet en effet à se dégoûter des plus solides , parcequ'il a moins de pas* sion que de curiosité pour elles ; peu propre par stérilité à tirer long-temps des mêmes choses et des mêmes hommes de nouveaux usages; sobre et naturel dans son goût , mais touché quelquefois dans ses lectures du bizarre et du merveilleux; laissant emporter son esprit, qui manque peut-être un peu d'assiette, au plaisir rapide de la surprise ; dominé volontairement par son imagination , et cherchant dans le changement, ou par le secours des fictions, des objets qui éveillent son ame trop peu attentive et vide de grandes passions; cependant, très ami du vrai, capable de sentir le beau , et de s'élever jusqu'au grand , mais trop paresseux et trop volage pour s'y soutenir; hardi dans ses projets et dans ses doutes , mais timide à croire et à feire ; défiant avec les tiabiles, par la crainte qu'ils n'abusent de son caractère sans précautions et sans artifice ; fuyant les esprits impérieux, qui l'obligent à sortir de son naturel pour se défendre et font violence à sa timidité et à sa modestie ; épineux par la crainte d'être dupe : comme il hait les explications par timidité 011 par paresse , il laisse aigrir plusieurs sujets de plainte sur son cœur, trop foible également pour vaincre et pour produire ces délicatesses : tels sont ses défauts les plus cachée. Quel homme n'a pas ses foiblesses? Celui-ci joint à l'avantage d'un beau naturel un coup d'oeil fort vif et fort juste : personne ne juge plus sainement des choses au degré où il les pénètre ; il ne les suit pas assez loin ; la ^^rité échappe trop promptement à son esprit, naturellement vif, mais foible, et plus pénétrant que profond ; son goût, d'une justesse rare sur les dioses de sentiment, saisit avec peine celles qui ne sont qu'ingénieuses ; trop naturel pour être affecté de l'art, il ignore jusqu'aux bienséances ; estimable par cette gi*ande et prédeuse simplicité , par la droiture de ses sentiments , et par ces clartés imprévues d'un heureux instinct que la nature n'a point accordées aux esprits subtils et aux cœurs nourris d artifices»

Le flatteur tmipide.

Un homme parfaitement insipide est celui qui

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toute la terre d'épaisses ténèbres; mais la lumière qu'il a obscurcie reparoît bientôt plus brillante : rien n'efface la vérité.

Cirus, ou l'esprit extrême.

Cirus caeboit sons un extérieur simple un esprit ardent et inquiet; modéré au dehors, mais extrême, toujours occupé au dedans, et plus agfité dans le repos que dans l'action ; trop libre et trop hardi dans ses opinions pour donner des bornes à ses passions : suivant avec indépendance tous ses sentiments, et subordonnant toutes les règles à son instinct, comnrje un homme qui se croit maître de son sort et se confie au penchant invincible de son naturel ; supérieur aux talents qui soulèvent les hommes dans une fortune médiocre, et qui ne se rencontrent pas avec des passions si sérieuses ; éloquent, profond , pénétrant ; né avec le discernement des hommes ; séducteur hardi et flatteur; fertile et puissant en raisons ; impénétrable dans ses aitiflces; plus dangereux lorsqu'il disoit la vérité , que les plus trompeurs ne le sont par les déguisements et le mensonge : un de ces hommes que les autres hommes ne comprennent point , que la médiocrité de leur fortune déguise et avilit , et que la prospérité seule peut

développer.

Lipse.

I Jpse ■ n'avoit aucun principe de conduite ; il vivoit au hasard et sans dessein ; il n'avoit aucune vertu. Le vice même n'étoît dans son cœur qu'une privation de sentiment et de réflexion. Pour tout dire , il n'avoit point d'ame ; vain sans être sensible au déshonneur; capable d'exécuter sans intérêt et sans malice de grands crimes, ne délibérant jamais sur rien , méchant par foiblesse, plus vicieux par dérèglement d'esprit que par amour du vice. En possession d'un bien immense à la fleur de son âge, il passoit sa vie dans la crapule avec des joueurs d'instruments et des comédiennes. II n'avoit dans sa familiarité que des gens de basse extraction, que leur

* Cette Tariante , qui difTère peu du Caractère iinfiriiné dans les Œuvres, éloit restée inédite. B.

libertinage et leur misère avoient d'abord rendus ses complaisants, mais dont la foiblesse de Lipse l!ii faisoit bientôt des égaux, paroeque h supériorité qui n'est fondée que sur la fortune ne peut se maintenir qu'en se cachant. On trouvoit dans son antichambre, sur son escalier, dans sa cour, toutes sortes de personnages qui assiégeoient sa porte. Né dans une extrême distance du bas peuple, il en rassemblo^t tous les vices et justifiait la fortune, que les misérables accusent des défauts de la Datuce.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

ATIS DU LIBRAIRE-EDrrEUR.

Le numéro placé au commencement de quelques maximes m rapporte au numéro correspondant dans les Œuvres, et inSqne les variantes»

AVERTISSEMENT

Comme il y a des gens qui ne Usent qne pour tronrer des erreurs , j'a?ertis ceui qui liront ces /té/Vexums, qm s'il y en a quelqu'une qui présente un sens pencoofanKà la piété , l'auteur désafoue ce mauvais sens, et souscrit le premier à la critique qu'on en pourra faire. Il espère etpendant que les personnes désintéressées n'auront ancnoe peine à bien interpréter ses sentiments. Ainsi , lorsqu'i dit : La pensée de la mort twus trompe . parceqn^elte non fait oublier de vivre . il se flatte qu'on verra bien que c'est de la pensée de la mort , sans la vue de la religion , qa!! veut parler. Et encore ailleurs lorsqu'il dit : La consnewt des mourants calomnie leur vie , il est Tort éloigné de prétendre qu'elle ne les accuse pas souvent avec justice. Mais il n'y a personne qui ne sache que tontes les proposîtîoQi générales ont leurs exceptions. Si on n'a pas pris soin de les marquer, c'est parceque le genre d'écrire que l'on a choisi ne le permet pas. Il suffira de confronter l'auteur arec lui-même pour connoitre la pureté de ses prindj

J'avertis encore les lecteurs qu'on n'a jamais en objet, dans cet ouvrage, de dire des choses nouvella, quoiqu'il puisse s'y en rencontrer un assez grand nombre. Tout est dit » assure l'auteur des Caractères , et Vonrienl trop tard depuis sept mille ans qu*il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mopurs, ieplus ken et le meilleur nous est enlevé '.... Lf« personnes d'cfprit. ajoute-t-il , ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments; rien ne leur est nouveau, etc. Que cette réflexion de La Bniyëre soit fausse ou solide , je oe doute pas que les meilleurs esprits ne soient bien aises

* La BacTÉRE, Cliap. 1er. Des Ouvrages de l'esprit. B.

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RÉFLEXIONS ET MAXIMES

qo'on leur remette qnelqaefob deyant les yenx leurs propres sentiments et leurs idées. Puisque nous nous lassons si pea de voir représenter, sur nos théâtres , les mêmes passons * reyétues de quelques couleurs et de quelques drooosUinces différentes , pourquoi les amateurs de la Térité aeroient-ils fâchés qu'on les entretienne des objets de leurs oannoissances et de leurs études ? si on s'est servi des pensées on des expressions de quelqu'un , il est facile de les rapporter k leur auteur. Celui qui a écrit ces Répexions ■Ime asses la gloire pour ne pas chercher à s'apprqprier celle d'un antre. U ne s*est jamais {M^posé , dans cet oomge , que de développer, selon ses forces , les réûexions dont il est le pltt touché.

Ck qui tsAi que tant de gens d'esprit, en apparence, parlent, jugent, entendent, agissent si peu à propos et si mal , est qu'ils n'ont qu'un esprit d'emprunt. On ne mâche point avec des dents postiches, quoiqu'elles paroissent au dehors comme les autres.

La naïveté se fait mieux entendre que iapi*écision ; c'est la langue du sentiment , préfëi*able en quelque manière à celle de l'imagination et de la raison, parpequ'elle est belle et vulgaire.

On ne s'élève point aux grandes vérités sans enthousiasme ,- le sang-froid discute et n'invente point. Il feut peut-^tre autant de feu que de justesse , pour faire un véritable philosophe.

La Bruyère étoit un grand peintre , et n'étoit s peut-être un grand philosophe. Le duc de faefoucauld étoit philosophe, et n'étoit peintre.

If y a des hommes qui jugent très bien , mais avec du temps. On leur propose quelquefois des choses simples , et ils ne les saisissent point. On en est étonné , ils le sont eux-mêmes ; car ils se croient de la pénétration , et ils n'ont que* du jugement.

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