‹ Moralistes françoisChapitre 287 sur 309 · ÉLOGE DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LOUIS XV

Rien ne caractérise un mauvais règne comme la flatterie portée à lexcès, et je n'ai jamais iu la vie de Louis XIV sans être étonné qu'un si grand roi ait été loué comme un tyran. Il n'y a point de louanges qu'on n'ait employées et en quelque sorte épuisées pour flatter son ame ambitieuse; et après cet emportement qui ne fait que ferder sa gloire , il semble qu'il ne soit resté que le silence aux vertus de son successeur ; mais un silence si respectueux marquera peutêtre mieux la force de son caractère supérieur à l'adulation, que les plus pompeuses paroles.. Oui , j'ose dire que les louanges les plus rechercha seroient moins assorties au caractère de ses sentiments ; il fiilloit que sa modestie incorruptible reçût ce témoignage singulier, et ce nouvel hommage attendoit sa vertu.

Toutefois je ne dois pas craindre , dans l'obscurité qui me cache , d'épancher mon cœur sur sa vie , et ma foible voix de si loin n'offensera pas son oreille. Grand roi , permettez-moi , du moins , d'admirer cette modestie qui mérite à si juste titre les louanges qu'elle refuse, cette haute modération qui ne s'est jamais démentie, cette inépuisable sagesse.... Je n'entreprendrai pas de marquer tous les dons que le Ciel a versés sur vous; détourné d'un travail si noble par d'autres devoirs, je laisse à des mains plus savantes ce vaste sujet.

Un roi révéré de ses peuples, protecteur sévère des lois et de l'innocence opprimée, montra, dans un siècle barbare, la même sagesse sur le même trône. Aidé d'un ministre fidèle, partageant avec lui les soins de son État et l'amour de la paix , et l'ardeur du travail, et le zèle du bien public, son règne semble avoir été le glorieux modèle du vôtre. Mais ni ce sage roi n'étoit né sur le trône , ni son heureux ministre, élevé de bonne heure à cet éminent ca-

ractère , n'a eu la destinée du vôtre. Il étoit r^rvé à ce siècle de voir un roi né dans la pourpre, rassemblant dans une jeunesse si exposée à la séduction, avec toutes les qualités du trône, les vertus d'un particulier, et un particulier blanchi dans les conditions ordinaires possédant les talents d'un roi danslaplusextréme vieillesse. Pardonnez-moi , Louis , de mêler vos louanges à celles d'un sujet honoré par vousmême d'une si constante affection et d'une si pleine confiance. Vous avez feit paroltre aux yeux de l'univers ce que d'autres ont déjà dit : que la sagesse sait rapprocher sans effort toutes les conditions et tous les âges, et que le cœur d'un jeune et magnanime prince ne peut être fixé que par les avantages et les grâces de la vertu. Vous l'aviez rencontrée dans ce sage vieillard avec ses immortels attraits, et vos mains royales décoroient de tous les dons de la fortune sa vie défaillante. Maintenant ce puissant génie veille dans le sein de la mort sur les destinées de l'État , et ses mânes , pleins des désordres et des troubles de l'univers , se conseillent dans le silence et l'obscurité du tombeau. N'appréhendez rien , ombre illustre, du cours inconstant des affaires; quoi que la fortune entreprenne, votre place est marquée chez la postérité, et vous aurez le sort de^ces deux grands ministres > accusés en mourant par la haine publique et depuis toujours admirés. La gloire du roi votre maître vous assure cette haute et immortelle destinée. Que ne pouvez-vous du cercueil , affranchi des lois de la mort, lui rendre à lui-même témoignage! Oh! si vous étiez à ma place, que n'aurions-nous pas lieu d'attendre ? Vous avez été le témoiu des prodiges de son enfance. Quel prince fut jamais dans la force de l'âge , ou plus ferme ou plus juste , ou plus impénétrable ou plus attaché aux devoirs et aux bienséances du ti*ône? Quel céda jamais moins à l'importunité et aux cabales , ou même à ses propres penchants ? Vous diriez qu'il n'est pas le maître de ses grâces : la raison dispose de tout; et cette foule d'hommes inutiles, mais avides, qui assiègent éternellement les princes foibles, s'éloigne de lui. Louis XIV s'étoK piqué d'avoir une cour magnifique , et la gloire du roi

' Uiclielicu. Ifazarin.

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iera d'en avoir banni rinlérét. G'esl à vous, messieurs, de le dire, vous qui avez Fhonneur de l'approcher, vous que sa seule familiarité attaches! tendrement à lui, et qui, n'ayant encore que de la vertu , voyez sans regret toutes ses grâces consacrées aux services. Vous savez qu'il a des amis sans avoir des favoris, que Ton n*aime en lui que lui-même, et qu'il jouit sur le trône des douceurs de toutes les conditions parcequ'îl en a les vertus. 0 rare merveille ! un monarque qui inspire sa modération à tant d'hommes qui l'environnent, et à ce qu'il y a de plus cher ! Qu'il est aimable d'être encore sur ie trône un homme comme nous , et qu'il est est admirable de savoir être honune sans cesser pourtant d'être roi !

Peuples, je pourrois vous parler de la prospérité de tant d'années coulées dans le repos et l'abondance par ses soins; mais touché d'une autre pensée dans l'état présent des affaires , et après avoir vu moi-même vos plus justes espérances renversées, vos conquêtes abandonnées, la gloire de notre nation flétrie, et la mort in-itée , au milieu de nos camps , menaçant nos armées d'une entière ruine ; dans le deuil de tant de familles et l'accablement des impôts, suite déplorable de la guerre , je ne vous ferai pas un tableau fostueux de nos avantages passés, les dettes acquittées, les ser>îces payés, l'ordre rétabli sans violence , un État fameux dans l'Europe , l'ancien héritage de notre ennemi, réuni après tant de siècles et par un traité solennel , fruits de deux glorieuses campagnes , au trône dont il émanoit; et pour dire tout en un mot, la France dans un tel degré de réputation et de puissance, qu'à cet événement fatal, le triste signal de la guerre qui désole tant de royaumes, nous avons vu le roi porter ses armes redoutées jusqu a l'orient de l'Europe , disposer de l'Empire et du sceptre de Bohême , sans qu'aucune nation ait osé ouvertement se déclarer, sans qu'aucune encore , aujourd'hui qu'il a rappelé ses armées , puisse se rasseoir dans ses craintes. Hélas! c'étoit la paix qui nous avoit donné la plupart de ces avantages , la paix qui faisoit fleurir toutes les vertus civiles et qui laissoit éteindre fous les grands talents , la sagesse , la prospérité , Pautorité du roi paroissant les rendre inutiles; la paix, dis-je, qui nous reproche et

rénervement des courages et la corruption des esprits, et que pour ces raisons je ne veux plus lonei^. Mais nous devons du moins cette justia au roi, que, si le succès de la guerre n'est pas td qu*on pou voit l'attendre, le seul intérêt de l'État et la seule équité l'ont porté à ïcùtnprendre. Jamais une injuste ambition n'a faille malheur de ses peuples ; non, jamais Fambitioii n'a vaincu sa grande ame. Tout l'univers le sait: tant qu'il a pu tenir la concorde parmi les princes , il l'a fait au prix même, si j'ose le dire, de sa propre gloire. Vous n'avez pas toujours recherché cet éloge, grand roi qui l'avez pré* cédé ! Votre courage altier, ennemi du repos, vous a quelquefois emporté. Qui osera blâmer vos erreurs ? Vous n'aviez pas les grands exemples que vous avez laissés au roi instruit par vos cxpéiîences et par vos dernières paroles : ks tristes suites de l'ostentation et de la gloire n'avoient pas paru à vos yeux. Si vous fussiez né dans les mêmes circonstances» ô magnanime héros, sans doute vous auriez régné par les mêmes principes et avec les mêmes vertus!

Toutefois qui peut s'assurer de ce qui se passe dans le cœur des rois, et de ce qui détermine leurs volontés ? Un ordre , supérieur à leur puissance, dispose à une fin impénétrable toutes leurs pensées, et conduit par leurs mains obéissantes le sort des Empires. De-Ià ces secrètes misères causées par l'ambition de Louis Xl¥, au milieu de l'éclat de ses victoires; de4àle courage du roi éprouvé par quelques disgrâces après une si longue et si surprenante traoquBlité; de-là nos ennemis, tout près d'être acablés , soutenus contre l'attente de tout l'unifers par une si puissante protection.

0 peuples ! ne nous plaignons plus d'un revers de peu de durée. Le venin contagieux et redoutable de la maladie ne travaille plus nos aimées; la mort a cessé ses ravages ; les tombeaux sont fermés ; de nouveaux défenseurs se rassemUent sous nos drapeaux. La mollesse avoit énené dans le cours d'une longue paix le courage de la nation , les plaisirs Tavoient corrompue, h gloire l'avoit enivrée, et l'adversité pouvoit seule réveiller l'ancienne vertu. Regardez comme en un moment l'insolence de l'ennemi nous a fut par-tout des soldats! A peine il menace en son camp, l'humble laboureur prend les armes, le

CARACTÈRE DES DIFFÉRENTS SIÈCLES

peuple abandonne ses bourgs, une redoutable jeunesse marche fièrement sur le Rhin. 0 fleuve! un carnage ' subit a vengé vos bords des rapines et des attentats du Croate. Ainsi puissent tous ces brigands , qui s'ëtoient promis nos dépouilles, trouver leur tombeau sous vos ondes! Et vous, prince, Tobjet de ce discours, puissiezvous toujours triompher des complots de vos ennemis ; puissiez-vous tourner à leur honte leur rage impuissante ! Trop foible pour continuer reloge de vos vertus, je m'arrête à foire ces vœux pour la gloire, pour le bonheur et pour le repos de vos peuples '•

RÉFLEXIONS

SDH LE CARACTÈRE

DES DIFFÉRENTS SIÈCLES

Nous avons hérité des connoissances et des inventions de tous les siècles; nous sommes

< Action de Cbalampé.

• Vahiarti. O peuples *. cessons de nous plaindre d'un reren de pen de durée. Le Dieu des années , satisfoit , a dé^a détourné de nous le nuage de sa colère : uue fièvre aiguë et mortelle ne ravage plus nos légions ; la santé rcnatl dans nos camps»

Notre inexorable ennemi aroit établi sur nos pertes un espoir rempli d'arrogance,, et suiToit d'un œil homicide les traces effrayantes que la mort laissoit parmi nous; son ressentiment l'a- ▼eugloit. Louis, offensé dans son trône , a ft>appé la terre du sceptre , et soudain du fond des hameaux , séjour humble du laboureur, un peuple intrépide a marché. Le berger s'est armé de fer, le pauvre a quitté sa moisson , et le père et le fils , et le frère et l'époux ont vtf é sur le bord du fleuve , le rempart de leun champs fécond». O terre martiale ! 6 cabanes ! 6 peuple vraiment redoulable ! vaillante milice! Jurons sur ce bord » fatal aux brigands qui s'étoient promis nos dépouilles, de venger la mort de DOS frères ! promettons O mânes puissants ! entendex ce serment terrible : nous Jurons de tremper nos mains dans le sang de vos ennemis. Soufflez dans nos cœurs votre audace et votre courage intrépide , combattez cachés dans nos rangs ; si quelqu'un de nous vous trahit , qu'une mort soudaine l'accable. Et vous dont la cendre repose sous les martyres de St-Dcois , fortunés guerriers que la gloire suit dans les horreurs du tombeau : hélas ! vous dormez dans la nuit de vos solitaires asiles; un rayon de votre génie confondoit tous nos ennemis. Secondez du sein de la mort l'héritier sacré de vos mailres , veillez dans la nuit sur ses camps ; faites-y veiller la sagesse avec la valeur éclairée , et portez le sommeil . la terreur, l'^prutienoe. dans les tentes de l'ennemi. Que tout tombe , que tout flcchissc au seul bruit du nom de Louis ! Qu'il puisse redonner la loi et la paix à la terre entière: Trop foible pour continuer cet éloge de sa vertu, Je forme ces vœux pour sa gloire.

3 Cet ouvrage , déjà relait deux fois par l'auteur, s'est retrouvé dans les manuscr^s av^ des variantes remarquables : c'est pour cette raison que nous le donnon%encore ici. B.

donc phis riches des biens de l'esprit : cela ne peut guère nous être contesté sans injustice. Mais nous-mêmes aurions tort peut-être de coDi* fondre icette richesse héritée et empruntéô^ivec le génie qui la donne. Combien de réflei^ions acquises sont stériles pour nous! Etrangères dans notre esprit , où elles n'ont pas pris naissance ^ il arrive souvent qu'elles confondent notre jugementbeaucoup plusqu'elles ne l'édairent. Nous plions sous le poids de tant de connoissances différentes, comme ces Ëtats qui succombent par trop de conquêtes, et où l'opulence introduit de nouveaux vices et de plus terribles désordres : car très peu de gens sont capables de faire un bon usage de l'esprit d'autrui ; et quelles que soient les lumières de ce siècle » quelles lumières même qu'on acquière encore , je suis vivement persuadé que le plus grand nombre des esprits sera toujours peuple, comme Test, dans les plus puissantes monai*chies, la meilleure paitie des hommes.

A la vérité on ne croira plus aux sorciers et au sabbat dans un siècle tel que le nôtre; mais on croira encore à Calvin et à Luther. On parlera de beaucoup de choses comme si elles avoient des principes évidents , et on disputera en même temps de toutes choses, comme si toutes étoient incertaines. On blâmera un homme de ses vices , et on ne saura point s'il y a des vices. On dira d'un poète qu'il est sublime , parcequ'il aura peint un grand persoiibage ; et ces sentiments héroïques qui font la grandeur du tableau , on les méprisera dans l'original. L'effet des opinions muhipliées au-delà des forces de l'esprit , est de produire des contradictions et d'ébranler la certitude des meilleurs principes. Les objets présentés sous trop de faces ne peuvent se ranger, ni se développer, ni se peindre distinctement dans l'imagination des hommes. Incapables de concilier toutes leurs idées , ils prennent les divers côtés d'une même chose pour des contradictions de sa nature. Plusieurs ne veulent pas prendre la peine de comparer les opinions des philosophes. Ils n'examinent point si, dans l'opposition de leurs principes, quelqu'un d'eux a fait pencher la balance de son côté; il suffit qu'on ait contesté lous les principes, pour qu'ils les croient également problématiques : de -là le pyrrhonisme qui

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replonge le geore humain dans l'ignoranoe , par* cequ'il sape » par le fondement , toutes les scien*

Je ne cite pas nos erreurs pour diminuer les véritables avantages de notre siède ; je voudrois seulement qu'elles nous inspirassent un peu d'indulgenœ pour les siècles qui nous précèdent. Qu'avons^nous à leur reprocher? l'extravagance de leur religion ? Mettons-nous un mo» ment à leur place. Aurions-nous deviné la nôtre? n'a^t-il pas foUu qu'elle nous fût révélée? notre esprit étoit-il capable de produire une religion si divine? Nous ne les blâmons pas, répondonsnous, de n'avoir pas connu la vraie religion, mais d'en avoir suivi de iausses et de ridicules. Ce reproche est encore injuste. Les hommes sont nés pour croire des dieux , pour attendre ce qu'ils souhaitent, pour craindre ce qu'ils ne oonnoissent pas, pour soutenir la puissante main qui tient tout l'univers en servitude. Leur esprit curieux et craintif sondoit à tâtons dans la nuit le secret redouté de la nature. U n'avoit pas plu au vrai Dieu de se manifester encore à tous lès peuples. Représentons-nous leur état. Supposons qu'on nous eût appris dans notre enfonce que Mercure étoit un dieu voleur; que c'étoit un mystère inconcevable, parcequ'il n'appartenoit pas aux hommes de juger des choses surnaturelles, ni même de beaucoup de choses naturelles ; qu'on nous eût assuré que cette doctrine avoit été confirmée par des prodiges, et que nous risquions de tout perdre si nous redisions de la croire : quel parti aurions-nous pu prendre? Aurions-nous résisté à l'autorité de tout un peuple, à celle du gouvernement, au témoignage successif de plusieurs siècles et à l'instruction de nos pères? Pour moi, je Tavoue à ma honte, l'expérience de ma propre foiblesse m'auroit déterminé à me soumettre à l'erreur d'autrui. J'aurois cru des dieux ridicules plutôt que de ne croire point de dieu. La vérité ne peut-elle nous parler quelquefois par l'imagination ou par le cœur autant que par la raison? Auquel faut-il plus se fier, de Tesprit ou du sentiment? quel nous a donné plus d'erreurs ou plus découvert de lumières? Le premier qui s'est fait des dieux avoit l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui les ont rejetés ! Quelle est l'invention de l'esprit qui

égaie en sublimité cette inspiratîoii da génie?

Qu'on ait donc adopté de grandes bblesdans des siècles pleins d'ignorance ; que ce qu'on génie audacieux faisoit imaginer aux âmes fo^ tes , l'intérêt , le temps et la crainte F aient enfio persuadé aux autres hommes ; qu'ils ttent cm l'impossibilité des antipodes ou telle autre opi* nion que l'on reçoit sans examen et qu'on h a pas même les moyens d'exammer, cela ne n'étonne en aucune manière. Mais que tous lo jours, sur les choses qui nous sont les plus familières et que nous avons le plus examinées, nous prenions cependant le change de tant de manières ; que nous ne puissions même avoir une heure de conversation sans nous tromper ou nous contredire: voilà à quoi je reoonnoisb petitesse de l'esprit humain.

Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de ces mœurs sans politesse qui nous so^ prennent aussi beaucoup dans les Anciens. J'écoute ces hommes grossiers ; je vois qu'ik s'entretiennent de choses communes , qu'ils n'ont point de principes réfléchis, que leur esprit est véritablement barbare comme celui des premiers hommes , c'est-à-dire tout-à-fait inculte. Mais je ne trouve pas que leur grossièreté leur fa^ (aire de plus faux raisonnanents qu'aux gens du monde; je vois au contraire que leurs pensées sont plus naturelles, et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de l'affectation.

Ainsi jugeant des mceurs andenoes par œ que je vois des mœurs du peuple qui me représente les premiers temps, je crois que je me serois fort accommodé de vivre à Thèbes, à Memphis et à Babylone. Je me serois passé de nos manufactures, de la poudre à canon, de h boussole et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je ne pense pss que ces peuples , privés d'une partie de nos arts et des superfluités de notre commerœ, aient été par-là plus à plaindre. Xénophon n'a jamais joui de nos délicatesses, et il ne m'en paroit ni moins heureux, ni moins honnête homme, ni moins grand honmie. Quedirai-je encore? J'estime, je révère comme je dois le bonheur d'être né chrétien efVatholique ; mais

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8*il me falioit être quaker ou monolbëlite, j'aimerois presque autant le culte des Chinois ou celui des anciens Romains.

Si la barbarie consistoit uniquement dans Tignoranoe» certainement les nations les plus po- Ges de l'antiquité seroient extrêmement barbares vis-à-vis de nous. Mais si la corruption de Tart, si Fabus des règles, si les conséquences mal tirées des bons principes , si les fausses applications, si l'incertitude des opinions» si Taffectation, si la vanité, si les mœurs frivoles ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance, qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la beHe nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût ; elles témoignent seulement qu'ils manquoient des règles de l'architecture, liais quand on eut connu ces belles règles , et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments , et à force d'art faire disparoitre la simplicité; alors ce fut, à mon sens, une véritable barbarie et la preuve du mauvais goût. Suivant ces principes , les dieux et les héros d'Homère , peints naïvement par le poète d'après les hommes de son siècle, ne font pas que fIRade soit un poëme barbare, car elle est un tableau très passionné , sinon de la belle nature, du -moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare , c'est un poème où Ton n'aperçoit que de l'art, où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images, où les sentiments sont guindés , où les ornements sont inutiles et hors de leur place.

Fatigué quelquefois de l'artifice qui domine aujourd'hui dans tous les genres, rebuté de traits, de saillies, de plaisanteries et de tout cet esprit que l'on veut mettre dans les moindre<i choses , je dis en moi-même , si je pouvois trouver un homme qui n'eût point d'esprit , et avec lequel il n'en fallût point avoir, un homme ingénu et modeste, qui pariât seulement pour 86 fiiire entendre et pour exprimer les sentiments de son cœur, un homme qui n'eût que de la raison et un peu de naturel, avec quelle ardeur je courrois me délasser dans son entre-

tien du jargon et des ^grammes du reste des hommes. Gomment se fait-il que l'on perde le goût de la simplicité jusqu'à ne pas s'apercevoir qu'on l'a perdu? H n'y a ni vertus, ni plaisirs qui n'empruntent d'elle des charmes et leurs grâces les plus touchantes. Est-il rien de grand ou d'aimable quand on s'en écarte? Du moment qu'on la méconnoit, la grandeur n'est-elle pas fousse, l'esprit méprisable, la raison trompeuse, et tous les défauts plus hideux?

Mais, me dira-t-on, croyez-vous que les temps les plus reculés aient été tout-à-fait exempts d'affectation ? Non ; je suis bien loin de le croire. Les hommes ont aimé l'art dans tous les temps ; leur esprit s'est toujours flatté de perfectionner la nature : c'est la première prétention de la raison et la plus ancienne chimère de la vanité. J'avoue donc qu'il n'y a jamais eu de peuple et de siècle sans fard ; je vais bien plus loin : je prédis que tant que les hommes naîtront avec peu d'esprit et beaucoup d'envie d'en avon*, ils ne pourront jamais s'arrêter dans leur sphère, et dans les bornes trop étroites de leur naturel. Que vous dis-je donc? que le monde n'a jamais été aussi simple que nous le peignons, mais qu'il me paroit que ce siècle l'est encore beaucoup moins que tous 1^ autres, parceqi^, étant plus riche des dons de l'esprit, il semble lui appartenir au même titre d'être plus vam et plus ambitieux.

Avouez du moins, poursuit-on, que la politesse a rendu nos mœurs moins féroces. Oui , en apparence, au-dehors; mais dans Tintérieur, point du tout. On l'a dit peut-être avant moi , mais on ne peut trop le redire. La politesse, qui adoucit l'esprit, endurcit presque toujours le cœur, parcequ'elle établit parmi les hommes le règne de l'art, qui affoiblit tous les sentiments de la nature. Aussi ne connoi»*je guère d'ancien peuple qui nous cède en humanité, ni même en aucune vertu qui dépende du sentiment. C'est de ce côté-là , je crois, qu'on peut bien dire qu'il est presque impossible aux hommes de s'élever au-dessus de l'instinct de la nature. Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le devenir, et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée.

Et parceque le goût tient essentiellement au

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sentiment 9 je vois qu'on perfectionne en vain nos connoissanoes; on imimii noire jugement , on n élève point notre goût. Qu'on joue Pourcéaugnac ' à la Comédie, ou toute autre force un peu comique, elle n*y attirera pas moins de monde quAndromaque *; qu'il y ait des pantomimes supportables à la Foire» ils feront déserter la Comédie. J*ai vu tous les spectateurs monter sur les bancs pour voir battre deux polissons; on ne perd pas un geste d'Arlequin, et Pierrot fait rire ce siècle savant qui se pique de tant de politesse. Et la raison de cela est que b nature n'a* point foit les hommes philosophes; leur tempérament les domine, leur goût ne peut suivre les progrès de leur raison. Ils savent admirer les grandes choses ; mais ils sont idolâtres des petites.

Aussi quand quelqu'un vient me dire: Croyezvous que les Anglois, qui ont tant d'esprit, s'accommodassent des tragédies de Shakspeare si elles étoient aussi monstrueuses qu'elles nous paroissent? je ne suis point h dupe de cette objection. Je sais trop qu'un siècle poli peut aimer de grandes sottises, sur-tout quand elles sont accompagnées de beautés sublimes qui servent de prétexte au mauvais goût.

Détiympons-nous donc de cette grande supériorité que nous nous accordons sur tous les siècles ; défions-nous méoie de cette poblesse prétendue de nos usages : il n'y a guère eu de peuple si barbare qui n'ait eu la même prétention. Croyons-nous , par exemple , que nos pères aient regardé le duel comme une coutume barbare? bien loin de ta. Ils pensoient qu'un combat où l'on pouvoit s'arracher la vie d'un seul coup , auroit certainement plus de noblesse qu'une vile lutte où l'on ne pourroit tout au plus (\ue s'égraligner le visage et s'arracher les cheveux avec les vtains. Ainsi ils se flattèrent d'avoir m1^ dans leurs usages plus de hauteur et de bienséance que les Romains et les Grecs, qui se battoient comme leui*s esclaves. Ils savoient par expérience qu'un homme ne souffre (Tuère d'iajui*e d'un autre homme que par fuiblesse. Donc, concluoient-its, celui qui ne se venge pas n a point de cœur. Us ne faisoient pas attention que c'étoit foire un usage perni-

' Comédie de Molière.

^ Trahie de Racine.

cieux du courage, que de l'employer d'^ne manière si cruelle et si violente à la destruction da genre humain, au péril de sa vie et de sa fortune , et cela pour des bagatelles , pour uoe |ttrôle trop vive, pour un geste foit en col^ Ainsi le sentiment de la vengeance leur ëtoit inspiré par la nature; mais l'excès de la veogeance et la nécessité indispensable de la vengeance furent Touvrage de la réflexion. Or, combien n'y a-t-il pas encore aujourd'hui d'antres coutumes que nous honorons du nom de politesse, qui ne sont que des sentiments de h nature poussés par l'opinion au-delà de leun bornes , contre toutes les lumières de la raison. En voilà assez ; je finis. Je ne veux point décrier la politesse et la science plus qu'à ne convient. Je n'ajouterai qu'un seul mot : c'est que les deux présenta du Ciel les plus aimables ont précédé l'art : la vertu et le plaisir sont nés avec la nature. Qu'est-ce que le reste?

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