XXXVI
Ce qui fait que tant de gens de toutes les prc^essions se plaignent amèrement de leur for-
tune , est qu'ils ont quelquefoiSïle mérite d'un autre métier que celui qu'ils fout. Je ne sais combien^d'officiers , qui ne sauroient mettre en bataille cinquante hommes , auroient excellé au barreau, ou dans les négociations, ou dans les finances. Ils sentent qu'ils ont un talent , et ils s'étonnent qu'on ne leur en tienne aucun compte ; car ils ne font pas at^ntion que c'est un mérite inutile dans leur profession. Il arrive aussi que ceux qui gouvernent négligent d'assez beaux génies, parcequ'ils ne seroient pas propres à remplir les petites places , et qu'on ne veut pas leur donner les grandes. Les talents médiocres font plutôt fortune, paroequ'ao trouve partout à les employer.
Plaisante fortune pour B(>ssuet d'être chapelain de Versailles ! FénelDii étoit à sa place : il étoit né pour être le précepteur des rois ; mais Bossuet devoit être un grand ministre sous un roi ambitieux.
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Qui a fait lés partages de la terre,* si ce n'est la force? Toute l'occupation jde la justice est à maintenir les lois de la violence.
Les folies de Galigula ne m'étonnent point. J*ai connu, je crois, beaucoup d'hommes qui auroient fait leurs chevaux oftisuls , s'ils avoient été empereurs romains. Je pardonne par d'autres motifs à Alexan(]re de s'être fait rendre des honneurs divins , à l'exemple d'Hercule et de Bacchus, qui avoient été hommes comme lui , et moins grands hommes. Les Anciens n'attachaient pas la même idée que nous au nom de dieu , puisqu'ils en admettoient plusieurs, tous fort imparfaits. U faut jug^r ^des actions des hommes selon les temps. Tant de temples élevés par les empereurs romains à la mémoire de leurs amis morts , étoient les honneurs funéraires de leur siècle ; et ces hardis monuments de la fierté des maîtres de la terre n'offensoient ni la religion , ni les mœurs d'un peuple idolâtre.
XW
On dit qu'il ne faut pas juger des ouvrages
VAUVENARGUES
de goût par . i^^exion , mais par sentiment. Pourquoi ne pas étendre cette règle sur toutes les ehoses qui ne sont pas du ressort defesprit « comme l'ambition , l'amour, et toutes les autres passions ?
Je pratique ce que je dis. Je porte rarement au tribunal de la raison la cause du saitiment ; je sais que le sang-froid et Ja passion ne pèsent pas les choses à la même balance , et que l'un et l'autre s'accusent avec trop de partialité. Ainsi quand il m'arrive de me repentir de quelque chose que j'ai feit par sentiment , je tâche de me consoler en pensant mie j'^n juge mal par r^xion , el^n me persuadant que je férois la même chose malgré le raitonnement» si la même passion me reprenoit.
J'ai connu un vii^iilard, devena sourd, qui n'estirooii plus la musique, parcequ'il en jugeoil alors , disoit-il , sans passion. Voilà , en effet , ce que les hommes appellept juj^er de sang-froid.
XLtr. ^
On ne peut condamner l'activité sans accuser l'ordre de la nature. Il est faux que ce soit no* tre inquiétude qui nous dérobe au {lèsent ; le présent nous échappe de lui-même , et s'anéantit malgré nous. Toutes nos pensées sont mortelles; et si notre arae n'étoit secourue par cette activité infatigable qui répare les écoulements perpétuels de notre esprit , nous ne durerions qu'un instant : telles sont les lois de notre être. Une force secrète et inévitable em- , porte avec rapidité nos sentiments; il n'est pas en notre puissance de lui résister et de nous reposer sur nos pensées ; il faut marcher malgré nous, et suivre le mouvement universel d» la nature. Nous ne pouvons retenir le présent que par une «cUotfqai sort du présent. 11 est tellement impossible à l'homme de subsister sans action , que s'il veut s'empêcher d'agir, ce ne peut être que par un acte encore plus laborieux que celui auquel il s*oppose ; mais cette activité qui détruit le présent, le répare» le reproduit et charme les maux de la .vie. p
Mes passions et mes pensées meurent, mais
pour reiKiltre. Je meurs moî-oiéiDe sur m Et toutes les nuits , mais pour rqprendre de noovelles forces et une nouvelle fraicfaeur. C^ expérience que j'ai de la mort, me masure 000tre la décadence et la dissolution du corps. Quand je vois que mon ame rappelle à la vie ses pensées étehtes , je comprends que œil qui a feit mpn jfime peut , k plus forte raison , lui reodre l'être. Je dis , dans mon oœur étonné : Qu*» tu fait doi objets volages qui ooci^KHent taatdc ta pensée? Retournez sur vos propres traon, objets fugitiBs. Je parle, et mon ame s'éveille : ces images mortes m'entendent , et les figures dé^ choses passées m'c^issent et m'apoaroissent. 0 ame étemelle du monde ! ainsi votre voix secourable revendiquera ses ouvrages; et la terre » saisie de crainte » restituera ses larciDs!
300. Ce qui &it que la plupart des livres de morale sont si iiMÉ2id^ qu^ leurs auteurs ne sont pas singer A, c'est qu'ils supposent toih jour» les hommes airtres qu'ils ne sont; ^'ils les accablent de préceptes sévères et imprffables ; c'est qu'ils ne proposent,point à la verts de vrais et d'aimables motifs. (^ morale seroit peut-^tre la plus agréable et la plim utile des sciences , si elle n'étoit pas la plus fardée.
fca morale , purement hulbaine » a été traitée plus utilement et. plus habilement par les Anciens , qu'elle ne Test maintenant par nos philosophes.
XIWI.
Les âmes égales sont souvent médiocres ; il faut savoir estimer ceux qui s'élèvent par saûl- Ues à toutes les vertus • quoiqu'ils ne s'y puissent tenir. Leur ame s'élance vers la générosité , vers le courage » vers la compassion , et retombe dans les vices contraires, #
De telles vertus ne sont point fausses ; elles vont quelquefois beauqpup plus loia.qae la stge^, qui , q[u8 asservie à ses loi», n'a li b vigueur, ni l'ardeur, ni la lijirdiesse de l'indépendance.
xLyn.
Il faut exciter dans les hommes le sealinent
RÉFLEXIONS ET MAXIMES
de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie. Il est peu de leçons utiles da^is les meilleurs livres, depuis que la foiblesse de l'esprit humain est devenue le champ de tous les lieux communs des philosophes.
XLVIU.
Le plaisir le plus délicat des âmes vaines est de découvrir le défont des âmes foites. On ne devroit pas imposer par ce petit genre d'esprit. Je n'admire point un auteur qui réclame en vers insultants contre les vertus d'Alexandre ou contre la gloire d'Homère. En ouvrant mes yeux sur b foible des plus grands génies, il m'apprend à l'apprécier lui-'méme ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raie du tableau des hommes illustres.
S'il sied bien à une ûme juste d'avoir de l'indulgence pour les homAies c^ honorent l'humanité, c'est surtout pour ceux d<^t la gloire a soj0en de légères taches. S'il iaut excuser leurs erreurs, c'est principalement pendant qu'ils vivent. Mais l'envie ne peut se contraindre : elle accuse et jugeons preuves ; eUe grossit les déiauta; e a des qualifications énormes pour les moindres foutes ; son langage est rempli de fiel , d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant; elle est aveugle, emportée, insensiUe,
brttîale.