‹ Moralistes grecsChapitre 2 sur 81 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

J'ai souvent admiré comment les accusateurs de Socrate ont pu le présenter aux Athéniens comme un criminel d'état, et leur persuader qu'il méritait la mort. Quelle était leur accusation? Socrate est coupable, disaient-ils, car il ne croit point aux dieux que révère la république, car il introduit des divinités nouvelles : il est coupable, car il corrompt la jeunesse.

Il ne révérait point les dieux de l'état! Et quelle était la preuve de cette imputation? Il faisait des sacrifices, et l'on ne pouvait l'ignorer : il en offrait souvent dans l'intérieur de sa maison; souvent il en offrait sur les autels publics. Se cachait-il quand il avait recours à la divination ? Il disait lui-même, et tout le monde répétait, qu'il était inspiré par un être supérieur : c'est ce qui a le plus contribué, je crois, à le faire accuser d'introduire de nouveaux dieux.

Mais quelles sont les nouveautés qu'on peut lui reprocher? Qu'a-t-il fait? ce que font tous ceux qui

croient à la divination : ils consultent le vol des oiseaux, ils sont attentifs aux paroles fortuites, ils obsenent les présages, ils interrogent les entrailles des victimes. Pensent-ils que les oiseaux, pensent-ils que le premier homme qu'ils rencontrent, soient instruits de ce qu'ils cherchent à savoir? Non sans doute; mais ils croient que les dieux eux-mêmes leur en-j voient ces signes de leur volonté, et c'était le senti-! mentde Socrate.

Le vulgaire, il est vrai, dit qu'il est excité ou re-| tenu par les rencontres qui lui sont offertes, par les: oiseaux qu'il observe : mais ce n'était pas ainsi que Socrate s'exprimait. 11 pensait, il disait qu'un éti^ supérieur daignait l'inspirer ; et c'était d'après ces avis intérieurs qu'il conseillait à ses amis de suivre leurs desseins ou de les abandonner. Les uns se sont bien trouvés de l'avoir cru ; les autres se sont repentis de ne l'avoir pas écouté.

On n'imaginera pas qu'il eût voulu passer dans l'esprit de ses amis pour un imbécile ou pour un imposteur. Cependant s'il eût été convaincu de mensonge après avoir soutenu qu'il était inspiré par un dieu, comment aurait-il évité l'un ou l'autre de ces reproches? En un mot, puisqu'il osait prédire l'avenir, il est clair qu'il croyait dire la vérité.

Mais, dans èette persuasion, en qui pouvait-il mettre sa confiance, si ce n'était en Dieu même? Et s'il donnait sa confiance aux dieux, comment pouvait-il croire qu'ils n'existaient pas?

DE SOCRATF.

Religieux en public, il ne Tétait pas moins dans le secret dé la plus intime amitié. Il engageait ses amis à suivre leurs lumières dans les choses indispensables : mais, dans les entreprises dont Tévénement est toujours incertain, il les envoyait consulter les oracles. L'art de la divination, disait-il, est nécessaire pour bien administrer un état, et même pour bien régler une famille. L'architecture, la sculpture, l'agriculture, la politique, l'économie, la science des calculs, celle de commanderdes armées, toutes ces connaissances enfin ont leurs principes ; toutes peuvent être soumises à notre choix. Mais aussi, dans toutes, ce qu'il y a de plus important, les dieux se le sont réservé, et nous ne pouvons y trouver que l'obscurité la plus impénétrable.

En effet, on peut très-bien planter un verger ; mais sait-on qui doit en recueillir les fruits ? Un architecte saura donnera son édifice les plus belles proportions; mais nous dira-t-il qui doit l'habiter? Ce général d'armée sait combattre ; mais sait-il s'il ne se repentira pas d'avoir livré bataille? Ce politique connaît bien les principes du gouvernement; mais il ignore s'il pourra se féliciter un jour d'avoir tenu les rênes de l'état. Ce jeune homme épouse une belle femme ; il se promet de goûter auprès d'elle la félicité suprême : elle ne lui causera peut-être que des chagrins. Un autre se repaît des plus brillantes espérances, car il vient dtentrer dans l'alliance des hommes les plus puissants de l'état , il ne prévoit pas qu'ils le feront exiler un jour. *

Socrate regardait comme une folie de ne pas recon-

LES ENTIIETIKNS

naître dans les événements une providence divine, et de les soumettre à T intelligence humaine ; mais il ne trouvait pas moins insensé d'aller consulter les oracles sur des choses que les dieux nous ont permis d'apprendre, et dont nous pouvons juger par nousmêmes : comme si Ton s'avisait de demander à la divinité si Ton doit faire conduire son char par un cocher habile ou maladroit, ou si Ton confiera son vaisseau à un bon ou à un mauvais pilote. Il taxait d'impiété la manie d'interroger les dieux sur ce qu'on peut aisément connaître en prenant la peine de calculer, de mesurer, de peser. Commençons, disait-il, par apprendre ce que les dieux nous ont accordé de savoir, et consultons-les sur ce qu'ils nous ont caché; car ils daignent se communiquer à ceux qu'ils favorisent.

On peut dire que la vie entière de Socrate s'est écouléesous les yeux des hommes. Le matin, il allait à la promenade et dans les lieux d'exercice : il se montrait sur la place aux heures où le peuple s'y rendait en foule, et passait tout le reste du jour au milieu des plus nombreuses assemblées. Le plus souvent il parlait ; tout le monde pouvait l'écouter : et lui a-t-on jamais vu faire, lui a-t-on jamais entendu dire rien d'impie, rien de suspect?

Il n'avait pas la manie si commune d'embrasser dans ses leçons tout ce qui existe, de rechercher l'origine de ce que les sophistes appellent la nature, et de remonter aux causes nécessaires qui ont donné naissance aux corps célestes. Il prouvait qu'il faut a-

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voir perdu l'esprit pour bc livrer à de semblables spéculations. Ces gens-là, demandait-il, croient donc avoir épuisé tout ce qu'il importe à Fhomme de sa* voir, puisqu'ils s'occupent de ce qui l'intéresse si peu; ou pensent-ils qu'il nous soit permis d'abandonner les choses que les dieux ont bien voulu nous soumettre, pour approfondir les secrets qu'ils se sont réservés ?

Il admirait surtout l'aveuglement de ces faux sages qui ne sentent pas que l'esprit humain ne saurait pénétrer ces mystères. Aussi, disait-il, ceux qui se picpient d'en parler le mieux sont bien loin de s'accorder entre eux sur leurs principes. Qu'on les voie ensemble, on se croirait dans une assemblée de fous. Quels symptômes en effet remarquons-nous dans les malheureux atteints de folie? Us redoutent ce qui n'a rien de terrible, et ne craignent rien de ce qjui est vraiment redoutable. Il en est de même de ces Retendus philosophes : les uns croient qu'il n'xy a pas de honte à tout dire, à tout faire en public ; les autres ne permettent pas même d'avoir aucun commerce avec îeshommes ; ceux-ci ne respectent ni temples ni autels, ni rien de ce que nous regardons comme sacré ; ceux-là révèrent les pierres, les troncs d'arbres^ et jusqu'aux animaux.

Dans leurs recherches sur les objets de la nature, les uns se figurent qu'il n'existe qu'une substance ; et les autres, que le nombre des substances est infini ; celui-ci soutient que toutes les parties de la matière sont dans un mouvement continuel ; et celui-là, qu'il n'y a pas môme de mouvement ; ici on vous prouvera

que tout ndt et périt; et là, qu'il ne peut y avoir jamais de naissance ni de destruction.

Mais, ajoutait-il, quand nous avons appris quelque métier, nous nous croyons en état de l'exercer ensuite pour notre usage, ou pour celui des personnes que nous voulons obliger ; en est-il de même de ces scrutateurs de la nature? Eux qui connaissent si bien les causes de tout, croient-ilsaussipouvoir faire àleurgré des vents, de la pluie, des saisons, ou d'autres semblables merveilles dont il peuvent avoir besoin? Us n'osent se flatter de tant de puissance ; ils ne savent rien faire de tout cela : il leur suffit de savoir comment tout cela se fait.

C'est ainsi qu'il parlait de ces vaines spéculations. Content de s'entretenir des choses qui sont à la portée de l'homme, il examinait cequi est pieux, ce qui est impie, ce qui est honnête ou honteux, ce qui est juste ou injuste. Il recherchait ce que c'est que la sagesse et la folie ; ce qui constitue la valeur et la pusillanimité; ce que c'est que la société, et quel est celui qui en connaît les principes ; ce que c'est que le gouvernement, et comment on se rend digne d'entenir les rênes. Tels ou de semblables objetsoccupaient seuls sa pensée : il accordait le titre d'hommes honnêtes et vertueux à ceux qui s'en étaient fait une étude, et rejetait au nombre des esclaves ceux qui les avaient négligés.

Que ses juges se soient trompés sur ses pensées secrètes , cela ne me surprend pas; mais qu'ils n'aient

fait aucune attention à ce que personne n'ignorait , voilà ce que je ne puis comprendre.

Il avait fait serment, en qualité de sénateur, dé ne juger que conformément aux lois. Élevé ensuite à la dignité d'épistate ' , et pressé par le peuple de condamner à mort , contre la loi , Érasinide , Trasyle et sept autres capitaines , il refusa constamment déporter le décret. Le peuple s'emporta, les grands menacèrent ; mais il aima mieux garder son serment que de complaire à la multitude , et d'apaiser par une injustice les hommes puissants qui se flattaient de le faire trembler.

C'est qu'il n'avait pas sur la providence les idées du vulgaire , qui pense que plusieurs choses sont connues des dieux et que d'autres leur échappent. Il était persuadé que les dieux voient toutes nos actions , entendent tous nos discours , et pénètrent jusque dans les profondeurs de nos plus secrètes pensées ; qu'ils sont partout, et qu'ils font , en toute occasion , connaître leurs volontés aux mortels ; et les Athéniens ont pu se persuader qu'il avait sur la divinité des opinions condamnables , lui qui n'avait jamais rien dit , jamais rien fait , qu'on pût soupçonner d'impiété 1 On célébrerait aujourd'hui la piété d'un homme qui agirait, qui penserait comme lui.

Je ne suis pas moins surpris que personne ait jaiTiais pu voir dans Socrate un corrupteur de la jeu -

' C^étaii la première et la plus puissante des magistratures. On ne pouvait en jouir qu'un seul jour et qu'une fois eu sa vio. L'épistute avait les rlffs de la fort resse et du trésor.

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nesse. Sans revenir sur ce que nous avons déjà dit, qui fut jamais plus supérieur aux faiblesses de Tamour ? plus ennemi des délices de la table? Qui sut mieux supporter la rigueur du froid , les chaleurs brûlantes de Tété, les plus rudes fatigues? Il s^était fait une telle habitude de la modération , qu'il vivait content dans la plus humble fortune. Et Ton veut qu'il ait entraîné les autres dans l'impiété , qu'il leur ait appris à violer les lois, qu'il les ait plongés dans la débauche , dans le libertinage , et n'en ait fait que des hommes efféminés , incapables de supporter les fatigues !

Disonsplutôtqu'ildéracinaitcesvicesde leurs cœurs. Habile à leur faire espérer de devenir un jour des hommes honnêtes et courageux en s'accoutumant à veiller sur eux-mêmes , il leur inspirait insensiblement le goût de la vertu. Ce n'est pas qu'il se vantât d'enseigner la sagesse : mais il était sage , on le savait : et , en le fréquentant , en l'imitant , on se flattait d'approcher de sa vertu.

Il ne négligeait pas les soins qu'exige de nous la nature , et il était loin d'approuver cette négligence cbrts les autres. Manger avec excès , travailler de même,, voilà cequ'il condamnait ; mais il aimait qu'onse nourrît avec modération , et qu'on travaillât sans s'épuiser de fatigue. Ce régime , disait-il , est salutaire k la santé , et ne nuit point aux facultés de l'esprit. Sur sa table et dans ses vêtements , il était bien éloigné* de la délicatesse et de l'ostentation ; mais on ne peut lui reprocher d'avoir inspiré l'avarice à ses amis. Il les guérissait des autres passions ; et , ne recevant au-

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cun honoraire des leçons qu'il leur donnait « il leur offrait un bel exemple de désintéressement.

C'était même sur ce désintéressement qu'il fondait sa liberté. Se faire payer de ses conversations , c'est , ! disait-il, se rendre esclave, puisqu'on s'impose l'obligation de ne les pas interrompre à son gré. D'ail-* leurs il ne comprenait pas qu'on prit de l'argent pour donner des leçons de vertu : comme si l'on pouvait en retirer une plus grande récompense que d'acquérir un ami ; ou comme si l'on devait craindre , en rendant un homme honnête et vertueux , qu'il n'aura pas la plus grande reconnaissance pour le plus grand de tous les bienfaits.

Socrate ne faisait pas toutes les belles promesses dont les professeurs mercenaires de la vertu sont toujours si prodigues ; mais il espérait que ceux qui auraient embrassé ses sentiments ne manqueraient jamais de s'aimer entre eux comme des frères , et de conserver pour lui une tendresse vraiment filiale. Si l'on veut qu'il ait corrompu la jeunesse , l'amour de la vertu sera donc regardé comme un germe de corruption.

Mais , dit son accusateur , on apprenait dans son commerce à mépriser les lois reçues. C'était , à l'en croire , une absurdité qu'une fève décidât quels seraient les chefs de la république. Qui oserait confier son vaisseau à un pilote tiré au sort ? A-t-on recours au sort pour choisir un architecte, un joueur de flûte, ou d'autres semblablesartistes, dont les fautes seraient

bien moins dangereuses que celles des magistrats? C'est par de semblables discours qu'il échauffait l'esprit des jeunes citoyens , qu'il les rendait violents et leur inspirait le mépris des lois.

Si Ton donne quelque crédit à cette imputation , qu'on traite donc aussi de brouillons tous les sagesqui se croient capables d'éclairer leurs concitoyens sur leurs véritables intérêts. Mais ils savent trop bien que la violence n'engendre que des haines , et fait pencher l'état vers sa ruine, tandis que la persuasion n'inspire que la bienveillance, et ne peut jamais être dangereuse.

L'homme violent nous ravit nos droits , et nous le haïssons : nous aimons comme nos bienfaiteurs ceux qui »ious persuadent. Ce n'est pas le sage , c'est le puissant dépourvu de lumières qui a recours àla violence. Pour employer la force, il faut un grand nombre de complices : pour persuader , il n'en faut aucun. Celui qui croit avoir assez de ressourcesen luimême pour dominer sur les esprits n'ensanglante pas ses mains : voudrait-il se défaire d'un homme qu'il est de son intérêt de conserver , j^uisque la douce persuasion va le lui rendre utile ?

Vif.

Mais Critias, mais Alcibiade, continue l'accusateur, ont eu des liaisons avec Socrate, et ils ont fait le plus grand mal à leur patrie. On ne vit point, dans le temps de l'oligarchie athénienne, d'homme plus violent, plus avare que Critias; ni, dans la démocratie,

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d'homme plus violent, plus débauché, plus insolent qu'Alcibiade.

Je suis loin d'entreprendre Tapologie de leur conduite ; je ferai seulement connaître le genre de rapports qu'ils eurent avec Socrate. C'étaient bien les deux hommes les plus ambitieux d'Athènes : ils auraient voulu s'emparer de toutes les affaires de la république pour effacer la gloire de tous leurs concitoyens. Ils savaient que Socrate, étranger à toute volupté, était en même temps fort pauvre et très-content de son sort : mais ils savaient aussi que, par le talent de la parole, il tournait à son gré ceux qui conversaient avec lui. Voilà ce qu'ils avaient remarqué. Dira-t-on que des hommes de leur caractère aient recherché Socrate pour acquérir la même sagesse, la même pureté de mœurs? Non, sans doute ; ils ne voulaient gagner dans son commerce que l'usage de la parole et celui des affaires. Si Dieu leur avait donné le choix de vivre toujours comme Socrate ou de mourir, je suis sûr qu'ils auraient préféré la mort.

C'est ce qu'ils ont prouvé par leur conduite. Dès qu'ils crurent en savoir plus que ceux qui profitaient en même temps de ses entretiens, ils l'abandonnèrent pour se jeter dans les affaires de la république, montrant assez qu'ils n'avaient pas eu d'autre raison de le rechercher.

On dira peut-être que Socrate, avant d'enseigner à ses disciples l'art de gouverner les hommes, aurait dû leur apprendre celui de se gouverixer eux-mêmes. Je ne m'amuserai pas à combattre cette objection : je

a LES ENTRETIENS

vois seulement que tous les maîtres, non contents d'instruire leurs élèves par le moyen de la parole, se donnent pour exemples, et leur montrent qu'ils sont les premiers à pratiquer ce qu'ils enseignent. Je sais aussi que Socrate montrait en lui-même à ses amis le modèle de Fhomme sage et vertueux, et qu'il joignait à son exemple les plus belles leçons sur les devoirs des hommes et sur là vertu. Je sais enfin qu'Alcibiade et Critias se conduisirent avec sagesse tant qu'ils le fréquentèrent; non qu'ils craignissent, comme des enfants, qu'il les punît de leurs fautes, mais parce qu'ils avaient alors l'idée du bien.

La plupart de ces gens qui font un métier de la philosophie soutiendront peut-être que l'homme juste ne peut devenir injuste, ni l'homme modeste, insolent ; et que, dans tout ce qui porte sur des principes, on ne peut tomber dans l'ignorance après avoir été bien instruit.

Je ne pense pas comme eux. Par l'exercice, le corps prend les habitudes qu'on lui veut faire contracter : l'exercice n'est pas moins nécessaire à l'âme; c'est par lui seul qu'on s'accoutume à remplif ses devoirs, et qu'on parvient à s'abstenir sans peine de ce qui nous est interdit.

Aussi voyons-nous que les pères n'osent se reposer sur le caractère heureux de leurs enfants : ils ont encore un grand soin de les éloigner des sociétés dangereuses, persuadés que la fréquentation des hommes

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honnêtes est un des plus utiles exercices que puissi? prendre la vertu, mais qu'elle se perd dans la fréquentation des méchants. Le poète Théognis rend témoignage à cette vérité :

Le sage dans dos cœurs fait passer ses vertus ; Le méchant nous raf it notre bonté première.

U dit ailleurs :

Le vice a quelquefois surpris le ooenr da sage.

Je suis frappé de cette vérité. Je vois que , par le défaut d'exercice , on oublie même les vers , quoique leur mesure serve à les graver profondément dans la mémoire : la négligence nous fait oublier de même les principes que nous avons le mieux connus. Si nous oublions les préceptes qui nous engageaient à la vertu , nous perdons bientôt de vue tout ce qui nous la rendait chère ; elle-même est bientôt oubliée.

Voyez rhomme qui s'adonne au vin ou qui se laisse enchaîner par Tamour : il n'a plus la même force pour observer ses devoirs et pour s'interdire ce qu'il doit éviter. Plusieurs, avant d'aimer, savaient ménager leur fortune ; blessés par l'amour, ils ne le savent plus : ils commencent par dissiper leur bien , et se livrent ensuite à des gains honteux qui naguère les auraient fait rougir.

Comment donc ne pourrait-il pas arriver qu'un homme auparavant réservé dans ses mœurs perdit toute retenue, et que le juste devînt injuste? Je suis persuadt^ que tontes les bonnes qualités peuvent s'ac-

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quérir par Texercice , et la tempérance aussi bien que les autres. Dès que les voluptés se sont emparées de notre âme, elles lui font abjurer toute retenue , et la soumettent en esclave aux appétits déréglés du corps.

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