‹ Moralistes françoisChapitre 41 sur 309 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Conirartétés àonnantes qui se trouveht dùm la nature de l'homme à l'égard de la vérité, du bonheur, et de pbmeurs autres choses,

Rien n'est plus étrange dans la nature de l'homme que les contrariétés qu'on y découvre à l'égard de toutes choses. Il est fait pour connoftre la vérité ; il la désire ardemment , il la cherche ; et cependant, quand il tâche de la saisir , il s'éblouit et se confond de teUe sorte , qu'il donne sujet de lui en disputer la possession. C'est ce qui a fait naître les deux sectes de py rrhoniens et de dogmatistes , dont les uns ont voulu ravir à Thomme toute connoissanee de la vérité , et les autres tâchent de la lui assurer; mais chacun avec des raisons si peu

, qu'elles augmentent la confu-

sion et rembarras de ThoBune, lorsqu'il n*a point d'autre lumière que celte qu'il trouve dans sa nature.

Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité des principes, hors la foi et la révélation, smon en ce que nous les sentons naturellement en nous. Or ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérilé, puisque, n'y ayant point de ceititude hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon , ou par un démon méchant , s'il a été de tout temps , ou s'il s'est fait par hasard , il est en doute si ces principes nous sont donnés , ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre oiîgine. De plus , que personne n'a d'assurance hors la foi, s'il veille, ou s'il dort, vu que, durant le sommeil, on ne croit pas moins fermement veiller qu'en veillant effectivement. On croit voir les espaces , les figures, les mouvements ; on sent couler le temps, on le mesure , et enfin on agit de même qu'éveillé. De sorte que , la moitié de la vie se passant en sommeil par notre propre aveu, où, quoi qu'il nous en paroisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions ; qui sait si cette autre moitié de la vie où noua pensons veîUer n'est pas un sommeil un peu différent du premier dont nous nous éveillons quand noua pensons dormir, comme on rêve souvent qu'on rêve en entassant songes sur songes?

Je laisse les discours que font les pyrrhoni^s contre les impressions de la coutume , de l'éducation, des mœurs , des pays , et les autres choses sembbdbtes, qui entraînent la plus grande partie des hommes qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements.

L'unique fort des dogmatistes , c'est qu'en parlant de bonne foi et smoèrement, on ne peut douter des principes naturels. Mous connois» sons, disent-ils, la vérité, non seulement par raisonnement, mais aussi par sentiment, et par une intelUgenoe vive et lumineuse; et c'est de cette den^e sorte que nous connoissons les premiers principes» C'est en vain que le raiso»nement, qui n'y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet , y travaillent inutilement. Noos sa^ von» ^pie noua ne rêvons point, quelque impuisr'

SECONDE PARTIE, ART, I

sauce où nous soyons de le prouver par fwboh. Cette impuissance ne oondut autre chose que la foiblesse de notre raison, mais non pas riaœilitude de toutes nos oonooissanoes» comme 3s le prétendent : car la connoissance des premiers principes» comme» par exemple » qu'il y zapaee, (empi, monvemeiil^ nombre, matière, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c est sur ces connaissances d mtelligttBce et de sentiment qu'il but que la raison s'a[^uie, et qu'elle ftmde tout son discours. Je sens qu'il y a trois dimensions dans l'espace, et que les nombres sont infinis; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés» dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent; les propositions se concluent ; le tout avec certitude» quoique par différentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison demande au sentiment et à l'intelligence des preuves de ces premiers principes pour y consentir» qu'il seroit ridicule que Fintelligence demandât à la raison an sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre. Cette impuissance ne peut donc servir qu'à humilier la raison qui voudinoit juger de tout » mais non pas à combattre notre certitude » comme s'il n'y avoit que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin» et que nous oomiussions tontes choses par instinct et par sentiment! Hais la nature nous a refuse ce bien» et elle ne nous a donné que très peu de oonnoissances de cette sorte : toutes les autres le peovemt être acquises que par le rajysomie- Bait«

Voilà donc la guerre ouverte entre les hommes, 11 fisiit que chacun prenne parti» et se lange aéosssajreinem » ou au dogmatisnte » ou au pyrrhonisme; car qui penseroit demeurer WHire fi(sr«Kt pyr? hoaien par exfieUenœ : cette Msiralîté est l'essentoe du pyrrhonisme; qui s'est pm eontre eux est excellemmeai pour em^ Que fera donc Fhomme en cet état? Dou* lera-i-il datons? doutera-t-4 s'il veille, si on le pince» si OD lot hvûle?«dout^nH41 s il doute? deulerahtrA s'il est? Oe ne sauroit o» venir là ; SI. je swis en fini qu'il sf y a jamais eu de pyrriiîmim efieciif el pariaiL La naMire soutieitf braisai imptMswmte, et l'empêche

guer jusqu'à ce point. Dipa-t41 » au contraire» qu'il possède certainement la vérité » lui qui » si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer aucun titre » et est forcé de lâcher prise?

Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens » et kl raison confond les dogmatistes. Que deviendrez-vous donc , ô homme! qui cherchez votre véritable condition par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes » ni subsister dans aucune. Voilà ce qu'est l'hoaune à l'égard de la vérité.

ConsidéronsJe mamtenant à l'égard de la félicité qu'il recherche avec tant d'ardeur cm toutes ses actions; car tous les hommes désirent d'être heureux : cela est sans exception* Quelque différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui feit que l'un va à la guerre» et que l'autre n'y va pas » c'est ce même désir qui est dans tous les deux » 9é> compagne de différentes vues. La volonté ne feit jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de to^s les hommes» jusqu'à ceux qui se tuent et qui se pendent. Et cependant» depuis un si grand nombre d'années» jamais personne » sans la foi , n'est arrivé à ce point » où tous tendent continuellement. Tous se plaignent» princes» sujets; nobles, roturiers; vieillards, jeunes; forts» foiUes; savants» ignorants; sains» ma* lades» de tout pays» de tout temps» de tous âges et de toutes conditions.

Une épreuve si longue» si continuelle et si uniforme devroit bien nous convaincre de l'in^ puissance où nous sommes d'arriver au bien par nos efforts : mais l'exemple ne nous instruit point. Il n'est jamais si parfeitement semblable, qu'il n'y ait quelque délicate diHiérenoe; et c'est là que nous attendons que notre eqpérance ne sera pas déçue en cette occasion comme en Vautre. Ainsi le présent ne nous satisfaisant jamais, l'espérance nous pipe ; et de malheur en malheur, nous mène jusqu'à la mort» qui en est le comUe étemeL

Cest une chose étrange» qu'il n'y a rien dans

la nature qfù n'ait été capable de tenir la place

de la fin et du bonheur de l'homme » astres »

éléments » plantes , animaux , insectes » mala-

, guerres» vices, crimes, etc. L'homme

PENSÉES DE PASCAL

étant déchu de son état naturel , il n*y a rien à quoi il n*aît été capable de se porter. Depuis qu'il a perdu le vrai bien , tout également peut lui paroitre tel , jusqu'à sa destruction propre, toute contraire qu'elle est à la raison et à la nature tout ensemble.

Les uns ont cherché la fëlicité dans l'autorité , les autres dans les curiosités et dans les sciences , les autres dans les voluptés. Ces trois concupiscences ont fait trois sectes ; et ceux qu'on appelle philosophes n'ont lait effectivement que suivre une des trois. Ceux qui en ont le plus approché ont considéré qu'il est nécessaire que le bien universel , que tous les hommes désirent , et où tous doivent avoir part , ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui, étant partagées, affligent plus leur pos^ sesseur par le manque de la partie qu'il n'a pas, qu'elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devoit être tel , que tous pussent le posséder à-la-fois sans diminution et sans envie, et que personne ne pût le perdre coiHre son gré. Ils l'ont compris ; mais ils n'ont pu le trouver : et au lieu d'un bien solide et effectif, ils n'ont embrassé que l'image creuse d'une vertu fantastique.

Notre instinct nous fait sentir qu'il fsiut cherdier notre bonheur dans nous. Nos passions nous poussent au dehors , quand même les objets ne s'offriroient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d'eux-mêmes et nous appellent , quand même nous n'y pensons pas. Ainsi les philosophes ont beau dire : Rentrez en vous-même , vous y trouverez votre bien, on ne les croit pas; et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots. Car qu'y a-t-îl de plus ridicule et de plus vain que ce que proposent les stoïdens , et de plus iaux que tous leurs raisonnements? Ils concluent qu'on peut toujours ce qu'on peut quelquefois ; et que , puisque le désir de la gloire ^t bien faire quelque chose à ceux qu'il possède , les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvements fiévreux , que la santé ne peut imiter.

I^ guerre intérieure de la raison ocmtre les

passions a fait que ceux qui ont voulu j paix se sont partagés en deux sectes. 1 ont voulu renoncer aux passions et i dieux : les autres ont voulu renoncer à son , et devenir bêtes. Maïs ils ne l'ont | ni les uns, ni les autres; et la raison d< toujours, qui accuse la bassesse et l'ii des passions, et trouble le repos de ce s'y abandonnent ; et les passions sont u vivantes dans ceux m^es qui veulent noncer.

Voilà ce que peut l'homme par lui-m par ses propres efforts à l'égard du vra bien. Nous avons une impuissance à pj invincible à tout le dogmatisme : nous une idée de la vérité , invincible à tout 1 rhonisme. Nous souhaitons la vérité, et ii vous en nous qu'incertitude. Nous cherc bonheur, et ne trouvons que misère. Noi mes incapables de ne pas souhaiter la v le bonheur, et nous sommes incapable certitude et de bonheur. Ce désir nous i se , tant pour nous punir que pour noi sentir d'où nous sommes tombés.

Vf.

Si l'homme n'est pas fait pour Dieu quoi n'est-il heureux qu'en Dieu? Si V est fait pour Dieu, pourquoi est-il si a à Dieu?

L'homme ne sait à quel rang se mettr visiblement égaré , et sent en lui des resl état heureux , dont il est déchu, et qu'9 recouvrer. H le cherche par-tout avec tude et sans succès dans des tén^Mnes'i trahies.

C'est la source des combats des phflo dont les uns ont pris à t&die d'élever t en découvrant ses gi'andeurs , et les au l'abaisser en représentant ses misères, y a de plus étrange, c'est que chaque j sert des raisons de l'autre pour établir s nion ; car la misère de l'homme se cond grandeur, et sa grandeur se condut d sère. Ainsi les uns ont d'autant nûeux c misère , qu'ils en ont pris pour preuve I

SECONDE PARTIE, ART. IL

deur ; el les autres ont conclu la grandeur avec d'autant plus de force , qu'ils l'ont tirée de la nisère même. Tout^ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n'a servi que d'un argument aux autres pour conclure la misère , puisque c'est être d'autant plus misérable, qu'on est Unnbé de plus haut : et les autres au contraire. Us se sont élevés les uns sur les autres par un œrde sans fin : étant certain qu'à mesure que les hommes ont plus de lumière , ils découvrait de plus en plus en l'honune de la misère et de la grandeur. En un mot, l'homme ooDnolt qu'il est misérable : il est donc miséràtidy puisqu'il le oonndt; mais il est bien gmd, puisqu'il connoît qu'il est misérable.

Qadle chimère est-ce donc que l'homme!

Quelle nouveauté , quel chaos » quel sujet de ooBiradiction ! Juge de toutes choses , imbécile w de terre, dépositaire du vrai , amas d'incertitude, gloire et rebut de l'univers : s'il se vante, je Fahiisse ; s'il s'abaisse , je le vante ; et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il [ «t 00 monstre incompréhensible.

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