PREMIÈRE PARTIE, ART. XII
tm de ces grandears ; mais , eomme elles sont (lime nature différente, nous leur devons aussi différents respects. Aux grandeurs d'ëtablis- Minent, nous leur devons des respects d'éta- Ussement, c'est-à-dire certaines cérémonies extérieures , qui doivent être néanmoins accompagnées, comme nous Favons montré, d'une reoonnoîssance intérieure de la justice de cet ordre , mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité n^lle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux : il but se tenir ddK)ut dans la chambre des princes. C*est une sottise et une bassesse d'esprit que de leur refuser ces devoirs.
Haïs pour les respects naturels, qui consistent dans l'estime, nous ne les devons qu'aux grandeurs naturelles ; et nous devons, au contraire, le mépris et l'aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n'est pas nécessaire , parceque vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ee que je dois à l'une et à l'autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc , ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme , je vous ferais encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attadi^ à votre qualité , je ne manquerois pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériteroit la bassesse de votre esprit.
VoSà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l'injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs d'établissement , 00 à exiger les respects d'établissement pour les grandeurs naturelles. Monsieur N. est un plus grand géomètre que moi ; en cette qualité, fl veut passer devant moi : je lui dirai qu'il n'y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle ; elle demande une préférence d'estime ; mais les hommes n'y ont attaché aucune préfiérence extérieure. Je passerai donc devant lui, et l'estimerai plus que moi , en qualité de géomètre. De mêioiie , si , étant duc et pair, vous ne vous contentiez pas que je me tinsse découvert devant vous , et que vous voulussiez encore que je vous estimasse, je vous prierois de me montrer les qudités qni méritent mon estime.
Si vous le faisiez , elie vous est acquise , et je ne pourrois vous la refuser avec justice; mais si vous ne le faisiez pas , vous seriez injuste de me la demander ; et assurément vous n'y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand prince du monde.
Je veux donc vous faire connoitre votre condition véritable ; car c'est la chose du monde que les personnes de votre sorte ignorent le plus. Qu'est-ce, à votre avis, que d'être grand seigneur? G*est être maître de plusieurs objets de la concupiscence des hommes, et pouvoir ainsi satisfaire aux besoins et«aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous , et qui vous les assujettissent : sans cela ils ne vous regarderoient pas seulement ; mais ils espèrent, par ces services et ces déférences qu'ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu'ils désirent , et dont ils voient que vous disposez.
Dieu est environné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance : ainsi il est proprement le roi de la charité.
Vous êtes de même environné d'un petit nombre de personnes sur qui vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence. C'est la concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence; Votre royaume est de peu d'étendue; mais vous êtes égal , dans le genre de royauté , aux plus grands rois de la terre. Ils sont comme vous des rois de concupiscence. C'est la concupiscence qui fait leur force ; c'està-dire , la possession des choses que la cupidité des hommes désire.^
Mais en connoissant votre condition naturelle, usez des moyens qui lui sont propres, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous f^t roi. Ce n'est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne prétendez donc pas les dominer par la force, ni les traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs; soulagez leurs nécessités ; mettez votre plaisir à être bienfaisant; avancez-les autant que vous le
PENSÉES DE PASCAL
pourrei, et voua agîrei en vrai roi de conçupisœnce,
Ge que je vous dis ne va pas bien loin; et si voua en demeurez là , vous ne laisserez pas de vous perdre ; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. 11 y a des gens qui se damnent si sottement, par Tavarice, par la brutalité, par la débauche, par la violence, par les emportements , par les blasphèmes ! Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête ; mais c*est toujours une grande folie que de se damner : et c'est pourquoi il ne fout pas en demeurer là. 11 faut mépriser la concupiscence et aott royaume , et aspirer à ce royaume de charité oit tous les sujets ne respii*ent que la charité , et ne désirent que les biens de la charité. D'autres que moi vous en diront le chemin ; il me suffit de vous avoir détourné de ces voies brutales où je vois que plusieurs personnes de qualité se Ûssent emporter, faute de bien en cûBDûltre la véritable nature.