Les grands hommes parlent si claire
ment, que les sophistes ne s'apet'çoivent pas qu'ils pensent profondément ; ils ne reconnoissent pas la philosophie quand Téloquence la rend populaire, ou qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. La 'Vérité toute nue, quelque éclat qu'elle ait , ne Itt frappe pas. Ils veulent des définitions, des divisions , des détails et des arguments '. Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits, ils n'auroient osé le compter parmi les philosophes de son siècle.
Rien n'affoiblit plus im discours que de proposer trop d'exemples et d'entrer dans trop de détails. Les digressions trop longues, ou trop fréquentes, rompent l'unité et fatiguent, parceque l'esprit ne peut suivre une trop longue chahie de faits et de preuves. On ne sauroit trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. II faut saisir tout d'un coup la véritable preuve de son discours , et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.
Si quelqu'un trouve un livre obscur, l'auteur ne doit pas le défendre. Osez justifier vos expressions, on attaquera votre sens. Oui, dirat-on, je vous entends bien; mais je ne voulois pas croire que ce fût là votre pensée.
327. Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vieux? Je le crois sans peine. L'ambition , la gloire , l'amour, en un mot toutes les passions des premiers âges ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois, mais parcequ'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc •
< Voltaire a écrit à la marge du manuscrit : Mait c*t$% cela qui est nu.
VAUVENA*GUES.
que le oioi^cst oomme un vieillard qui consei*ve tous les désirs de la jeunesse , mais qui en esi honteux et s*en cache , soit par^u*il est détrompe du mérite de beaucoup de choses , soit parcequ*il veut le paroltre '.
Il y a peu d*esprits qirf oonnoissent le prix de la naïveté, qui ne Ardent point la nature. Lesenfonts coiffent leurs chats , et mettent des ((ants à un petit chien. Les hommes aiment tellement la draperie, qu*ils tapissent jusqu'aux chevaux.
Tous les ridicules des hommes ne caractérisent peut-être qu'un seul vice , qui est la vanité. Et comme les passions des esprits frivoles sont subordonnées à cette foibksse, c'est probablement la raison pourquoi il y a si peu de vérité dans leurs manières , datts leurs mœurs et dans leurs plaisirs. La vanité est ce quH y a de plus naturel dans les hommes, et ce qui les fsài sortir le plus souvent de la nature.
blés d'imaginer : car ils s» rendeBt anMMireux de leurs systèmes, séduits les prouùers par leurs propres inventions.
279. Descartes s'est trompé dans sqiyriDcipes, et ne s'est pas trompé dsuis ses oonséquesce$« sinon rarement. On auroit done tort, et me semble , de condure de ses erreurs que Hmagination et l'invention ne s*acQprdent point avec la justesse. La grande fbiblesse de cen qui n'imaginent point , est de se croire seuls judicieux et raisonnables. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes ont été odks de trois ou quatre mille philosophes qui Toot suivi , tous gens sans imaginatk». Les e^iritt subalternes n'ont pmnt d'erreurs en leur priié nom , parcequ'ils sont incapables d'inventer, môme en se trompant; nuds ils sont toujoon entraînés, sans le savoir, par l'erreur d'autni; et lorsqu'ils se trompent d'eux-mêmes, ce qui peut arriver souvent , c'est dans les détails et les conséquences. Hais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.
Pourquoi appelle-t-on académique un discours fleuri, élégant, ingénieux, harmonieux, et non un discours vrai et fort, lumineux et simple? Où cultivera-t-on la vraie éloquence, si on l'énervé dvis l'Académie?
xra.
Les grands hommes dogmatisent ; le peuple croit. Ceux qui ne sont ni assez fbibles pour subir le joug, ni assez forts pour l'imposer, se rangent volontiers ai| pyrrhonisme. ÛMriques ignorants adoptent leurs doutes, parcequ'ils tournent la science en vanité ; mais on voit peu d'esprits altiers et décisifs qui s'accommodent de rincertitude, principalement s'ils sont capa-
*DaiMle8iip|iléiBait|NibU6par M. BeHn, m Uco da cette mttime oa en lit une qui , dans lei Œuyres , te retroure en ei^ tier sous le no 2S2. Nous la remplaçons pér une réflexion qui fiik sHuri double cn^pkii : mais cette redite nous a paru indispensable paroeque, d'i^irès tous les éditeunqiii noos ont précédé, nous avons imprimé une faute grossière en mettant vicieux pour vieux. Le texte du manuscrit dit vieux et non Ucieux, comme on le troiiTe dans les Œurres . k Ja maxime S27. B.
Taime Despréaux d'avoir dit que Pascal étdt également au-dessus des Anciens et des Modernes. J'ai pensé quelquefois, sans l'oser dire, ^u'il n'avoit pas moins de génie pour l'éloquence que Démosthènes. S'il n^'appartenoit déjuger de si grands hommes , je dirois encore que Bossuet est plus majestueux et plus sublime qu'aucun des Romains et des Grecs.
Il me semble qu'on peut compter règne de Louis XIV quatre écrivains de piose de génie : Pascal , Bossuet , Féyelon , La Bruyère. Cest se borner sans doute à un fûen petit nombre; mais ce nombre, tout borflé qu'il est , ne se retrouve pas dans phisieiffs siècles» Les grands hommes dans tous les genifs 'sont toujours très rares. M. de Yaitaire, doot les décisions sur toutes les choses de coAt sooc admirables, n'accole <ju'au seul j^^'^ mérite d'être éloquent. Sie^jUgeiBeiit est eiact,
RÉFLEXJONi ET MAXIMES.
on poumit prëramer que le génie de l'élo* quenoé ê$L encore moins commiin que cdui de la poésie.
xvn.
Les répétitioii%4e Fénelou ne me choquent point. Son style est noble et touchant ; mais il est 4amilîer et populaire. Ses répétifions sont im art de foire reparc^tre la môme véritéHous de nouveaux tours et sous de nouvelles inuiges » pour l'imprimer plus profondément dans Tesprit des hommes. Rien ne me déplaît dans le roman de Télémaquè, que les lieux communs de la poésiç dont il est remuai , et quelques imi- 4iations-uQ peu trop foibles des grands ouvragjés de Tantiquité. L'art d'imiter, lorsqu'il n'est point parfait, dégénèi^ toujours en déclamation, n est, je crois, très rare qu'on soit emphatique par trop de chaleur ;4inais c'est un défaut où l'on tombe presque inévitablement^ quand on n'est animé que d'une clia|^r empruntée. • ■ .*
XVffl.
tenir compte aux gens sans ^||É* de la très grande peine qu'ils ont à écrire.
C!ombien toutes les règles sont-elles inutiles, si on voit encore aujourd'hui des gens de littres qui , sous prétexte d'aimer les choses, non les mots, ne témoigneil aucune estime pour la véritable beauté de Kei^ression. Je n'admire pas l'élégance , lorsqu'elle ne présente que des pensées foibles, et qu'elle n'est pas animée par l'éloquence du cœur et des images; mais les plus mâles pensées ne peuvent être caractérisées que par des paroles ; et nous n'avons encore aucun exemple d'un ouvrage qui ait passé à la postérité sans éloquence. JHëprisera-t-on l'expression parcequ'on n'écrit pas comme Bossuet et comme Racine ? Quand on n'a pas de talent , il fau^it au moins avoir du ^ùt.
^ XXL
C'est une chose remarquable que lorsque tous les fk)ët!ls se'fervent des expressions de Racine, et que Byiop n'ait jamais répété ses propres expres^Rms.
Le plus grand et le plus ordinaire déftiut des poètes est de ne pouvoir conserver le génie de leur langue /st la naivelé du sentiment. Ils ne pensent pas que c'est manquer entièrement de génie pour la poésie et pour l'éloquence , cmS de ne pas posséder celui de sa langue. Le génie de toutes les sciences et de tous les arts consistéP ' IVBcig^ement à saisir le vrai ; et , qi^nd on le saisit et qu'oi\^ l'exprime dans de grandes choses, on a incontestablement un grand génie. BIsMS des mots assemblés sans choix, d«9 .pensées rimées, beaucoup d'images qui ne peinent rien , parcequ'elles sopf déplacées , dès sentiments £aux et forcés, tout cela ne mérite pas le nom de poésie. C'est un jargon barbare et in^ supportable. Je ^oudroîs que ceux qui se mél^t défaire des vers vifufussent bien considérer qne l'objet de h po^siqji'étant point la diffi-
281. € est unMualhem* que les hommes ne puissent posséder aucun talent sans donner l'exclusion à- tou^^ autres. S'ils ont la. finesse, ils décrient la fmrce; s'ils sont géomètres ou phjs^ensfils écrivent contre la poésie et l'éloquence. Un autre inconvénient non moins iâchttux est que le peuple suit les décisions de ceux qui omt primé dans quelque genre. Quand rêsprlt de finesse est à la mode, ce sont les esprits fins qui jugent les. aAnss ; quand les géomètres dominent , ce sont eux qui donnent /e ton. n est vrai qu'il ^ a un petit nombre de gens indociles, qui, pour affecter plus d'indépendance dans leurs sentiments, et de peur de juger d'aprè& quelqu'un , contredisent les opiniom»i£t^les autorités les plus reçues. II suffit même qu'un homme ait joui d'une grande réputation, pour qu'ils la lui disputent avec mépris ; il n^ a ^pint de nom qu'ils respectent , et ce que l'envie la plus basse n'auroit osé dire, leur extravagante vanité le leur fait hasarder avec confiance. Il n'est pas besoin d'affirmer que cette espèce de-gens juge encore plus mal que le peuple. 41s resseoil^ent à ceux qui , sentant leur foiUesse et craignant de paroitre gouvernés, rejettent opiniâtrement les meilleurs
cubé vaincue, le public n'est pas obligé ^de Ucons^, et suivent follement des iantaisies pour
VAUVENAIIGUES.
faire un emsàffe leur liberté... Loi*squ'on voit le mauvais goût établi de tant de manières et à tant de titres dans Tesprit des hommfi, on ne peut se promettre de le corriger, et on est réduit à se taire.
Montaigne a repris €icéron de ce que, après avoir exécuté de grandes choses pour la république , il voulolt encore tirer gloire de son éloquence ; mais Montaigne ne pensoit pas que ces grandes choses qu'il loue , Cicéron ne les avoit fiiites que par la parole.
xxni.
Ceux qui rapportent sans partialité ies raisons des sectes opposées paroissent supérieurs à tous les partis , tant qu*ils ne s'attachent à au-, cun. Mai^ demandez-leur qu'ils .tAoisissent, ou qu'ils établissent d'eux-mêmes quelque chose , vous verrez qu'ils n'y sqpt pas moin^embârrassés que tous les iutres. Le monde fourmille de philosophes qui se disputent la vaine nloîre de oonnoftre la foiblesse de l'esprit humain ; mais il y en a peu qui distinguent les bornes précises de cette foiblesse, et qui sacl^nt en tirer des conséquences. Us fardent à l'envi Mf véri|p mii n'est pas leur but , et nul ne donne des préceptes utiles.
Est-il vrai qu« rien ne suffise à l'opinion', et que peu de chose suffise à la nature? Mais l'amour des plaisirs, mais la soif de la gloire*, mais l'avidité des richcsSes, en un mot toutes les passions ne sont-elles pas insatiables? Qui donne Tessor à nos projets? Qui borne ou qui étend uâ& opinions, sinon la natdre? N'est-ce pas encore la nature qui nous pousse même à sortir de la nature, comme le raisonnen^nt nous écarte quelquefois de la raison , pu'comme l'impétuosité d'une rivière rompt ses digues et la fait sortir de son lit.
Il ne feut pas , dit-on , qu'une femme sp pique d'esprit, ni u|i roi d'être éloquent, ni un soldat de délicatesse , etc. Les ^ues coi^rtes multiplient les maximes et les lois, parcequ'on
est d'autant plus enclin à prescrire des bornes à toutes choses , qu'on a l'esprit moiss éteodn.
On instruit les enfants à cic^dre et à obéir: l'avarice , ou l'oi^u^ , ou la timidité des pères, leur ensei{j[nent l'économie et la soumission. Oo les fkcite enoore à être copistes , à quoi ils ne sont déjà que trop enclins : nul ne songe à les rendreoriginaux, entreprenants, indépendants,
' XXVIL
^ Si on pouvoit dtoner aux enfants des maîtres de jugement «t d'éloquence, cemme oa leur donne des maîtres de langue; si on exe^ çoit moins leur mémoii% que leur activité et leur génie; qu'au lieu d'émousser, comme on fait, la vivaci de leur esprit, on tâchât d'éle- ^^er l'essor et les mouvements de leur ame, qoe n'auroi^on-pas lieu d'attendre d^un beau naturel? Hais on ne pense pas que la hardiesse, oi Tamour idè ht vérité et de la gloire soient les vertus. qui importent à leur jeunesse. On ne s'attache au ^contraire ffu'^les subjuguer, afin de leur apprendre que la âé|;fendance et la souplesse«0nt les premières ftis d%lei|r fortune.
xxvin.
2i7.p'est une maxime frivole que celle qu'on
lidopte depuis si long-temps : qu'il faut quvn
honnête homme sache un peu de tout. On peut
savoir superficiellement beaucoup de choses,
fê, avoir l'esprit foti petit ; et on voit , au coi^
trairef de très grandes âmes qui savent très peu.
Il faut ignorer de bon cœur ce que la nature
n'a pas mis dans l'étendue de notre génie. On
ne sait utilement que ce qu'on possède parfll-
teinent ; le reste ne nous sert qu'à satisfaire une
vanité puérile. J'en rapporterois des exemples,
si les cx%iples pouvoient nous hustruire ; mais
jo le f^^>\n sans succès. L'ostentation est un
écueil inévitable pour les âmes foibles. On ne
corrigera jamais les hommes d'i^pprendre des
Aoses inutHes.
XXDC.
Les enfants n'ont ^inX d'autre droit à la 4 suqpession de leuj^ père que4Pui qu'ils tiennent
RÉFLEXION» ET MA'XIMES
des lois : c'est au même titre que la noblesse se perpétue daus les familles. La distincUoa désordres du royaume est une des lois fondamentales de rÉtat.
Lesfeommes médiocres emprument au dehors le peu de connoissances et de lumières qu'ils ont de leur propre fonds. Hais les âmes supérieures trouvent en elles-mêmes im grand nombre de dioses extérieures.
GéÊi donner aux princes un conseil timide, que de leur inspirer d'éloigner des emplois les hommes ambitieux qui en sont capables. Un grand roi ne craint point ses sujets, et n'en doit rien craindre. '
xxxn.
Les vertus régnent alus u^rieusement que laprudenœ. La magnanuni!^ estr^oritdes rois.
'iw
Câtilina d'ignoroil pas les périls d'une conjuration ; son conragç lui persuada qu'il les surmonteroit* L'opinion ne gouverne que les foi- Ues; mais l'espérance trompe les plus grandes
âmes.
Un prince qui n'est que bon aime ses domestiques, ses ministres, sa famille et son favori, et n'est point attaché à son État. Il faut être un grand roi pour^mer un peuple.
aJvJv ? .
Pîos paysans aiment leurs hajpneaux. Les Romains étoient passionnés pour leur patrie , pendant que ce n'étoit qu'une bourgade; lorsqu'eUe devint plus puissante , Tamour de la patrie ne fut ]llus si vif. Une ville maîtresse de l'univers étoit trop grande pour l'imagination de ses hâtants. Les hommes ne sont pas nés pour aimer de si grandes choses^