ARTICLE XII
Smr la emuUtion de$ graudi»
Pour entr^ dans la véritable comioisBance de voire oondîtion ' » oonsîdéres^ia dans cette iflttge*
Un bomme (ut jelé par la tempête dans une 9e ineomue, dont les habitants éloient en peine de troover leur roi , qui s'étoît perdu : et comme il avoit, par hasard, beaucoup de resseaiblance de corps et de visage avec ce roi » il fut pris pour lui, et reconiMi em cette qualité par tout
• Pascal adresse ta parole i H. Arthus Coutficr. duc de Roao- ■i. êmc et pair de Ffsaiee. Apre» avoir été^Mfwntwr do Foi- IM. il M leliFa à la nniMMi de rinsUbition des pères de l'Oraloire. Il rat la plu^ grande i^art aux soins que les amis de Pascal prirent, en ISBS, de recaeiWr et mettre an jour ses Pensées.
Tout cet arlide est tiré du livre : De l'Éducatèen' d^tm f'Twce , par Chanteresne (Nicole). Les i^iiaécs sont de Pascal ; h rédaction est de Nicole.
ce peuple. D*abord il ne savoit quel parti pren«> dre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut donc tous les respects qu'on voulut lui rendre » et il se Iftssa traiter de roi.
Mais , comme il ne pouvoit oublier sa oondi* tion naturelle , il pensoit , en même temps qu'il reoevoit ces respects , qu'il n'étoit pas le roi que . oe peuple dierchoit, et que ce royaume ne lui appartenoit pas. Ainsi il avoit une double pensée, Tune par hquelle il agissoit en roi , l'autre par laquelle il reconnoissoit son état véritable » et que ce n'étoit que le hasard qui l'avoit mis en la place où il étoit. Il cachoit cette dernière pensée, et il découvroit l'autre. C étoit par la pr^ mière qu'il traitoit avec le peuple , et par la der^ nière qu'il traitoit avec soi-même.
Ne voos imagfinez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître , que celui par k> quel cet homme se trouvoit roi. Vous n'y avea aucun droit de vous*méme et par votre nature , non plus que lui : et non seulement vous ne voue trouvez fils d'un duc , mais vous ne vous ti*ouvez au noonde que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d'un mariage , ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendes. Mais d'oQ dépendoient ces mariages? d'une visite forte par rencontre , d*un discours en l'air, de mille occasions imprévues.
Vous tenez , dites-vous » vos richesses de vos ancêtres ; mais n est-cepas par mille hasardsque vos ancêtres les ont acquises , et qu'ils vous les ont conservées? Mille autres aussi habiles qu'eux , on n'ont pu en acquérir, ou les ont perdues après les avoir acquises. Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous? Cela n'est pas véritdUe. Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs, qui ont pu avoir de bonnes raisons pour l'établir, mais dont aucune certainement n'est prise d'un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S'il leur avoit plu d'ordonner que ces biens , après Sfmt été possédés par les pères durant leur vie , retoumeroiem à la république après teur mort, vous n'auriez mn cun sujet de vous en plaindre.
Ainsi , tout le titre par lequel vous possédez votre bien n'est pas un titre fondé sur la nature^
PENSÉES DE PASCAL
mais sur un établissemeut humain. Un autre tour d'iniagination dans ceux qui ont fait les lois, vous auroit rendu pauvre; et ce n'est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois» qui s*est trouvée favorable à votre égard, qui vous met en possession de tous ces biens.
le ne veux pas dire qu'ils ne vous appartiennent pas légitimement, et qu*il soit permis à un autre de vous les ravir ; car Dieu , qui en est le mattre, a permis aux sociétés de foire des lois pour les partager : et quand ces lois sont une fois établies, U est injuste de les violer. C'est œ qui vous distingue un peu de cet homme dont nousavons parlé, quineposséderoitson royaume que par l'erreur du peuple, parce que Dieu n'autoriseroit pas cette possession « et l'obligeroit à y renoncer, au lieu qu'il autorise la vdtre. Mais ce qui vous est entièrement commun avec lui , c'est que ce droit que vous y avez n'est point fondé , non plus que le sien , sur quelque quafité et sur quelque mérite qui mi en vous, et qui vous en rende digne* Votre ame et votre corps sont d'eux-mêmes indifKrents à l'état de batelier ou à celui de duc : et U n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre.
Que s'ensuit-il de là ? Que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée ; et que, si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnoitre par une pensée plus cachée, mais plus véritable , que vous n'avez rien naturellement au-dessus d'eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes , que l'autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes; car c'est votre état naturel.
Le peuple qui vous admire ne connott pas peut-Àre ce secret. U croit que la noblesse est une grandeur réelle, et il considère presque les grands comme étant d'une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur , si vous voulez ; mais n'abusez pas de cette élévation avec insolence, et sur-tout ne vous méconnoissez pas vous -même, en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres.
Que diriez-vous de cet homme qui auroitété
fait roi par l'errenr du peuple, s'il venoit i ou» blier tdiement sa condition naturdie , qu'il s'imaginât que ce royaume lui étoit dû, qu'il le méritoit , et qu'il lui a(qpartenoit de droit? Vous admireriez sa sottise et sa folie. Hais y en a-t-fl moins dans les personnes de qualité, qui vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel?
Que cet avis est important ! Car tous les emportements, toute la violence et toute la fierté des grands ne viennent que de ce qu'ils ne oonnoissent point ce qu'ils sont : étant difficile que ceux qui seregarderoient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seroient bien persuadés qu'ils n'ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés audessus des autres , les traitassent avec insolence. 11 faut s'oublier soi-même pour cela , et croire qu'on a quelque excellence réelle au-dessus d'eux : en quoi consiste cette illusion que je tâche de vous découvrir.
fl est bon que vous sachiez ce que l'on vous doit , afin que vous ne prétendiez pas exiger des hommes ce qui ne vous seroit pas dû ; car c'est une injustice visible : et cependant elle est fort commune à ceux de votre condition, parcequ'ils en ignorât la nature.
n y a dans le monde deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d'établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d'établissement dépendent de la volonté des haah mes , qui ont cru , avec raison , devoir h<morer certains états , et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, et en l'autre les roturiers : en celui-là les atnés, en cet autre les cadets. Pourquoi cda? paroequ'il a jhi aux hommes. La diose étoit indifférente avant l'établissement : après l'établissement , elle devient juste, parcequ'il est injuste de le troubler.
Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parcequ'elles consistent dans les qualités réelles et effectives de l'ame et du corps, qui rendent l'une ou l'autre plus estimable, comme les sciences, la lumière , l'esprit , la vertu , la santé, la force.
Nous devons quelque diose à l'une et à l'au-